‹ PoésieChapitre 208 sur 217 · REVUE DE: LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

REVUE DE: LA CRITIQUE

citer. Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz, pages d’urie beauté, d’une largeur et. d’un grandiose incomparables® écrites avec l’inspiration et le style des prophètes. La Décadence de Romie semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le poète s'était assimilé Ja Bible; maintenant, pour peindre Mahomet, il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts poèmes, tels que / Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des Rois, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme Homère et naïf comme Ja Bibliothèque bleue.

Dans Aymerillot, k figure légendaire de Charlemagne à la barbe florie se dessine avec sa bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d’un trait net comme les effgies creusées dans les pierres tombales, et d'uné couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité hautaine et féodale du Romancero tevit dans la pièce intitulée :

Bivar.

Aux héros demi-fabuleux de l’histoire succèdent les héros d'invention, comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redréssant les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également redoutables aux tyrans et aux magiciens.. Leur lance perce tous les monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles d’or, aux créneaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions qu’ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l’auteur a consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte, tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible contre le fort. Rien n’est plus dramatique que la manière dont il sauve Mahaud des embüches du grand Joss et du petit Zéno. Dans là peinture du manoir de Corbus, à demi ruiné et'attaqué par les rafales et les pluies d’hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s’enfle,

gronide, rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt ténébreuse qui embrasse le vieux chiteau pour l’étouffer. A ces bruits de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les vagues lamentations des choses, l’effarement de la solitude et le bâillement d’ennui de l'abandon. C’est le plus beau morceau de musique qu’on ait exécuté sur la lyre.

Zim-Zizimi et le Sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d’or et ses phosphorescences d’escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie, au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx de marbre blanc couronnés de rose est d’une sublime poésie. L’ennui royal interrogé, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie désespérante par quelque histoire funèbre.

Le début de Rafbert est peut-être le morceau le plus étonnant et le plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que lé sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît fièrement campé, dessiné d’un seul trait du cimier au talon, avec son blason, son titre, ses'alliances, son détail caractéristique résumé en un hémistiche, en uüne épithète. Leurs noms, d’une étrangeté superbe, se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dan$ ce magnifique défilé avec des bruits d'armes èt d’éperons.

Journal des Débats.

Jules JANIN.

Lumière et bonté, clémence, inspiration, justice, récompense et châtiment, voilà tout ce livre. On y voit juste, on y voit clair. On retrouve à chaque instant le poète intrépide et doux, calme et puissant, humble et fort, annaliste austère et conseiller sans flatterie, heureuse âme, esprit charmant, laborieux,

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