‹ PoésieChapitre 62 sur 217 · LE COMTE FÉLIBIEN · texte numérisé non relu

LE COMTE FÉLIBIEN

Attendu qu'il faut mettre à la raison la ville,

| Qu'il faut tout écraser dans la guerre civile

Et vaincre les forfaits à force d’attentats,

Cosme vient d’égorger, pêle-mêle, des tas

De misérables, vieux, jeunes, toute une foule,

Dans Sienne où la fierté des grands siècles s'écroule.

Tous les murs sont criblés de biscayens de fer.

Le massacre est fini; mais un reste d’enfer

Est sur la ville, en proie aux cohortes lombardes.

La fumée encor flotte aux gueules des bombardes;

Et l'horreur du combat, des chocs et des assauts

Est visible partout, dans les rouges ruisseaux

Et dans l’effarement des morts, faces farouches;

On dirait que les cris sont encor dans les bouches,

On dirait que la foudre est encor dans les yeux,

Tant les cadavres sont vivants et furieux.

Cependant les marchands ont rouvert leurs boutiques.

Des gens quelconques vont et viennent; domestiques,

Patrons, clercs, artisans, chacun a son souci;

Chacun a ce regard qui dit : — C'est bien ainsi.

Finissons-en. Silence! un nouveau maître arrive. —

L'indiférence aux mofts qu'on a, pourvu qu'on vive,

L'acceptation froide et calme des affronts,

Cette lâcheré-à se lit sur tous les fronts.

ve Pourquoi ces va-nu-pieds sortaient-ils de leurs sphères?

NOT Ce ubien fuit Nous ayons nos affaires.

6 rois qui sont un peu tyrans sont presque dieux. OUS serons muselés et rudoyés; tant mieux.

Enterrons. Oublions. Et parlons d'autre chose. —

Ainsi le vieux troupeau bourgeois raisonne et glose. t tous sont apaisés, et beaucoup sont contents.

Seul, un homme, — on dirait qu'il a près de cent ans Et qu’il n’en a pas vingt, et qu’un astre est son âme, À voir son front de neige, à voir ses yeux de flamme, Cet homme, moins semblable aux vivants qu'aux aïeux, Rôde, et, quand il s'arrête, il n’a plus dans les yeux Qu'un vague reste obscur de lueurs disparues,

Tant il songe et médite! et les passants des rues, Voyant ce noir rêveur qui vient on ne sait d'où,

Disent : C'est un génie; et d’autres : C’est un fou.

L'un crie : Alighieri! c'est lui! c'est l’'homme-fée

Qui revient des enfers comme en revint Orphée; Orphée a vu Pluton, et Dante a vu Satan.

Il arrive de chez les morts; Dante, va-t'en!

L'autre dit : Ce n’est pas Dante, c'est Jérémie.

La plainte a presque peur d’avoir été gémie,

Et se cache devant le vainqueur irrité,

Mais cet homme est un tel spectre dans la cité

Qu'il semble effrayant même à la horde ennemie.

Et pourtant ce n'est point Dante ni Jérémie,

C'est simplement le vieux comte Félibien

Qui ne croit que le vrai, qui ne veut que le bien,

Et par qui fut fondé le collège de Sienne;

Il porte haut la tête étant une Âme ancienne,

Et fait trembler; cet homme affronte les vainqueurs; Mais, dans l’écroulement des esprits et des cœurs,

On le haïit; le meilleur semble aux lâches le pire,

Et celui qui n’a pas d'épouvante en inspire.

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Qu'importe à ce passant? Dans ce vil guet-apens, Les uns étant gisants et les autres rampants, Les uns étant la tombe et les autres la foule, Il est le seul debout; il songe; le sang coule, Le sang fume, le sang est partout; sombre, il va.

Tout à coup au détour de la Via Corva, Il aperçoit dans l'ombre une femme inconnue;

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