LE COMTE FÉLIBIEN. 1$I
Une morte étendue à terre toute nue, Corps terrible aux regards de tous prostitué, Et dont le ventre ouvert montre un enfant tué.
Alors il crie : — O ciel! un enfant! guerre affreuse! Où donc s'arrêtera le gouffre qui se creuse?
Massacrer l'inconnu, l'enfant encor lointain! Supprimer la promesse obscure du destin!
Mais on poussera donc l'horreur jusqu'au prodige! Mais vous êtes hideux et stupides, vous dis-je!
Mais c’est abominable, 6 ciel! ciel éclatant!
Et les bêtes des bois n’en feraient pas autant!
Qu'on ait tort et raison des deux côtés, qu'on fasse Au fond le mal, croyant bien faire à la surface,
Vous êtes des niais broyant des ignorants,
Cette justice-là, c’est bien, je vous la rends;
Je vous hais et vous plains. Mais quoi! quand l'empyrée Attend du nouveau-né l’éclosion sacrée,
Quoi! ces soldats, ces rois, sans savoir ce qu'ils font, Touchent avec leur main sanglante au ciel profond! Ils interrompent l'ombre ébauchant son ouvrage!
. Is veulent en finir d’un coup, et, dans leur rage
D'avoir bien fait justice et d’avoir bien vaincu, Ils vont jusqu’à tuer ce qui n'a pas vécu!
Mais, bandits, laissez donc au moins venir l'aurore! Brutes, vous châtiez ce qui n’est pas encore! La femme que voilà morte sur le pavé, Qui cachait dans son sein l'enfant inachevé, L'avenir, l'écheveau des jours impénétrables, Etait de droit divin parmi vous, misérables, Car la Maternité, c'est la grande action. Sachez qu'on doit avoir la même émotion évant Eve portant les races inconnues Que devant l'astre immense entrevu dans les nucs; Sachez-le, meurtriers! les respects sont pareils Pour la femme et le ciel, l’abîme des soleils tant continué par le ventre des mères.
Rois, le vrai c’est l'enfant; vous êtes des chimères. Ah! maudits! Mais voyons, réfléchissez un peu. Crime inouï! l'enfant arrive en un milieu
Ignoré, parmi nous; il sort des sphères vierges;
Il quitte les soleils remplacés par vos cierges;
Sa mère, qui le sent remuer, s'attendrit;
Il n'est pas encor l’homme, il est déjà l'esprit,
Il cherche à deviner sa nouvelle patrie;
Et, dans le bercement de cette rêverie
Où tout l’azur divin est vaguement mêlé,
Voilà que, brusque, affreux, de mitraille étoilé, L'assassinat, au fond de ce flanc qu'on vénère, Entre avec le fracas infime du tonnerre,
Et se rue et s’abat, monstrueux ennemi,
Sur le pauvre doux être, ange encore endormi! Qu'est-ce que ce réveil sans nom, et cette tombe Ouverte par l’orfraie horrible à la colombe!
Ah! prêtres, qu'a domptés César, vous qu’à leurs plis Toutes les actions des grands ont assouplis,
Vous qui leur amenez chez eux cette servante,
La prière, et mettez le Te Deum en vente,
Vous qui montrez devant les rois le Tout-Puissant Agenouillé, lavant les pavés teints de sang,
Vous qui pourtant parfois, fronts chauves, barbes grises, Avez des tremblements dans vos mornes églises Et sentez que la tombe est peut-être un cachot, Prêtres, que pensez-vous qui se passe là-haut, Dans l’abîme du vrai sans fond, dans le mystère, Dans le sombre équilibre ignoré, quand la terre Sinistre, renvoyant l'innocence au ciel bleu,
Jette une petite âme épouvantée à Dieu!
18 novembre 1876.