L'ISLAM
Comme s'il pressentait que son heure était proche, Grave, il ne faisait plus à personne un reproche; Il marchait en rendant aux passants leur salut;
On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu'il eût
À peine vingt poils blancs à sa barbe encor noire; Il s'arrêtait parfois pour voir les chameaux boire, Se souvenant du temps qu'il était chamelier.
Il songeait longuement devant le saint pilier;
Par moments, il faisait mettre une femme nue Et la regardait, puis il contemplait la nue,
Et disait : «La beauté sur terre, au ciel le jour. »
Il semblait avoir vu l'Éden, l'âge d'amour,
Les temps antérieurs, l’ère immémoriale.
Il avait le front haut, la joue impériale,
Le sourcil chauve, l'œil profond et diligent,
Le cou pareil au col d’une amphore d'argent, L'air d'un Noé qui sait le secret du déluge.
Si des hommes venaient le consulter, ce juge Laissait l’un affirmer, l’autre rire et nier,
Écoutait en silence et parlait le dernier.
Sa bouche était toujours en train d’une prière;
Il mangeaïit peu, serrant sur son ventre une pierre; Il s'occupait lui-même à traire ses brebis;
Il s’asseyait à terre et cousait ses habits.
POÉSIE. — Ve
IMPRIMENIE NATIONALE.
Je suis la force, enfants; Jésus fut la douceur.
Le soleil a toujours l’aube pour précurseur.
Jésus m'a précédé, mais il n’est pas la Cause.
Il est né d’une Vierge aspirant une rose.
Moi, comme être vivant, retenez bien ceci,
Je ne suis qu'un limon par les vices noirci;
J'ai de tous les péchés subi l'approche étrange;
Ma chair a plus d’affront qu'un chemin n'a de fange, Et mon corps par le mal est tout déshonoré;
O vous tous, je serai bien vite dévoré
Si dans l'obscurité du cercueil solitaire
Chaque faute de l'homme engendre un ver de terre. Fils, le damné renait au fond du froid caveau
Pour être par les vers dévoré de nouveau; Toujours sa chair revit, jusqu’à ce que la peine, Finie, ouvre à son vol l’immensité sereine.
Fils, je suis le champ vil des sublimes combats, Tantôt l’homme d’en haut, tantôt l’homme d’en bas, Et le mal dans ma bouche avec le bien alterne Comme dans le désert le sable et la citerne;
Ce qui n'empêche pas que je n’aie, Ô croyants! Tenu-tête dans l'ombre aux anges cffrayants
Qui voudraient replonger l’homme dans les ténèbres; J'ai parfois dans mes poings tordu leurs bras funèbres; Souvent, comme Jacob, j'ai la nuit, pas à pas, Lutté contre quelqu'un que je ne voyais pas;
Mais les hommes surtout ont fait saigner ma vie; Ils ont jeté sur moi leur haine et leur envie,
Et, comme je sentais en moi la vérité,
Je les ai combattus, mais sans être irrité,
Et, pendant le combat, je criais : «Laissez faire!
Je suis seul, nu, sanglant, blessé; je le préfère. Qu'ils frappent sur moi tous! que tout leur soit permis! Quand même, se ruant sur moi, mes ennemis Auraient, pour m'attaquer dans cette voie étroite, Le soleil à leur gauche et la lune à leur droite,
Ils ne me feraient point reculer!» C'est ainsi
CS
Qu'après avoir lutté quarante ans, me voici Arrivé sur le bord de la tombe profonde,
Et j'ai devant moi Dieu, derrière moi le monde. Quant à vous qui m'avez dans l'épreuve suivi, Comme les grecs Hermès et les hébreux Lévi, Vous avez bien souffert, mais vous verrez l'aurore. Après la froide nuit, vous verrez l'aube éclore; Peuple, n'en doutez pas; celui qui prodigua
Les lions aux ravins du Jebel-Kronnega,
Les perles à la mer et les astres à l'ombre,
Peut bien donner un peu de joie à l'homme sombre.»
Il ajouta : «Croyez, veillez; courbez le front.
Ceux qui ne sont ni bons ni mauvais resteront
Sur le mur qui sépare Éden d'avec l'abîme,
Étant trop noirs pour Dieu, mais trop blancs pour le crime; Presque personne n'est assez pur de péchés
Pour ne pas mériter un châtiment; tâchez,
En priant, que vos corps touchent partout la terre; L'enfer ne brûlera dans son fatal mystère
Que ce qui n'aura point touché la cendre, et Dieu À qui baise la terre obscure, ouvre un ciel bleu; Soyez hospitaliers; soyez saints; soyez justes; Lâ-haut sont les fruits purs dans les arbres augustes, Les chevaux sellés d’or, et, pour fuir aux sept cieux, Les chars vivants ayant des foudres pour essieux; Chaque houri, sereine, incorruptible, heureuse, Habite un pavillon fait d'une perle creuse;
Le Gchennam attend les réprouvés; malheur!
Ils auront des souliers de feu dont la chaleur
Fera bouillir leur tête ainsi qu’une chaudière.
La face des élus sera charmante et fière. »
Il s'arrêta, donnant audience à l'esprit.
Puis, poursuivant sa marche à pas lents, il reprit : (O vivants! je répète à tous que voici l'heure Où je vais me cacher dans une autre demeure;
Donc, hîtez-vous. Il faut, le moment est venu, Que je sois dénoncé par ceux qui m'ont connu, Et que, si j'ai des torts, on me crache au visage. »
La foule s'écartait muette à son passage.
Il se lava la barbe au puits d’Aboulféia.
Un homme réclama trois drachmes, qu'il paya, Disant : «Mieux vaut payer ici que dans la tombe. » L'œil du peuple était doux comme un œil de colombe En regardant cet homme auguste, son appui;
Tous pleuraient; quand, plus tard, il fut rentré chez lui, Beaucoup restèrent là sans fermer la paupière,
Et passèrent la nuit couchés sur une pierre.
Le lendemain matin, voyant l'aube arriver :
«Aboubèkre, dit-il, je ne puis me lever,
Tu vas prendre le livre et faire la prière. »
Et sa femme Aïscha se tenait en arrière;
Il écoutait pendant qu'Aboubèkre lisait,
Et souvent à voix basse achevait le verset;
Et l’on pleurait pendant qu'il priait de la sorte.
Et l'ange de la mort vers le soir à la porte Apparut, demandant qu'on lui permit d’entrer. «Qu'il entre.» On vit alors son regard s’éclairer
De la même clarté qu’au jour de sa naissance;
Et l'ange lui dit : «Dieu désire ta présence.
— Bien», dit-il. Un frisson sur ses tempes courut, Un souffle ouvrit sa lèvre, et Mahomet mourut.
15 janvier 1858.