‹ PoésieChapitre 77 sur 217 · LA TERRE À VU JADIS ERRER · texte numérisé non relu

LA TERRE À VU JADIS ERRER

Ils avaient vu l'Afrique; ils éveillaient l'idée

D'on ne sait quelle guerre effroyable en Judée;

Rois dans l'Inde, ils étaient en Europe barons;

Et les aigles, les cris des combats, les clairons,

Les batailles, les rois, les dieux, les épopées, Tourbillonnaient dans l'ombre au vent de leurs épées; Qui les voyait passer à l’angle de son mur

Pensait à ces cités d’or, de brume et d'azur,

Qui font l'effet d’un songe à la foule effarée :

Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée.

Ils surgissaient du sud ou du septentrion,

Portant sur leur écu l'hydre ou l’alérion,

Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique, Marchant seuls au sentier que le devoir indique, Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennel

La vague obscurité d’un voyage éternel,

Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles, Ils venaient de si loin, qu'ils en étaient terribles;

Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasons Toute l’immensité des sombres horizons.

LE RAVIN D’ERNULA.

Ils sont là tous les dix, les infants d’Asturie.

La même affaire unit dans la même prairie

Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo.

C’est midi; les mulets, très las, ont besoin d’eau, L’âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne, Et la troupe à fait halte auprès d’une citerne;

Tout à l’heure on ira plus loin, bannière au vent; Ils atteindront le fond de l’Asturie avant

Que la nuit ait couvert la sierra de ses ombres;

Ils suivent le chemin qu'à travers ces monts sombres Un torrent, maintenant à sec, jadis creusa,

Comme s'il voulait joindre Espos à Tolosa;

Un prêtre est avec eux qui lit son bréviaire.

Entre eux et Compostelle ils ont mis la rivière.

Ils sont près d'Ernula, bois où le pin verdit,

Où Pélage est si grand, que le chevrier dit :

«Les arabes faisaient la nuit sur la patrie.

— Combien sont-ils? criaient les peuples d'Asturie. Pélage en sa main prit la forêt d'Ernula,

Alluma cette torche, et, tant qu'elle brûla,

Il put voir et compter, du haut de la montagne, Les maures ténébreux jusqu'au fond de l'Espagne. »

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