‹ PoésieChapitre 81 sur 217 · QUELQU'UN · texte numérisé non relu

QUELQU'UN

Alerte! un cavalier passe dans le chemin.

C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blèmes, La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes.

Le cavalier qui passe est habillé de fer;

Il vient par le sentier du côté de la mer;

Il entre dans le val, il franchit la chaussée;

Calme, il approche. Il a la visière baissée;

Il est seul; son cheval est blanc.

Bon chevalier, Qu'est-ce que vous venez faire dans ce hallier? Bon passant, quel hasard funeste vous amène Parmi ces rois ayant de la figure humaine Tout ce que les démons peuvent en copier?

Quelle abeille êtes-vous pour entrer au guêpier? Quel archange êtes-vous pour entrer dans l’abime?

Les princes, occupés de bien faire leur crime, V; LS . S) .

rent, hautains d’abord, sans trop se soucier, POÉSIE. — V. 18

IMPNIMERIE NATIONALE.

Ayant pour voix la foudre et l'enfer pour écho.

Cà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable. Nous choisirons après ton chêne ou ton érable, Selon qu'il peut te plaire, en ce bois d'Ernula, Pendre à ces branches-ci plutôt qu’à celles-là. Écoute : ces seigneurs à mines téméraires,

Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères; Nous sommes les infants d’Asturie; et ceci,

C'est Nuño, fils de feu notre frère Garci,

Roi de Galice, ayant pour ville Compostelle; Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle; Nous l’allons verrouiller dans un couvent. Pourquoi? C'est qu'il est si petit, qu'il est à peine roi,

Et que ce peuple-ci veut de fortes épées;

Tant de haines autour du maître sont groupées Qu'il faut que le seigneur ait la barbe au menton; Donc, nous avons ôté du trône l’avorton,

Et nous l’allons offrir au bon Dieu. Sur mon âme, Cela vous a la peau plus blanche qu'une femme! Mes frères, n'est-ce pas? c'est mou, c'est grelottant; On ignore s'il voit, on ne sait s’il entend;

Un roi, ça! rien qu'à voir ce petit, on s'ennuie. Moi, du moins, j'ai dans l'œil des flammes, et la pluie, Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs,

Mont fait le cuir robuste et ferme, messcigneurs! Ah! pardieu, s'il est beau d’être prince, c'est rude : Avoir du combattant l’éternelle attitude,

Vivre casqué, suer l'été, geler l'hiver,

Etre le ver affreux d’une larve de fer,

Coucher dans le harnais, boire à la calebasse,

Le soir être si las qu'on va la tête basse,

Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant, Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp, Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade, Sentir suinter le sang par quelque estafñlade, Manger des oignons crus et dormir par hasard, Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassard

Sur ce fœtus, à qui bientôt on verra croître

Par derrière une mitre et par devant un goître!

À la bonne heure, moi! je suis le compagnon

Des coups d'épée, et j'ai la Colère pour nom,

Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves. Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves;

Il se pourrait aussi, pour le bien de l’état,

Si l'on trouvait un puits très creux, qu'on l'y jetât; Moi, je l’aimerais mieux moine en quelque cachette, Servant la messe au prêtre avec une clochette.

Pour nous, chacun de nous étant prince et géant, Nous gardons sceptre et lance, et rien n'est mieux séant Qu'aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes. Il a précisément dix comtés, et nous sommes

Dix princes; est-il rien de plus juste? A présent, N'est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant? Elle est simple, et l'on peut n’en pas faire mystère, Et le jour ne va pas s'éclipser, et la terre

Ne va pas refuser aux hommes le maïs,

Parce que dix seigneurs partagent un pays,

Et parce qu'un enfant rentre dans la poussière. »

Le chevalier leva lentement sa visière :

«Je m'appelle Roland, pair de France, » dit-il.

Page 1