‹ PoésieChapitre 82 sur 217 · DON RUY LE SUBTIL · texte numérisé non relu

DON RUY LE SUBTIL

Alors l'aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil, Sourit :

«Sire Roland, ma pente naturelle

Etant de ne chercher à personne querelle,

Je vous salue, et dis : Soyez le bienvenu!

Je vous fais remarquer que ce pays est nu,

Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommes

BENPEAERIMNROINDELGALICE. 277

Dix infants bien armés avec dix majordomes, Ayant derrière nous cent coquins fort méchants, Et que, s'il nous plaisait, nous pourrions dans ces champs Laisser de la charogne en pâture aux volées De corbeaux que le soir chasse dans les vallées. Vous êtes dans un vrai coupe-gorge; voyez :

Pas un toit, pas un mur, des sentiers non fravés, Personne; aucun secours possible; et les cascades Couvrent le cri des gens tombés aux embuscades. On ne voyage guère en ce val effrayant.

Les songe-creux, qui vont aux chimères bayant, Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles; Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles, Ces pics repoussent l’homme, ils ont des coins hagards Hantés par des vivants aimant peu les regards, Et, quand une vallée est à ce point rocheuse, Elle peut devenir aux curieux facheuse.

Bon Roland, votre nom est venu jusqu'à nous.

Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux, Nous ne voudrions pas vous faire de la peine, Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine. Retournez sur vos pas, ne soyez point trop lent, Retournez. L

— Décidez mon cheval, dit Roland; Car il a l’habitude étrange et ridicule De ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule. »

Les infants un moment se parlèrent tout bas.

Et Ruv dit à Roland :

«Tant d'illustres combats Font luire votre gloire, Ô grand soldat sincère, Que nous vous aimons mieux compagnon qu'adversaire. Seigneur, tout invincible et tout Roland qu’on est,

Quand il faut, pied à pied, dans l'herbe et le gent,

Lutter seul, et, n'ayant que deux bras, tenir tête A cent vingt durs garçons, c'est une sombre fête; C’est un combat d'un sang généreux empourpré, Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré,

Par les os d’un héros réjouissant les aigles. Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles; Et vous êtes tombé dans un arrangement

De famille, inutile à conter longuement; Seigneur, Nuño n'est pas possible; je m'explique : L’enfantillage nuit à la chose publique;

Mettre sur un tel front la couronne, l’efroi,

La guerre, n'est-ce pas stupide? Un marmot roi! | Allons donc! en ce cas, si le contre-sens règne, | Si l'absurde fait loi, qu'on me donne une duègne, È

Et dites aux brebis de rugir, ordonnez

Aux biches d'emboucher la clairons forcenés;

En même temps, soyez conséquent, qu'on affuble

L'ours des monts et le loup des bois d’une chasuble,

Et qu'aux pattes du tigre on plante un goupillon. | Seigneur, pour tre un sage, on n'est pas un félon; Et les choses qu'ici je vous dis sont certaines

Pour les docteurs autant que pour les capitaines. J'arrive au fait; soyons amis. Nous voulons tous Faire éclater l’estime où nous sommes de vous;

Voici : Leso n'est pas une bourgade vile,

La ville d'Oyarzun est une belle ville,

Toutes deux sont à vous. Si, pesant nos raisons, Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons, Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies. Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries;

Il ne nous reste plus qu'à nous tendre la main.

Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin,

Et, pour que votre grâce en tout point soit contente, Nous allons vous signer ici votre patente;

C'est dit.

— Avez-vous fait ce rêve?» dit Roland.

ui donc l’empêcherait de franchir la sortie?

Ses poignets sont crispés d'avance du plaisir D'atteindre le fuyard et de le ressaisir, Et de sentir trembler sous l’ongle inexorable Toute la pauvre chair de l'enfant misérable.

Il vient, et sur Roland il jette un long lacet; Roland, surpris, recule, et Pacheco passait... Mais le grand paladin se roidit, et l’assomme D'un coup prodigieux qui fendit en deux l'homme Et tua le cheval, et si surnaturel Qu'il creva le chanfrein et troua le girel.

«Qu'est-ce que j'avais dit?» fit Roland.

«Qu'on soit sage, Reprit-il; renoncez à forcer le passage.

Si l’un de vous, bravant Durandal à mon poing, A le cerveau heurté de folie à ce point, Je lui ferai descendre au talon sa fêlure; Voyez.»

Don Froïla, caressant l’encolure De son large cheval au mufñle de taureau, Crie : (Allons!

— Pas un pas de plus, caballero!»

Dit Roland.

Et l’infant répond d'un coup de lance; Roland, atteint, chancelle, et Froïla s’élance; Mais Durandal se dresse, et jette Froïla Sur Pacheco, dont l'âme en ce moment hurla.

Froïla tombe, étreint par l'angoisse dernière; Son casque, dont l'épée a brisé la charnière, S'ouvre, et montre sa bouche où l’écume apparaît. Bave épaisse et sanglante! Ainsi, dans la forêt, La sève en mai, gonflant les aubépines blanches,

S'enfle et sort en salive à la pointe des branches.

«Vengeance! mort! rugit Rostabat le Géant, Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant!

— Infants! cria Roland, la chose est difficile;

Car Roland n est pas un. J'arrive de Sicile,

D'Arabie et d'Égypte, et tout ce que je sais,

C'est que des peuples noirs devant moi sont Fe Je crois avoir plané dans le ciel solitaire;

Il m'a semblé parfois que je quittais la terre

Et l'homme, et que le dos monstrueux des griflons M'emportait au milieu des nuages profonds;

Mais, n'importe, j'arrive, et votre audace est rare, Et j'en ris. Prenez garde à vous, car je déclare, Infants, que j'ai toujours senti Dieu près de moi. Vous êtes cent contre un! Pardieu! le bel effroi! Fils, cent maravédis valent-ils une piastre?

Cent lampions sont-ils plus farouches qu'un astre? Combien de poux faut-il pour manger un lion?

Vous êtes peu nombreux pour la rébellion

Et pour l'encombrement du chemin, quand je passe. Arrière! »

Rostabat le Géant, tête basse, Crachant les grognements rauques d’un sanglier, Lourd colosse, fondit sur le bon chevalier, Avec le bruit d'un mur énorme qui s'écroule; Près de lui, s’avançant comme une sombre foule, Les sept autres infants, avec leurs intendants, Marchent, et derrière eux viennent, grinçant des dents, Les cent coupe-jarrets à faces renégates, Coiflés de monteras et chaussés d’alpargates, Demi-cercle féroce, agile, étincelant; Et tous font converger leurs piques sur Roland.

L'infant, monstre de cœur, est monstre de stature;

Le rocher de Roland lui vient à la ceinture; Leurs fronts sont de niveau dans ces puissants combats, Le preux étant én haut et le géant en bas.

Rostabat prend pour fronde, ayant Roland pour cible, Un noir grappin qui semble une araignée horrible, Masse affreuse oscillant au bout d’un long anneau;

Il lance sur Roland cet arrache-créneau;

Roland l’esquive, et dit au géant : Bête brute!

Le grappin égratigne un rocher dans sa chute,

Et le géant bondit, deux haches aux deux poings.

Le colosse et le preux, terribles, se sont joints.

«O Durandal, ayant coupé Dol en Bretagne, Tu peux bien me trancher encor cette montagne, » Dit Roland, assénant l’estoc sur Rostabat.

Comme sur ses deux pieds de devant l’ours s'abat Après s'être dressé pour étreindre le pâtre,

Ainsi Rostabat tombe; et sur son cou d’albitre Laïs nue avait moins d’escarboucles luisant

Que ces fauves rochers n'ont de flaques de sang. Il tombe; la bruyère écrasée est remplie

De cette monstrueuse et vaste panoplie;

Relevée en tombant, sa chemise d’acier

Laisse nu son poitrail de prince carnassier, Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles, Et l’on voit le dessous de ses noires semelles.

Les sept princes vivants regardent les trois morts.

2, pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors, Le pauvre enfant sauvé fuvait vers Compostelle.

Durandal brille et fait refluer devant elle Les assaillants poussant des souffles d’aquilon;

Toujours droit sur le roc qui ferme le vallon, Roland crie au troupeau qui sur lui se resserre :

«Du renfort vous serait peut-être nécessaire. Envoyez-en chercher. À quoi bon se presser ?

J'attendrai jusqu'au soir avant de commencer.

— Il raille! Tous sur lui! dit Jorge, et pêle-mêle! Nous sommes vautours; l'aigle est notre sœur jumelle; Fils, courage! et ce soir, pour son souper sanglant, Chacun de nous aura son morceau de Roland.»

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