‹ PoésieChapitre 83 sur 217 · DURANDAL TRAVAILLE · texte numérisé non relu

DURANDAL TRAVAILLE

Laveuses qui, dès l'heure où lorient se dore, Chantez, battant du linge aux fontaines d’Andorre, Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel; Chevriers qui roulez sur le Jaïzquivel

Dans les nuages gris votre hutte isolée;

Muletiers qui poussez de vallée en vallée

Vos mules sur les ponts que César éleva,

Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l'épaule des collines?

Le mont regarde un choc hideux de javelines,

Un noir buisson vivant de piques, hérissé, Comme au pied d’une tour que ceindrait un fossé, Autour d'un homme, tête altière, âpre, escarpée, Que protège le cercle immense d’une épée.

Tous d’un côté; de l’autre, un seul; tragique duel! Lutte énorme! combat de l'Hydre et de Michel!

Qui pourrait dire, au fond des cieux pleins de huées, Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées, Êt ce que fait Roland entouré d’ennemis?

Larges coups, flots de sang par des bouches vomis, Faces se renversant en arrière livides,

Casques brisés roulant comme des cruches vides, Flots d’assaillants toujours repoussés, blessés, morts, Cris de rage; Ô carnage! Ô terreur! corps à corps D'un homme contre un tas de gueux épouvantable! Comme un usurier met son or sur une table,

Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit. Durandal flamboyant semble un sinistre esprit;

Elle va, vient, remonte et tombe, se relève,

S'abat, et fait la fête effrayante du glaive :

Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts, Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons,

Se courbent; et l'épée éclatante et fidèle

Donne des coups d’estoc qui semblent des coups d'aile; Et sur le héros, tous ensemble, le truand,

Le prince, furieux, s'acharnent, se ruant,

Frappant, parant, jappant, hurlant, criant : main-forte! Roland est-il blessé? Peut-être. Mais qu'importe?

Il lutte. La blessure est l’altière faveur

Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur, Et la chair de Roland, mieux que l'acier trempée, Ne craint pas ce baiser farouche de l'épée.

Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats,

Lassos plombés, couteaux catalans, navajas,

Qui frappent le héros, sur qui cette famille

De monstres se reploie et se tord et fourmille;

Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds Comme les gonflements d’un dragon épineux;

Son armure est partout bosselée et fêlée;

Et Roland par moments songe dans la mêlée :

«Pense-t-il à donner à boire à mon cheval?»

Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val,

£t sur l’herbe partout des gouttes de sang pleuvent; Cette clairière aride et que jamais n’abreuvent

Les urnes de la pluie et les vastes seaux d’eau

Que l'hiver jette au front des monts d'Urbistondo, S'ouvre, et toute brûlée et toute crevassée,

Consent joyeusement à l’horrible rosée;

Fauve, elle dit : «C’est bon. J'ai moins chaud maintenant. » Des satyres, couchés sur le dos, égrenant

Des grappes de raisin au-dessus de leur tête,

Des ægipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête, Joutant avec le vieux Silène, s’essoufflant

À se vider quelque outre énorme dans le flanc, Tétant la nymphe Ivresse en leur riante envie, N'ont pas la volupté de la soif assouvie

Plus que ce redoutable et terrible ravin.

La terre boit le sang mieux qu'un faune le vin.

Un assaut est suivi d'un autre assaut. À peine Roland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne, Que voilà de nouveau qu’on lui mord le talon. Noir fracas! la forêt, la lande, le vallon,

Les cols profonds, les pics que l'ouragan insulte, N'entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte; Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort;

Tout l'écho retentit. Qu'est-ce donc que la mort Forge dans la montagne et fait dans cette brume, Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume, Durandal pour marteau, Roland pour forgeron?

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