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CE QU’ON Y VOIT ENCORE

Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps, A de plus sépulcral et de plus redoutable,

Ce n'est pas le flambeau, ni le dais, ni la table; C'est, le long de deux rangs d’arches et de piliers, Deux files de chevaux avec leurs chevaliers.

Chacun à son pilier s’adosse et tient sa lance;

L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence;

Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés; Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés; Les trousseaux de poignards sur l’arçon se répandent; Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent; Les cuirs sont agratés; les ardillons d’airain

Attachent l’éperon, serrent le gorgerin;

La grande épée à mains brille au croc de la selle;

La hache est sur le dos, la dague est sous l’aisselle; Les genouillères ont leur boutoir meurtrier;

Les mains pressent la bride et les pieds l'étrier;

Ils sont prêts; chaque heaume est masqué de soa crible; Tous se taisent; pas un ne bouge; c’est terrible.

Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail.

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Ces piques ont des bois lourds et vertigineux

Où des têtes de morts s’ébauchent dans les nœuds. Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes Achèvent les poitrails des destriers robustes;

Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots; Le mortier des marquis près des tortils ducaux Rayonne, et sur l'écu, le casque et la rondache, La perle triple alterne avec les feuilles d’ache;

La chemise de guerre et le manteau de roi

Sont si larges, qu’ils vont du maître au palefroi; Les plus añciens harnais remontent jusqu'à Rome; L'armure du cheval sous l’armure de l’homme

Vit d'une vie horrible, et guerrier et coursier

Ne font qu'une seule hydre aux écailles d'acier.

L'histoire est là; ce sont toutes les panoplies

Par qui furent jadis tant d'œuvres accomplies; Chacune, avec son timbre en forme de delta, Semble la vision du chef qui la porta;

Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvages Qui portaient pour pennons au milieu des ravages Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons. Voici Geth, qui criait aux slaves : Avançons! Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne, Welf, dont l’écu portait : «Ma peur se nomme Aucune.» Zaultan, Nazamystus, Othon le Chassieux;

Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux trois yeux, Toute la dynastie effrayante d’Antée

Semble là sur le bord des siècles arrêtée.

Que font-ils à, debout et droits? Qu'’attendent-ils ? L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils.

L'arbre est là sans la sève et le héros sans l'âme;

Où l'on voit des yeux d'ombre on vit des yeux de flamme; La visière aux trous ronds sert de masque au néant;

Le vide s’est fait spectre et Rien s'est fait géant;

Et chacun de ces hauts cavaliers est l’écorce

De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force;

Le sépulcre glacé les tient; la rouille mord

Ces grands casques, épris d'aventure et de mot, Que baisait leur maïtresse auguste, la bannière;

Pas un brassard ne peut remuer sa charnière;

Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous,

Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous; Le heaume affreux n'a plus de cri dans ses gencives; Ces armures, jadis fauves et convulsives,

Ces hauberts, autrefois pleins d’un souffle irrité, Sont venus s’échouer dans l’immobilité,

Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge,

Et prendre dans la nuit la figure du songe.

Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil Jusqu'au fond où l'on voit la table et le fauteuil, Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite;

Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite; Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela, Chargé d’ans, croulera sur leur tête, ils sont là, Inégaux, face à face, et pareils, côte à côte.

En dehors des deux rangs, en avant, tête haute, Comme pour commander le funèbre escadron Qu'éveillera le bruit du suprème clairon,

Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre, Charlemagne, ce roi qui de toute la terre

Fit une table ronde à douze chevaliers.

Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers, Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes, Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes, Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,

Sur la rigidité des pâles morions,

Semblent une forêt de monstres qui végète;

L'un penche en avant, l'autre en arrière se jette; Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux,

Que le bronze et le rève ont créés dans leurs jeux,

Lions volants, serpents ailés, guivres palmées, Faits pour l'effarement des livides armées,

Espèces de démons composés de terreur,

Qui, sur le heaume altier des barons en fureur, Hurlaient, accompagnant la bannière géante,

Sur les cimiers glacés songent, gueule béante, Comme s'ils s’'ennuyaient, trouvant les siècles longs; Et, regrettant les morts saignant sous les talons, Les trompettes, la poudre i immense, la bataille, Le carnage, on dirait que Mu bâille.

Le métal fait reluire, en reflets durs et froids,

Sa grande larme au mufñle obscur des palefrois; De ces spectres pensifs l'odeur des temps s’exhale; Leur ombre est formidable au plafond de la salle; Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus Des blèmes cavaliers vaguement aperçus,

Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes;

Et la double rangée horrible de ces têtes

Fait, dans l’énormité des vieux combles fuyants, De grands nuages noirs aux profils effrayants.

Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre Dans cette légion de la guerre macabre;

Oh! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés, Chose affreuse!

A la brume éternelle mêlés, Ayant chez les vivants fini leur tâche austère, Muets, ils sont tournés du côté du mystère; Ces sphinx ont l'air, au seuil du gouffre où rien ne luit, De regarder l'énigme en face dans la nuit, Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres, Sous leurs sabots d’acier étinceler les astres, Voulant pour cirque l'ombre, ils provoquaient d'en bas, Pour on ne sait quels fiers et funèbres combats, Dans le champ sombre où n'ose aborder la pensée, La sinistre visière au fond des cieux baissée.

CMPRIMERIE NATLONA

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