BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER
C'est À qu'Eviradnus entre; Gasclin le suit.
Le mur d'enceinte étant presque partout détruit, Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches, Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches, Domine l’horizon, et toute la forêt
Autour de son perron comme un gouffre apparaît. L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice
À cacher plus d'un sourd et sanglant précipice;
Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on,
Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon;
Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes.
«Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes,
Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux, Car la lumière est femme et se refuse aux vieux;
Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière.
On découvre d'ici la route et la clairière;
Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un?» Gasclin
Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein,
D'une blanche lueur la clairière est baignée.
QUne femme à cheval. Elle est accompagnée.
— De qui?» Gasclin répond : «Seigneur, j'entends les voix De deux hommes parlant et riant, et je vois
Trois ombres de chevaux qui passent sur la route.
— Bien, dit Eviradnus. Ce sont eux. Page, écoute :
Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin.
Va-t'en, sans être vu. Tu reviendras demain
Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage,
Au point du jour. C’est dit. Laisse-moi seul.» Le page Regardant son bon maître avec des yeux de fils,
Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune, * On entend frissonner et vibrer mollement, Communiquant au bois son doux frémissement, La guitare des monts d’Inspruck, reconnaissable Au grelot de son manche où sonne un grain de sable, Il s'y mêle la voix d’un homme, et ce frisson Prend un sens et devient une vague chanson :
«Si tu veux, faisons un rêve.
Montons sur deux palefrois ; Tu m'emmènes, je t'enlève.
L'oiseau chante dans les bois.
«Je suis ton maître et ta proie; Partons, c’est la fin du jour; Mon cheval sera la joie,
Ton cheval sera l'amour.
«Nous ferons toucher leurs têtes; . fe
Les voyages Soeurs L
Nous donnerons à ces bêtes
Une avoine de baisers.
«Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux,
Le mien au fond de mes songes,
Et le tien au fond des cieux.