COUPS DE CRAYON
( VaoanoeB de 1887. )
Les Cèdres, samedi 25 juin 1887.
Yaoanoefl I — Le repos de l^élèye, le repos da maître : contraste. — î^ai*il prolonger les vacances f — J^aime le village des Gôdres ; pourquoi ?— Beauté de ce village. — Paroisses environnantes. — Les Bapides et les Cascades. — La chute aux hoidea%»x. — Quelques notes. ~ Le Bévd J. Plessis-Bélair. — M. le vicaire. — L'aviron et le AxsiL
Adieu, Collège Joliette, nous nous reveirons en septembre prochain.
Les vacances viennent de commencer.
Vive le repos, après le travail !
Temps heureux pour les élèves, temps heureux pour les maîtres. Que dis-je ? Temps ; plus heureux pour les maîtres. Allez, enaei* gnez ; grande mission que celle de Tensei-
gnement, mais, mission laborieuse ! Si l'enfant fatigue, le maître aussi fatigue. N'allons pas nous plaindre cependant, subissons en silence la loi générale : tu gagneras ton pain à la sueur de ton fronts dans la chaire de docteur comme sur la terre du laboureur. C'est justice.
Il y a cette différence entre le repos de l'élève et celui du maître, qu'il faut au premier des cris, du bruit, du tapage, alors que la paix et la tranquillité sont la grande joie du dernier.
C'est un fait que plus on monte dans la vie, plus on devient, règle générale, ami du calme et du silence. Il n'y a d'exception que pour les âmes légères et vides qui n'ont d'autre aliment que la vie du dehors.
Le silence, pourtant, c'est la sagesse :
Dans la rércMey ami, la sagesse t'attend ;
C'est là, que le génie et s'élève et s'étend.
Là règne avec la Faix, l'Indépendance altière ;
Là,' notre âme à nous seuls appartient toute entière.
Delille.
Ce n'est pas à dire qu'il faille se livrer pieds et mains liés à la paresse, car il est écrit : Le pUiTicher s* affaissera là ott règne laparesseyet it pleuvra de toute pa/rt dane la mmaon habitée pœr des mai/ns ennemies du traya/il.
ECGLÉSIASTE.
Je veux, chaque jour de ces vacances, noter
en peu de mots ce qui passera tout près : dedans, dehors. Pas d'érudition, pas de grands dessins,
seulement des coups de crayon.
Certains nous diront: Le 25 juin, et déjà la fin des classes !
— Oui, déjà la fin des classes.
Les vacances tendent partout à se faire plus longues. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Il y a du pour et du contre. C'est une question qui mérite étude. La vie de l'enfant dans la famiUe est pour lui bien avantageuse, il ne
faut pas trop Ty soustraire. Ces avantages cependant sont moindres a la ville qu'à la campagne. Les occasions sont plus nombreuses dans la cité et les parents malheureusement, ne surveillent pas toujours assez. Mais quoi ? Ce sont là des idées qui se rapprochent trop du col-
lège, et je suis en vacances ! ,
J'aime le village des Cèdres parce qu'il me rappelle bien des souvenirs d'enfance ; les premières années d'école, la première communion, les jours du repos de la vie du collège.
Je revois encore les bois et les îles tant de fois parcourus ; j'entends encore la voix de Napoléon ( 1 ), la voix d'Emile ( 2 ) et de tant d'autres qui désertaient la ville ou la campagne pour jouir aux Cèdres de la fraîcheur et de la vue des
Bapides.
( 1 ) Napoléon Bmchési, Ptre, pxofesseiir à PUniTerslté IiaTai de Montréal.
( 2 ) EmUe Pioihé, Pire, Svpéiiear du Patronase de Saint Vinoent de Paul à Luïgan, Irlande.
Ce village, du reste, est sans contredit Tun des plus beaux du Canada. Il fait partie du comté de Soulanges ( 1 ). Il est situé sur la rive nord du St-Laurent. 7 rectangles parfaits le constituent. Son église toute neuve et de bel extérieur s'élève hardiment à quelques pas du fleuve.
En face du village, et assise au milieu du St- Laurent, se trouve l'île aux Vaches, qui, couronnée de hautes futaies, semble défier en beauté l'île aux Ours, l'île aux Cochons, voire même la Grande-Ile. Au-dessus de ces émeraudes du fleuve-roi plane la croix du clocher de Ste-Cédle
de Valleyfield.
Plus bas, à gauche, sur la rive sud, St-Timothée montre son église et son gentil couvent.
Vive le joli carillon de St-Timothée.
Eevenons sur notre rive. A droite en remontant : Coteau du Lac, Coteau-Landing, St-Zoti-
que. A gauche, La Pointe des Cascades, Vau-
(1) La Seigneurie de Soulanges et oelle de Vaudirenil occupent la langue de terre formée par le confluent de l'Ottawa et du St-Laurent.
La Seigneurie de Soulanges a 6té cédée le 12 octobre 1702, au chevalier de Soulanges. Elle appartient aujourd'hui à la funiUe de Bean^jeu.
dreuil. Derrière, les concessions (1) de St-Grégoire, de St-Feréol, de St-Dominique et la paroisse de St- Lazare.
Qui ne connaît Içs Bapides des Cèdres ? (2) C*est le nom du St-Laurent, devant notre gracieux village. Les Cascades font suite.
Du village des Cèdres à l'extrémité des Cascades, cinq milles, le spectacle est véritablement grandiose. Les eaux, tout d'abord assez calmes, se précipitent de plus en plus; abondantes et rapides comme la flèche, elles font effort pour arracher à la terre les pierres et les rochers qui font obstacle : vaines tentatives, peines^ inutiles, elles se brisent, se couvrent de neige, et poursuivent leur course, pour se briser et pour écumer encore. Je plains les Naïades des Cascades! Quelle vie, quelle agitation, quelle course effrénée, du matin au soir, depuis des siècles* Castor
( 1 7 Dans le pilBcipe les Seigneun «OMoédaiéni pour une rente modique des lots de terrain de 2 à S arpents de front sur 20 ik 40 arpents de profondeur.
( 2 ) Les Bapides des Oddres se poursuivent depuis la Pointe ^ Biion jusqu^ik la Pointe à Goulonges.
et PoUux ( 1 ) détournent les navigateurs, de ces eaux dangereuses. Le génie de Thomme, cependant, sait là comme ailleurs braver la colère des eaux et dompter la fureur des flots.
Pourtant, il faut parfois répéter ce que Delille traduisant l'Enéide, dit du vaisseau d'Oronte :
Oronte sur le sien, tel qu'un mont escarpé, Voit fondre un large flot ; par sa chute frappé, Le pilote tremblant et la tête baissée, Suit le flot qui retombe ; et Ponde courroucée Trois fois sur le vaisseau s'élance à gros bouillons, L'enveloppe trois fois de ses noirs tourbillons ; Et, cédant tout à coup à la vague qui gronde, La nef tourne, s'abîme, et disparaît sous Fonde.
Delille.
A quelque distance des Cèdres, mais plus près de St-Timothée, le St-Laurent, fait à quelques centaines de pieds de Tîle aux boideaiiXy une chute splendide. Le^ eaux tombent dans un goufire large et profond. Au bruit de ces eaux on se rappelle les psoroles de saint Jean dans l'Apocalypse : TentenâAs comme la voix éPvaie
( 1 ) Dieux titnlalves de la navigation.
grande multitude^ comme la voix de grandes eauXy et comme de grands coups de tonnerre. Le bruit des eaux de la chute aux bouleauxÇV) comme celui des eaux de l'Apocalypse dit bien haut : Alléluia ; Il règne le Seigneu/r, notre Dieu, le Tout'Pui88an;t.
Le village des Cèdres est fort ancien.
Il tire son nom de deux cèdres sous lesquels se donnaient rendez-vous les bateliers qui voyageaient entre Montréal et Kingston.
Avant le canal de Beauhamois, sur la rive sud, ce village était très considérable, le trafic se faisant de son côté.
Son nom canonique est St-Joseph.
M. Johnny Waters, ancien hôtelier de la place, possède un manuscrit de son père dans lequel celui-ci a relaté ce qui s'est passé aux Cèdres pendant un grand nombre d'années. Il me faudra mettre un jour la main sur ce trésor.
( 1 ) Les bateaux à rapettr, en nmte ponr Montréal, passent près de Plie aux houleaua et de la chute aux boideauœ^ Le ralsseau en cet endroit monte et descend comme ma les hantes vagues de la mer.