‹ Poésies, 1855-1870Chapitre 17 sur 38 · BARRA · texte numérisé non relu

BARRA

o^ Sully Trud homnif .

ÈRE, n'entcnds-tu pas des fanfares qui sonnent. Et des bruits de tambours?

— Non, c'est le vent du soir.

Sur le bord du chemin les vieux ormes frissonnent...

Mère, on voit sur Paris flotter le drapeau noir,

En signe de grand deuil, aux tours de Notre-Dame...

Je partirai... La France aujourd'hui nous réclame.

De la frontière, il faut qu'on chasse l'étranger.

Je veux défendre anssi la Patrie en danger.

— A ton âge, partir... Ah! je n'y pensais guères. N'es-tu pas de beaucoup trop jeune, pauvre enfant?. Tu n'es pas assez fort pour de si rudes guerres.

— Aimerais-tu mieux voir l'ennemi triomphant?

Sur la Meuse, le Rhin, la Sambre, la Moselle, Les montagnes, les bois, les champs 5ont envahis. C'est un flot débordant sur le nord du pays, Et la France demain ne sera plus chez elle.

Jeunes, vieux, grands, petits, ouvriers, paysans, A la hâte s'en vont... tout le monde s'enrôle. A mon âge, un fusil n'est pas lourd sur l'épaule. Pour faire son devoir, on est homme à treize ans.

Autrefois Jeanne d'Arc, une fille, est partie Alors que nous étions dans un danger pareil (On croyait, m'as-tu dit, la France anéantie.) Simplement de son cœur elle avait pris conseil.

Le canon de Paris porte à cinq et six lieues. Ma mère, cette fois, j'ai très bien entendu. Sa rude et grosse voix fait appel aux banlieues. Sourdement en plein cœur le coup m'a répondu.

— Oui, mon fils, en effet, c'est le canon qui gronde.

Tu partiras plus tard reste encore avec moi.

n en est pour la guerre assez d'autres sans toi...

— Mère, pourquoi pleurer ? Tu n'es pas seule au monde . Nous sommes trois enfants ; il t'en restera deux. Et, l'ennemi vaincu, je reviens auprès d'eux.

Mère, n'entends-tu pas des refrains militaires?

(.^u jour du grand combat, j'en veux prendre ma part,)

Ce sont des bataillons de jeunes volontaires

Qui vont dans l'espérance et chantent le départ.

Et tout chaud de baisers, et tout baigné de larmes, Étreint dans un dernier et fol embrassement, A la mère le fils s'arracha brusquement Pour emboîter le pas du soldat sous les armes.

Tous ne combattaient pas aux clartés du soleil, Et dans l'enivrement de ces chaudes journées Où la poudre, qui monte en immenses traînées, Fait planer sur les morts son nuage vermeil.

On allait au péril en Bretagne, en Vendée, Dans les sombres fourrés du Maine et de l'Anjou, Par de profonds chemins fuyant on ne sait où. Pays de gens armés pour une vieille idée,

Qui pouvaient à loisir fusiller le passant

Dans les sentiers perdus de leur vallée ombreuse.

La résistance était sauvage et ténébreuse.

L'homme en sabots, chez lui, tenait... un contre cent.

Le service était rude aux guerres d'embuscades Sous le terrible feu des Vendéens cachés, Dans la haute bruyère à plat ventre couchés... L'une après l'antre avaient disparu nos brigades.

Vinrent les bataillons des Entants de Paris, Qui marchaient pour la France et pensaient à leur mère. Nous étions en décembre (on disait : en frimaire) Sous un ciel de l'Ouest, humide, froid et gris.

Néfastes souvenirs de nos guerres civiles !

On n'avait pas le choix du ciel ou du terrain.

Le Bocage, la Plaine et le Pays marin.

Tout s'insurgeait les bourgs, les hameaux et les villes.

Ne trouvant pas le sabre ou le fosQ trop loord (La jeunesse d'alors était vite formée,) Depuis un an Barra marchait avec l'armée. Déchirant la cartouche on battant du tambour.

Il6 LÉGENDES DES BOIS

« Nous sommes entourés par de vieux chefs de bandes, Dit, un soir, aux soldats, l'officier commandant. Nous leur échapperons, mais nos tambours aidant.,. Ils battront dès l'aurore, à travers bois et landes,

Le rallîment... Si l'ordre est bien exécuté, L'ennemi nous croira plus nombreux que nous sommes.. Nous gagnerons du temps... Il nous viendra des hommes Il me faut des tambours de bonne volonté. *

Barra fut le premier. — « Toi, mon cher petit brave, Qui veux être à l'honneur, va, comme tu voudras. Tu feras ton devoir, et tu nous sauveras. Tu comprends? — J'ai compris,» dit l'enfant d'un ton grave,

Chacun fut à son poste. — Aussitôt que le jour Parut au bas du ciel, comme une blanche raie. Sous les vieux arbres noirs d'une châtaigneraie, L'enfant, d'un bras nerveux, réveilla son tambour.

Et le voilà parti... Les tambours sont en marche. Tons ensemble an départ, mais bientôt dispersés. Et, d'après leur consigne, allant à pas pressés. Tantôt tournant un pont dont on a brisé l'arche.

Se frayant une route aux lisières des bois. Ou coupant le brouillard au travers des prairies. Ou longeant des enclos de vieilles métairies. Et montant le calvaire où se dresse une croix.

L'enfant ne voit partout que des maisons fermées En plein jour... on dirait que tous les habitants A la fois sont partis, et depuis très longtemps... Tons les volets sont clos, et les toits sans fumées.

llS LÉGENDES DES BOIS

Le soleil est voilé, les chemins sont déserts... Aux terres de labour se rouillent les charrues. Et les filles des champs sont toutes disparues../ Mais voici qu'une cloche a parlé dans les airs...

Une autre lui répond... puis une autre pareille, Et de la tour voisine, et d'un clocher lointain, Qjii tintent dans la brume épaisse du matin... Et dans chaque paroisse une cloche s'éveille...

S'appelant dans un ciel gris comme à la Toussaint, Les cloches du pays sont toutes ébranlées. Jetant leur glas funèbre aux versants des vallées... Jamais n'a retenti plus effrayant tocsin.

Mais frappant son tambour qui vaillamment résonne, Et réplique au tocsin par un long roulement. Tout seul à travers bois, avec étonnement. Barra s'en va très loin sans rencontrer personne.

Il n'avait pas compté sur les profonds ravins D'où, l'écoutant venir, épiant son allure, Les gens à veste courte, à longue chevelure. L'attendaient... Ils sont là soixante ou quatre-vingts.

Sans aucun temps d'arrêt dans la marche suivie, Et comme s'il n'avait rien vu, rien entendu, Barra va toujours droit, comme un enfant perdu... Par avance il a fait bon marché de sa vie.

Une première balle a brisé le tambour

Du petit volontaire aux épaulettes rouges.

« Baise le drapeau blanc... Rends-toi... Feu, si tu bouges.

Dirent les Vendéens se ruant à l'entour.

Barra n'eut qu'un seul cri : « Vive la République! » Presque aussitôt l'éclair d'une amorce a flambé, Et voici que l'enfant chancelle... Il est tombé. Frappé de bas en haut par une balle oblique.

Quand sur le baudrier le sang vint à jaillir, Alors, comme d'instinct, tous les bras se levèrent, Et fourche et baïonnette à la hâte achevèrent Le héros de treize" ans qui mourait sans faillir.

L'enfant grêle, aussi blanc qu'une petite fille. Souriait, encor fier, dans son dernier repos... Et les Chouans émus levèrent leurs chapeaux, Car presque tous étaient des pères de famille...

Pris d'un profond respect pour le mort triomphant, Le chapelet en main, les Blancs s'agenouillèrent. Au signe de la croix, et des yeux se mouillèrent... Le soir, au camp des Bleus, on rapporta l'enfant.

Et l'on fit à Barra de belles fanérailles. Ainsi qu'aux généraux qui gagnent des batailles; Et, rêvant dans la brume à de futurs soleils. Les plus vieux grenadiers revenus de Mayence, Œil et fusil baissés, reprenaient connance En laissant l'avenir à des en&nts pareils.

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