‹ Poésies, 1855-1870Chapitre 28 sur 38 · DORMEUSE · texte numérisé non relu

DORMEUSE

v-# HÈRE petite fée, en toilette de nuit,

Sous le rayon discret d'une lumière amie.

Elle respire en paix, blonde heureuse endormie. —

Dans l'âtre un feu d'hiver se consume sans bmit. —

La flamme a disparu, mais les braises moorantes, Qpi charment les bonheurs tranquilles des longs soirs. Trouvent un rouge écho dans les profonds miroirs. Et jettent, par instant, quelques lueurs errantes

A d'antiques pastels, aux robes à paniers Des belles d'autrefois, jeunes femmes poudrées, Dans leur ovale d'or à grand luxe encadrées, Portant lèvres en fleur et regards printaniers.

La braise avec lenteur, par la cendre étouffée, Répand mystérieuse un vague demi-jour.

Il est capitonné comme un vrai nid d'amour. Le calme intérieur de ma petite fée.

De ses grands cheveux d'or, échappés à torrents, Sa blanche épaule ronde est parfois inondée. Tandis qu'un flot discret de batiste brodée Suit d'un paisible accord les deux seins respirants.

Dans le merveilleux rêve où la femme est plongée. Sa bouche heureuse, ouverte au souffle du sommeil Laisse voir à demi, dans un écrin vermeil. De ses petites dents la parfaite rangée.

« Dors en paix, dors en paix, ma belle et chère blonde, « Toi qui seule peut-être ignores ta beauté, « Dors en paix, loin des bruits tumultueux du monde. « Dors en paix dans les fleurs de ton rêve enchanté. »

Mais qui suivra le fil mystérieux des rêves? Le sourire s'efFace et le front s'est plissé. (Le flot d'azur baignant le sable fin des grèves S'assombrit dès qu'au ciel un nuage a passé).

Où s'égare l'esprit de la pauvre songeuse?... La narine inquiète et le sourcil froncé. Elle a flairé dans l'air quelque brise orageuse. Son féerique bonheur d'un souffle est renversé.

196 SOIRS d'hiver

En se parlant tout bas, d'une voix qui sommeille, Cherchant à rassembler des mots incohérents. Elle jette un long cri..., dont le bruit la réveille... Interrogeant la nuit de ses regards errants.

Mais j'ai pris ses deux mains : — C'est donc toi, me dit-elle J'ai crié, n'est-ce pas? j'avais peur... — Et de quoi? — Ahl j'en frémis encor... Quelle transe mortelle! Je me suis réveillée en m'appuyant sur toi. —

— Dis-moi ton rêve.. . — Attends... Quelque chose enchevétn Mes souvenirs... j'ai peine à bien voir au travers. —

— Sais-tu dans quel pays? très loin de nous peut-être?

— Je l'ignore... C'était sous de grands arbres verts...

Près d'un fleuve inconnu... Le jour venait d'éclore Dans un frémissement de joncs et de roseaux... L'Orient s'empourprait... Et les rougeurs d'aurore Éparses dans le ciel miroitaient dans les eaux,

(J'ai même souvenir d'un reflet d'émeraude Dans le vol en droit fil d'un bleu martin-pêcheur.) Nous étions fin juillet, en pleine saison chaude. Et du fleuve en riant j'aspirais la fraîcheur.

Cbiel bain délicieux à prendre, me disais-je. Dans on vrai paradis, des saules abrité!... Véroniques d'azur, trèfles à fleur de neige M'appelaient sur les eaux, par ces chaleurs d'été.

Et dans un tour de main, je fus déshabillée... Ayant jeté ma robe aux branches d'un bouleau. Je descendais, surprise, heureuse, émerveillée. Risquant le bout du pied dans la fraicheur de l'eau.

Quand j'aperçus, au bord du fleuve, quelque chose... Dans un berceau de joncs un petit enfant nu. Des fossettes riaient dans la chair blanche et rose ; Et je crus que c'était le mien déjà venu.

Tremblante, j'avançais une main pour le prendre. Tranquille dans son nid comme un oiseau dormant. Mais le berceau de joncs s'éloigna sans m'attendre. Par un remous du fleuve emporté brusquement.

Lancée à corps perdu, folle, désespérée.

J'essayai de le suivre au gré des flots errants.

Nageant à perdre haleine, et la tête égarée.

Mais sans pouvoir l'atteindre au milieu des courants.

igo SOIRS D FIIVER

Lui, sans voir le danger, s'était pris à sourire En ouvrant sur les eaux son grand œil étonné. Puis il tendit vers moi ses deux bras pour me dire « Approche de ton cœur, mère, ton nouveau-né. »

Les arbres s'effaraient en secouant leurs cimes, Aux lèvres je sentais quelque chose d'amer : Je compris que l'enfant courait droit aux abîmes. Que le fleuve élargi s'engouffrait dans la mer.

Suspendue à ton cou, je me suis réveillée Quand l'écume étouffait mon dernier cri d'effroi (La nacelle de joncs s'étant éparpillée). Et quand sombrait l'enfant qui s'en allait sans moi.

— Aucun danger pour lui, ma belle et chère blonde.

Tu sais bien que l'enfant n'est pas encor venu.

11 ouvrira bientôt les yeux sur notre monde.

Mais tous deux nous rêvons d'un grand jour inconnu.

Nous sommes en décembre, et la date varie... Essayons, si tu veux, en comptant sur nos doigts... (Le sombre hiver est loin de la saison fleurie)... Janvier, février, mars, avril... dans quatre mois...

Quand sous les bois charmés bleuiront les pervenches. Quand, aux lueurs des nuits plus belles que les jours. Respirant les parfums des aubépines blanches. Les premiers rossignols chanteront leurs amours.

'K.OVEM'BXE

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