MILLET. — ROUSSEAU
I E u X qui vers le grand Art marchent d'un pied fervent, Loin du sentier battu des vieilles théories. Ne cheminent pas tous par des routes fleuries. Et pour eux la Fortune est ingrate souvent.
Ils passent méconnus..., mais la gloire tardive, Qui jette un rayon d'or au chevet des mourants. Suffit pour consoler les maîtres expirants : Ils savent que toujours la récompense arrive.
Rousseau, Millet, tous deux, ayant bien mérité Dans l'étroite union du cœur et du génie. Ces deux noms fraternels vont en belle harmonie Aux longs échos chantants de la Postérité.
Millet a bien compris, dans leur vrai caractère. Et su peindre en plein air ces rudes paysans, Condamnés au travail jusqu'à la fin des ans, Et qui, de corps et d'âme, ont épousé la terre.
duelqùe chose de noble et de patriarcal Plane tranquillement sur les scènes rustiques Où son vieux Laboureur, beau comme les antiques, Eût charmé La Fontaine et fait rêver Pascal.
Il voit sous ses aspects divers la vie humaine. Mais faite de grandeur et de simplicité. Dans sa grâce ingénue ou son austérité. Aux âges primitifs le maître nous ramène.
De l'art, mais de l'art pur, et jamais du métier : Ce naïf ignorant de la haute industrie, Comme un très digne enfant de sa rude patrie. Dans son œuvre toujours se donne tout entier.
Un homme est dans l'artiste, un père de famille, Dont le cœur attendri gouverne la raison. Ne s'écartant jamais très loin de sa maison. Que lui gardent l'aïeul et sa petite fille.
Nous aimons à revoir son vigoureux Semeur Devant lut marchant droit dans une immense plaine-. Toujours d'un pas égal, et versant à main pleine, Jusqu'aux premiers frissons du soir, quand le jour meurt :
Aux lueurs du foyer la Pileuse qui veille. Assise â son rouet régulier dans son tour, Un calme intérieur de travail et d'amour Où la femme regarde un berceau qui sommeille.
De lom nous respectons les Faucheurs assoupis Sous la chaleur du jour, et les pauvres Glaneuses Qui viennent recueillir après les moissonneuses. Au sillon des heureux quelques maigres épis.
Nous suivons le Berger qui lentement chemine. Interrogeant des yeux son chien tout hérissé Qui ramène vers lui son troupeau harassé. Sous l'onragan qui tcrd sa grosse limousine.
242 SOIRSDHIVER
Et le vieux Bûcheron, qui, pauvrement couvert, A regardé la Mort, mais sans la voir de face, Et qui, tout grelottant, se résigne, et ramasse Son fagot lourd..., mais bon par un si rude hiver;
Et la Fille qui marche eu tricotant sa laine, Près des chèvres, rêvant d'un jeune et franc garçon. Parfois chante un refrain d'une vieille chanson Dans un parfum de menthe où vient la marjolaine.
Mais quand, au soir tombant, tinte un grave Angélus,
La voilà qui s'arrête, et, la tête baissée.
Elle croise les bras, donnant une pensée
Aux anciens laboureurs qui ne travaillent plus.
Si Millet a créé de vivants personnages Aux heures du travail on du recueillement. Sur les sillons ou dans la paix de leurs ménages, Rousseau peint la Nature et son enchantement;
Les calmes profondeurs des forêts endormies, Soit à Fontainebleau, soit à Saint-Jean-des-Bois, Quand l'étoile répond, de ses lueurs amies. Au premier rossignol qui lui jette sa voix.
Le hêtre à cime ronde et le chêne robuste.
Et les ciels noirs d'orage ou les horizons bleus.
Il voit tout d'un coup d'œil, tout, jusqu'au mince arbuste
Qui frémit isolé sur un coteau sableux.
Quand sa Forêt d'hiver par le givre est fleurie, Dès qu'un premier rayon de soleil apparaît, On se croirait dans une immense orfèvrerie. Sous les miroitements de la haute fotêtl
On voudrait habiter dans la Ferme normande
Où le goéland passe en croisant des ramiers,
Dans un val plantureux d'où l'on voit la mer grande,
Tout en restant blotti sous l'ombre des pommiers.
Au Marais, vers la fin des plus chaudes journées. Vaches et bouvillons à la file marchant. Parmi des flaques d'eau toutes illuminées. Paraissent éblouis des splendeurs du couchant.
Ile-de-France heureuse, Auvergne, Picardie, Moraine désolée ou pâturages verts, Tour à tour ont tenté sa palette hardie. Le printemps et l'été, l'automne et les hivers.
Ceux dont nous respectons les gloires légitimes, Ruysdaël, Everdingen, vieux maîtres hollandais. Eussent aimé voir fuir sous les pins maritimes Horizontalement son grand Pays landais.
Éternel amoureux de l'antique nature.
L'artiste, ému toujours, n'est jamais théâtral, Et garde absolument, dans sa mâle peinture, Jusqu'au bout, sans broncher, son faire magistral.
246 SOIRS d'hiver
Vous dormirez en paix tous deux l'un près de l'autre,
Au bord de la forêt qui fut si bien la vôtre,
Travailleurs fraternels, doux maîtres vénérés.
Si parfois, à l'automne, une feuille jaunie
Vient tomber près de vous, comme en terre bénie,
Hlle vous parlera de vos arbres sacrés.
Tous deux vous dormirez loin de nos grandes villes, De nos tristes débats, de nos luttes civiles. — Rien ne profanera votre dernier repos.
Ici vous n'entendrez que des voix d'hirondelles, Jetant leur cri d'amour dans un battement d'ailes. Ou la cloche qui tinte au collier des troupeaux.
(Chailly.)
LE 6 J^'yLVIETi