‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 20 sur 73 · POEME · texte numérisé non relu

POEME

Le dieu, source de vie et de chaleur féconde.

Qui répand à flots d'or ses bienfaits sur le monde.

Le grand Phré, brûle. Il tend son disque au haut des cieux.

Le zénith embrasé s'environne de flamme.

Le Nil, père des eaux, brille comme une lame,

Epanchant son limon sur le berceau des dieux.

Partout le sable aveugle, et le désert flamboie. Pas un homme ne passe, et pas un chien n'aboie Dans la ville^ où les toits s'étagent par carrés.

SOURÉ-HA. 47

Depuis le vert Delta jusqu'à Thèbe aux cent portes, Qui sous ses grands palais cache des villes mortes, Tout se tait et s'endort sous les rayons sacrés.

Comme une nécropole immense, dans la brume Memphis au loin s'étend près du désert qui fume, Muette, et l'on dirait un silence éternel.

Sur les pylônes blancs dressant sa silhouette, L'ibis, dans son jabot gonflé plongeant sa tête. Médite sur un pied, découpé dans le ciel.

L'ennui lourdement plane, et tout travail fait trêve. ^ Les palmiers vers le sol d'où nul vent ne s'élève , Penchent leurs longs cheveux dans l'air de diamant.

Les aiguilles de marbre en grêles colonnades S'élancent par milliers , et sur les esplanades Leurs ombres d'heure en heure avancent lentement.

Aux portes des palais , au pied des pyramides ,

Ces monstrueux défis aux nations timides ,

Les grands sphinx accroupis ouvrent leurs yeux sereins.

Assis , le corps perlé d'une sueur divine ,

S'enveloppant au loin d'une poussière fine ,

Ils songent aux secrets qui font ployer leurs reins ;

Et scellés à jamais dans leur morne posture.

Sentinelles du temps , regardent la nature

Sous le pschent de granit dont s'ombrage leur front.

Rien ne peut les troubler dans leurs longues pensées ;

Impassibles gardiens des croyances passées.

Ils sont les durs rêveurs qu'aucun bruit n'interrompt.

Ils contemplent l'Egypte avec leurs yeux énormes ; Frères de tous ses dieux aux impossibles formes, Ils portent sur leur dos toute l'éternité.

Seuls , quelques caïmans glapissent dans la fange,

Et parfois on entend sur une frêle cange

Un chant lointain qui meurt par le fleuve emporté.

Oh ! qui pourra sonder la tristesse qui ploie Sur un cou jeune et frais un front fait pour la joie? Qui pourra te comprendre , ô mystère des yeux , Plus profond que la mer, plus vaste que les cieux? Lorsque la voix se mêle à la harpe plaintive , Lorsque des longs cils noirs une larme furtive Brille comme une étoile , et tombe tristement ; Lorsqu'un mal ignoré soulève par moment Sous un gorgerin d'or un sein vierge qui tremble Au vibrement des sons et du cœur tout ensemble, Et l'empourpre en entier d'un nuage vermeil,

SOURÉ-HÂ. ^

Aurore de Tamour, chaste et brûlant éveil !

La brune Souré-Ha, sentant que la nature N'avait pas de sanglot , pas de note assez pure Digne de terminer son hymne de douleurs , Baissant le front, laissa couler en paix ses pleurs. Goutte à goutte ils tombaient de leur source divine ; Et quelque boucle sombre, errant sur sa poitrine , Semblait vouloir chercher et boire avidement Ces pleurs, ces pleurs d'amour, ignorés de l'amant!

Sur un riche tapis où se perd l'arabesque,

Tournant ses yeux distraits sur les murs peints à fresque,

Samhisis, au front clair, au beau bras délié,

Etait couchée , un pied sous l'autre replié.

Son corps ondule aux yeux comme une souple plante;

Et l'on peut voir souvent sa gorge étincelante

Ecarter du tissu son globe ferme et pur.

Ah! quelle est douce au cœur, sa prunelle d'azur!

Mais ce n'est pas l'amour qui pèse sur sa tête ;

Ce qui fait s'abaisser, dans une heure inquiète.

Comme un grand vol d'oiseaux au bord d'un lac, le soir,

Ses sourcils, ce n'est pas un secret désespoir.

Non; c'est l'ennui flottant sur Memphis embrasée

Qui l'accable , et pâlit sa peau fine et rosée.

Et son petit pied nu, dans l'ombre, par instant.

Hors du pagne lamé se glisse en s'agitant.

Quand Souré-Ha se tut, laissant ses mains errantes

Chercher un dernier cri sur les cordes vibrantes ,

D'une voix languissante elle lui dit : « Ma sœur.

Uennui que tu croyais dissiper de mon cœur ,

Redouble par tes chants. O Souré-Ha! pardonne;

Pour m'égayer, plutôt, si tu veux être bonne,

Au lieu de ces soupirs pareils à ceux que font

Les vents tristes:, kiduit, dans umarbire profond.

Tu chanterais, ma.sceur, quelques chahsons bien folles»

Ou quelques airs de danse aux légères paroles.

Fais entrer dans mon âme un délire jc^eux ! »

Vers elle Souré- Hâ ne leva pas les yeux.

Rien ne semblait pouvoir troubler sa rêverie.

L'insoucieuse enfant se sentit attendrie ;

Et regardant enfin cette sœur qui pleurait :

« Aurais -je deviné, dit-elle, son secret?

C'est l'amour qu'elle cache eç qui:, lui ronge J'âme.

L'amour seul dans les yeux peutmettre aufancde flamme ;

Pour l'embellir ainsi , l'amour. seul dans-la voix

Peut mêler la douleur et l'ivresse à la. fois.

Je le saurai bien vite ! » — Oh ! les charmantes poses

Que prit pour se lever l'enfant aux lèvres roses!

A côté de s^ sœur elle s'en vint s'asseoir.

Souré-Ha demeurait pensive sans la voir.

Immobile , à son rêve intérieur fidèle.

La jeune folle alors, se penchant plus près d'elle. Tout bas , en souriant , murmura « Thaéri ! » Comme un oiseau qui tremble et qui cherche un abri, Souré-Ha, tressaillant à ce nom, tout entière. Tourna son front troublé vers l'enfant, qui derrière Plongeait dans son regard un regard curieux.

Toute rouge de honte , elle baissa les yeux.

SOURE-HA. SI

— « Je m'en doutais déjà, dit Samhisis; tu l'aimes! Et c'est assez longtemps vous cacher de vous-mêmes. Tout à l'heure il viendra^ comme il- fait' ehàqùe- jour, Et je prétends sur toi détourner son àmbifr.

— Tu te trompes, ma sœur, dit Souré-Ha,' confuse; Et je ne sais quel dieu Va conseillé ta ruse.

— Tu l'aimes^ j^en suis sûre; et s*il vient aujourd'hui, Il saura quel bonheur était la , prés de liiî.

— C'est toi seule qu'il aimé, et que seule il appelle ; Et ton cœut à ses vœux ri'a pas été' rebelle.

A quoi bon ces discours, ma sœur? Toi' même , hier, Ne me pariais- tu pas de son'front cahne et fier ? N'as -tu pas, l'autre jour^ poiir lur baissé ton voile? Depuis qu'il t'aperçut . comime -une blanche étoile. Un soir d'été , portant l'amphore au puits sacré , N'as -tu pas vu grandir l'amour qu'il t'a juré? D'où vient donc qu'aujourd'hui ta bouche le renie?

— Je m'amusais de lui^ voilà tout. L'insomnie N'a pas à mon chevet cloué son souvenir Comme au tien. Tu pâlis quand tu l'entends venir. Il chassait mon ennui ; tu pleures dans l'attente.

— Je te dis que c'esît toi qu'il aime ! Et sous sa tente C'est pour toi' qu'à genoux il invoque Rhéa.

Ce n'est pas pour aimer, moi, qu'Ammon me créa.

— Si tu ne Faimes pas , alors pourquoi ton trouble ? Pourquoi cette rougeur sur ton front, qui redouble? Pourquoi ces yeux baissés , ce muet embarras , Pourquoi pleures -tu donc, si tu ne l'aimes pas? D'ailleurs , si tu dis vrai , si c'est moi qu'il adore ,

Si c'est moi qu'aujourd'hui ses yeux cherchent encore ,

sa POÉSIES DE LÉON OIERX.

Moi, je ne Taime pas ; et peut-être demain Dans Tombre c'est ta main que cherchera sa main , Espère, ô Souré-Ha! Pour moi, voici mon rêve : Écoute! dans la pourpre, hier, prés de la grève Entouré de soldats, gardiens étincelants.

Maîtrisant de sa main ses quatre chevaux blancs , Rhamsès passait, debout sur son char qui rayonne. Dans un flot de poussière au loin qui tourbillonne , Son front mâle brillait sous la couronne d'or. Son regard souverain , plus fier , plus large encor , Sur la ville en rumeur et sur son peuple immense. S'abaissait plein d'orgueil, et pourtant de clémence; Il rencontra le mien ; ô mystère inconnu !

Dans un trouble à mon cœur subitement venu, Je rougis , et les yeux fixés sur lui , pensive , Je crus voir s'avancer dans la lumière vive Quelque fils de Rhéa, quelque Dieu tout- puissant! En moi ce souvenir est toujours renaissant.

Le cortège passa; mais je le vois sans cesse. Depuis lors, Souré-Ha, je connais la tristesse, Ah! le beau sort s^ait, n'est-ce pas, ô ma sœur! D'avoir du grand Rhamsès l'amour et la faveur ; De régner sur ce roi qui règne sur la terre ; De l'asservir des yeux ainsi qu'un tributaire; D'être reine et de voir les peuples assemblés Se courber sous ma gloire, ainsi qu'un champ de blés !

SOURÉ-HA. S3

Le fils d'Aménophis , Rhamsès , que Phré protège , Le front chargé d'ennuis , a chassé son cortège , £t, muet, il s'assied sur son trône sculpté Par des captifs d'airain , d'argent et d'or porté. Son œil terne s'emplit d'indicibles détresses ; Sa barbe est immobile et pend en larges tresses. Comme dans le granit ses traits semblent pétris. Impassible, il est là, plus calme qu'Osiris; Il sçnge. Et l'on dirait , à voir ses lèvres pâles. Typhon, le dieu commis aux vengeances fatales.

Quelque puissant qu'il soit, il a des jours mauvais y Qui par cous ses désirs assouvis lui sont faits. Il est frère des dieux. Les rois sont ses esclaves. Sous son char lourd le sang coule çn brûlantes laves. Mais il connaît des jours où les coupes en vain Lui versent la cruelle ivresse avec le vin.

Dans le néant sans fond il jette en vain sa gloire : L'abîme esc sans échos , sans éclairs la nuit noire. Il ne peut tous les jours faire la guerre. Il a. Sur les énormes plans que l'orgueil assembla. Vingt peuples pour bâtir son palais et sa tombe.

Il fait du doigt un signe. Alors un homme combe

Dans la fossç où rugit le lion favori.

Un jour nul ne dit plus : « Le roi Rhamsès a ri! »

Il ne sait inventer de voluptés nouvelles;

Il connaît les plaisirs des femmes les plus belles.

Il émousse à la fin dans leurs yeux ses yeux froids ;

Il détourne son front pesant, le roi des rois !

De Tunivers conquis son char est la charrue ;

L'humanité servile à son trône se rue,

Et contemple en tremblant ses sourcils épiés; .

La beauté, Tor, l'encens, il les foule à ses pieds; ..

Il peut tout ; il s'ennuie , et le monde le raille ;

Il est homme , ei se sent plus frêle qu'une paille

Vimupht, le serviteur qui veille à ses côtés , Voyant les yeux du roi fixement arrêtés, Fit un signe ; et l'eunuque à la face glacée Frappa trois fois ses mains devant le gynécée. La porte tout à coup sur les tapis moelleux Roula sans bruit. Alors , spectacle merveilleux , Envahissant la salle avec un doux murmure , Comme des flancs ouverts d'une grenade mure Ruissellent à l'envi la nacre et le carmin , Cent femmes, souriant et se donnant la main , Parurent , étalant leurs grâces ingénues ; Toutes devant Rhamsès, les unes demi -nues, Les augres, le corps ceint d'un voile transparent. Vinrent, s^lon Iç rite, et leurs noms, et leur rang. Molle ondijjation dç poses provocantes , Ecrin éblouissant 4^ lèvres éloquentes ,

SOURÉ-HA. Si

Chaîne adorable, ouverte ou refermée encor ;

Et tout autour fumaient les cassolettes d'or;

Et les désirs flottaient dans Tair plein de spirales,

Aux chants voluptueux des harpes inégales;

Et les voix des castrats au fond montaient en chœur.

Mais le roi sur son trône était iln dieu sans cœur.

Tristes, auprès de lui, se^ quatre favorites,

Ta- hé, Thméa^ là blonde* enfant aux mains petites,

Rhamel aux 'bras^ aitibrés,- et Marphris -aux yeux bleus ,

S'assirent. Tofiit le reste -en long cercle onduleux

Se groupa loin du tnâître à'ia mornè pensée.

Chacune par le fouet dô Teuhuqiie chassée.

Celui-ci de nouveau frappa trois coups. Alors

S'élancèrent partout, en balançant leur corps.

Des esclaves dansant au son de leur cithare ,

La souple Ibérienne et la svelte Barbare ,

La jeune fille aux dents si blanches , au front noir ,

Qui sourit en passant devant chaque miroir.

Et la Circassienne indolente- et pensive.

D'autres encor , faisant dans leur gaîté lascive

Reluire l'éclat nu de leur jeunesse au jour ,

Et sonner les anneaux. de leurs bras, tour à tour.

Le roi dédàigria tout'; Jusqu'à la • plus, aimée ,

Jusqu'à Marphris , qui- vint rieuse et parfumée,

Lui tendre l'iéchii^ùier qui dissipe Fennui.

Toutes sur iki -signal s'éloignèrent dé lui,

Le front baissé, frappant dé leurs mains leurs poitrines.

Déchirant sur leurs seins gonflés les gazes fines.

Pleurant d'avoir perdu la faveur du grand roi^

Qui devant leurs beautés, nul ne savait pourquoi ,

Demeurait insensible, et tel qu'un sphinx de pierre.

Quand il fut seul, Rhamsès, abaissant sa paupière,

Fit un signe à Vimupht, qui, courbant son front bas

Jusqu'à ses pieds , lui dit : (( O roi ! dans les combats

Egal à Phré , le dieu qui brûle solitaire ;

Roi, bien-aimé d'Ammon, tu règnes sur la terre;

Commande à ton esclave ! Entendre est obéir !

Si )e manque à ton ordre , il me faudra mourir.

Roi, j'écoute. » — Et Rhamsès lui dit : « Avant une heure,

Bravant tous ses refus et son père qui pleure.

Il me faut Samhisis, la fille du savant! s

Alors il se leva , puis sonit en rêvant.

Au fond des corridors , dans sa chambre secrète , Memmaratkha^ le sage, est seul. Son œil s'arrête. Plein d'ivresse, devant quelque cippe sacré.

Par les griffes du temps monolithe échancré.

Puis , sur des papyrus couverts d'hiéroglyphes, Méditant sur leur sens qu'ignorent les pontifes , Il lit de longs secrets , héritages très -vieux. Il déchiffre un par un les cartouches des dieux.

SOURE-HA.

Plus jaune que la peau d'une jaune momie.

Sous sa lampe de cuivre , unique ec vieille amie , Son front large ec rasé se plisse lentement.

Depuis vingt ans muet dans son recueillement ^ Epelant, plein d'horreur, quelque mot fatidique Dans les rites anciens qu'un prêtre mort indique , Durant les jours brûlants ou les soirs constellés , Il sonde avec Hermès les siècles écoulés.

Sa robe aux bords salis se répand sur les dalles ; Et sur les bouts courbés de ses rouges sandales Le métal trace encor des traits mystérieux.

Le Nil peut, s'élançant de son lit, furieux, Engloutir en un jour Memphis sur son passage ; Aucun signe d'effroi sur son calme visage Ne tordra son sourcil ; sans bouger il mourrait ; Car il cherche d'Ammonle terrible secret; Car son regard perçant plonge à travers le vide , Car son doigt décharné tremble de joie avide En soulevant la nuit le grand voile d'Isis.

Il vit tout seul , au sein d'un rêve immense assis.

Déjà Tombre au dehors croissait dans les savanes. C'était, vers l'Orient, l'heure où les caravanes Quittent les oasis , et sur les sables blancs Reprennent le chemin du désert, à pas lents.

Du vieux sage , soudain, souillant l'austère asile, Vimupht entre , et lui dit : u Sors du songe où s'exile Ton cœur I Prêtre d'Isis , lève ton front penché I Et si ce front encor par les veilles séché Sous un regard royal peut tressaillir de joie ,

Sois content, car ici c'est Rhamsès qui m'envoie! Le bien-aimé puissant d*Ammon-Ra, le soutien Des cinq fils de Rhèa , mon roi , comme le tien , Daigne, c'est un immense honneur fait à ta race, Sur Samhisis, ta liilê ouvrir les' yeux, paf grâce. Dans son palais demain en reïn^ elle vivra', ' • ' Et le peuple à sé)5 pieds-, joyèux, Padôrefrà.. ' — Pour prix de ton amour , ô vieux sage ! il te laisse Souré-Ha, car il prend pitié de ta- vieillesse,' ^* Et te donne en surplus dans ces coffrets -pé^nts^ • Pour arrêter tes pleurs, tous ces riches -présents. Réponds! » — Memmaratkha laissa rparlef l'è^lavc, - ' Et sans qu'un cil frémît sur sa paupière cave , Lui dit : « Je n'ai que faire, entends -tu? d'un trésor! Si tu veux, prends ma fille avec sa sœur encor ; Mais va-t*en ! car la vie est de courte durée, '

Car la science est longue, et cette heure est sacrée! m '

L'esclave en ricanant disparut tout joyeux ; Et le sage reprit son rêve avec les dieux.

Vimupht encra bientôt dans une étroite salle. Là, tout près du jet d'eau bruissant sur la dalle, Les deux sœurs caressaient leurs désirs opposés. Songeant, Tune au bonheur tranquille, aux longs baisers Sur. la grève, le soir; l'autre à la molle ivresse Du royal gynécée où la foule se presse, Où chacune à soa cour. étale, sa beauscé^ >; . -^ ^ -l Et jusque darisle!5ang creuse' la volupté .^ -

SOURE-HA. 59

— u Laquelle est Samhisis de vous deux? dit Tesclave; Qu'en signe de bonheur , trois fois elle se lave

Le visage et les mains, dans Teau du puits sacré! »

— (( Parle I que lui veux- tu ? C'est moi ! Par le dieu Phré! N'étais-tu pas hier près du roi, quand la foule Ondulait devant lui comme un immense houle ? »

— « Oui, femme!. il a daigné jeter les yeux sur toi. Triste, depuis hier il t'aime; et c'est pourquoi

Je viens pour t' emmener,. N'aimant que I4 science, Memmaratkha ,. ton père , avec insouciance Me permet, si je veux, de prendre au?si ta sqeur. Car tout terrestre amour est banni de son cœur. »

— « Souré-Ha ! Tu l'entend? ! Sans doute un diçu lui-mên\e A pris soin d'exaucer mon rêve. Rhamsès m'aime !

Son messager vers moi, sur son ordre pressant, Accourt, et je le suis, et mon père y consent! »

Et rouge de plaisir, la folle jeune fille.

Sans voir, en l'embrassant, cette larme qui brille

Aux yeux de Souré-Ha, lui dit : « Dans ton amour ,

Dans tes désirs, ma sœur, sois heureuse à ton tour!

Puisque tu préférais un bonheur qu'on ignore ,

Reste donc , et l'attends ! Vers le palais sonore

Un dieu me pousse ; adieu ! — Va donc ! dit Souré-Ha ;

Et tout bas : De mon sort ce jour décidera ! »

6o POÉSIES DE LÉON DIERX.

L'horizon au dieu Phré s'ouvrait par grands portiques.

Cependant par le Nil, le fleuve aux flots antiques, Sans peur des caïmans tapis dans les roseaux, Un homme nage et fend rapidement les eaux.

A travers les lotus de la berge il arrive Et touche aux bords. A peine a-t-il franchi la rive Que de ses membres nus, de son dos reluisant. Le soleil, d'un rayon, dans l'air chaud et pesant A séché Peau du fleuve et chassé la fatigue.

Il est tout jeune et beau. La nature prodigue Lui donna plus encore, et l'on voit la fierté Ecrite sur son front avec la volonté.

Son œil, droit devant lui, sait regarder l'obstacle. Il n'est pas de ceux-là qui traînent en spectacle La blessure d^un cœur lâchement résigné ; Pour aimer un supplice atroce, il n'est pas né.

Il marchait au hasard, solitaire, l'œil calme; Conune un dieu méprisant gardant toujours sa palme, Pour les femmes longtemps il n'eut que du dédain. Nul regard ne troublait sa force. Mais soudain. Dés qu'il eut aperçu Samhisis, dans son âme

SOURE-Hâ. 6i

Il a senti l'ainour, et comme un pur cinname

S'épanouir l'essaim des désirs ; et l'espoir

A fait son cœur tremblant , et son regard plus noir.

Il déplie à la hâte et sur son corps apprête

Ses vêtements portés hors de l'eau sur sa tête,

Et s'élance, le cœur plein d'ivresse et d'amour.

Vers le seuil bien-aimé qu'il revoit chaque jour.

— « C'est languir trop longtemps, pense-t-il, dans le doute;

Tout entière, à la fin, j'ai vidé goutte à goutte

La coupe des tourments que m'offre cette enfant.

C'est assez soupirer; l'orgueil me le défend. »

Il entre. Souré-Ha, les paupières baissées.

Seule et triste, suivait le cours de ses pensées;

Quand tout près retentit le bruit d'un pas si cher.

On eût pu voir pâlir et frissonner sa chair.

La nuit allait venir, et des ombres profondes

Noyaient les plafonds peints et les murs sous leurs ondes.

Thaéri s'élançait ; mais un pressentiment

Le cloua sur le seuil, immobile. Un moment

Il se tut, contemplant cette vierge isolée.

Et qui pensait à lui , sous sa peine accablée.

Lui, tout à Samhisis, l'absente, ne lut pas

Le secret de ce cœur aux douloureux combats.

D'un seul mot il pouvait dans ces yeux faire luire

Un éclair, rayonner dans ces pleurs un sourire.

Il n'avait qu'un seul nom dans l'âme, et qu'un souci :

« Samhisis ? cria-t-il ; n'est-elle plus ici ?

Vous vous taisez! Parlez! Dites-moi qu'elle est morte.

Plutôt que d'un rival elle ait fraachi la porte! Je saurais me venger! — Hélas!, dit Souré-Ha, Dont le beau front si pur à. sa. voix s -empourpra; Rhamsès est plus qu'un homme, et loin de tous il siège; Et ses aïeux divins; le gardent de tout piège !

— Voilà donc le bonheur qu'elle préfère! Hé quoi ! Tous mes serments n'étaient, pour cette enfant sans foi , Qu'un vain jeu, qu'un imensonge ! En écoutant les rêves Que. je faisais pour nous, en ces heures trop brèves, A genoux à ses pieds, et les yeux sur ses yeux, Peut-être songeait-elle à ce sort glorieux !

O honte ! elle accepta pour elle un rang infâme ! C'est le fouet de l'eunuque insolent et sans âme Qu'elle a couru chercher, sans pleurs, et sans regrec Pour le crédule amant qui vers elle accourait!

— Peut-être est-il un coeur, dit Souré-Ha, fidèle, Dont l'amour deviné vous consolera d'elle. »

Et, rouge, dlé n'osa lui dire un mot de plus. Le* jeune 'tomine, la voix et les traits résolus :

— « Souré-Ha! je ne sais si les autres oublient; J'ignore si du coeur les liens se délient;

Mais moi, je ne veux pas oubKer, et je sens Une soif de vengeance envahir tous mes sens ; La jalousie étreint et! brûle tout mon être; Par Typhon', Souré-Ha! je le saurai peut-être Si la mort peut aussi délivrer de l'amour ! » Et, repassant le seuil, il s ^enfuit sans retour.

Comme un ramier blessé qui dans les airs tournoie Harcelé par le bec d'un sombre oiseau de proie.

SOURE-HA. 63

Souré-Ha s'abîmait dans sa sombre douleur, a Comme il l'aime! dicr-elle ; £h bien, soit! Dans le cœur C'est moi qu'il frappera ; moi, qui mourrai, contente Si c'est sa main qui tue, en ses bras palpitante! »

La nuit dans le vieux Nil baignait son pied charmant, Et, sereine , invitait Thomme au recueillement.

Rêves inassouvis des amouf s impossibles , Rongerez-vous toujours dô vos dents ^vincibles Le misérable cœur qui'de.Vous» s'^sç ëpris ?

Quoi! parce qu'au printemps de la vie, et surpris Pour la pr«nière fois 'de* sentir rétincélle. Il but l'amer vefliii'qil'ttnv regard pur 'recèle. Serpents du souvenir*^ 1^ moî'drez-vous toujours? Ne fuirez-vous jamais, spectres, dé ses beaux jours? Est-ce un crinie d'iaimer? C'est donc- un culte impie Que l'amour? Jusqu'à quand faudra-t-il qu'on expie Les parfums qu'on brûla sur J'ineôable autel? Le songe des vingt ans doit-41 être immortel?* L'homme est né pour souffrir, oublier et se taire ; C'est un homme , celui qui dans la route austère Va les yeux vers un but, et les bras en avant.

Sans courber son front mâle aux caprices du vent. Qu'importe Thorizon! Sans regarder derrière, Le fort doit ici-bas marcher dans la carrière. Que peut-il espérer celui qu'un souvenir Étreint plus qu^un remords , et qui ne peut bannir Le désir infécond de sa jeunesse vaine ; Qui lui-même, serrant autour de lui sa chaîne , Lâchement de son cœur est le propre geôlier, Et n'osant pas mourir, ne veut pas oublier?

Depuis trois jours entiers, depuis trois nuits, farouche, Comme un tigre a£famé qui roule son œil louche, Thaéri frémissant rôde autour du palais , Où Samhisis reluit sous l'or des bracelets.

Prêt à frapper, dans l'ombre, attentif, il épie. Depuis trois jours aussi, le soir inassoupie, Souré-Ha des gardiens a gagné la faveur, Et, feignant la gaîté, veille auprès de sa sœur.

Mais peut-être bientôt viendra l'heure discrète Qui doit cacher le trait que la vengeance apprête; Car cette nuit Rhamsès veut fêter Samhisis.

Il est aux bords du Nil une fraîche oasis ; Et c'est là qu'il ira. — Courage ! Voici l'heure Oà rame se roidit au fond du corps qui pleure. Regarde si ton arc , jeune homme, est bien tendu ; Jeune fiile^ aguerris ton regard éperdu!

Depuis longtemps déjà sous les dunes de sable Phré noyait les rayons de son disque implacable.

SOURE-HA. 65

Déjà le fleuve au loin reflétait mille feux; Sur la grève attendait tout un peuple joyeux , Et partout éclataient des concerts d'allégresse. Le roi venait. Et belle et savourant l'ivresse, Sous un dais opulent , par cent femmes porté, Samhisis s'avançait brillance à son côté.

Promenant ses yeux fiers d'en haut sur cette foule Qui lui semble un tapis vivant que son pied foule. Pour la première fois , aux hommages rendus , Elle sentait s'ouvrir son cœur, comme un lotus, Et réclair de l'orgueil agrandir sa prunelle. Oh ! comme il était mort le souvenir en elle ! Au milieu de la nuit illuminée , au bruit Du cortège splendide et pompeux qui la suit, Qu'ils étaient loin ses jours de calme et d'innocence, Sous le paisible toit qu'im jeune amour encense ! Comme elle avait bien vite oublié Thaéri !

Souré-Ha , lui faisant de son cœur un abri ,

La suivait, pâle, en proie à sa muette angoisse.

Et le sein palpitant sous la main qui le froisse.

Son regard, autour d'elle errant à chaque pas ,

Semblait chercher quelqu'un qui ne se montrait pas.

Soudain, sortant de l'ombre, un homme noir se dresse

Derrière elle , qui dit : « Ce soir , avec adresse ,

Je Tai suivi, celui que tu m'as indiqué;

Là-bas, dans les roseaux, il se tient embusqué.

L'arc en main , à l'endroit où le Nil fait un angle ,

Au bord de ce canal qu'une île verte étrangle. »

— C'est bien ! dit Souré-Ha ;Tiens ! prends vite, et t'enfuis !

Il disparut d'un bond. Le Nil flamboyait. Puis

Il emportait bientôt sur les canges royales

Le cortège et les chants des harpes triomphales.

— « Que regardes-tu donc, ma sœur, autour de toi ?

Dit Samhisis. Je veux que ce soir , près de moi,

Chacune ait sa chanson comme sa banderole.

Tous tes désirs , dis-les. N'as-tu pas ma parole?

Parle! » — Alors, Souré-Ha : « Si je te demandais

De m'asseoir à ta place un instant sous ton dais,

D'essayer un moment ta pose et ta parure ?

Je pourrais mieux peut-être oublier ma blessure ! »

Ce caprice jaloux sourit à Samhisis.

Comme la conque d'or de la déesse Isis ,

La cange sur les flots suivait sa marche lente.

Souré-Ha sous le dais s'assit , étincelante ;

Et tandis que son sein se brisait de douleurs.

En s'efibrçant de rire , elle buvait les pleurs

Qu'à ses yeux ramenait une pensée amère.

Qu'elle était belle ainsi , dans sa gloire éphémère !

Belle comme l'étoile au ciel noir constellé

Qui surgit et qui meurt après avoir brillé !

Mais vers les joncs mêlant sur les bords frais de l'île

Leurs rameaux plus toufius , la cange vient , tranquille.

Thaéri tout à coup se dresse dans la nuit.

Il croit voir Samhisis ; — et la corde sans bruit

Sous ses doigts est tendue. — Un instant immobile,

Il Ta visée au cœur , avec un œil habile.

Puis la corde a vibré sonore. . . Et dans un cri

L'âme de Souré-Ha , bénissant Thaéri ,

SOURE-HA. 67

S'envola. — Son beau corps roula dans le sillage.

Ce soir , les caïmans , qui rôdaient sur la plage Joyeux, se sont repus dans un double festin, Car le flot ne rendit nul cadavre au matin.

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