‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 38 sur 73 · LE REMOUS · texte numérisé non relu

LE REMOUS

Touc se tait maintenant dans la ville. Les rues Ne retentissent plus sous les lourds tombereaux. Le gain du jour compté, victimes et bourreaux S'endorment en rêvant aux richesses accrues ; Nulle clarté ne luit à travers les carreaux.

Tous dorment en rêvant aux richesses lointaines. On n'entend plus l'argent tomber sur les comptoirs ; Parfois, dans le silence, un pas sur les trottoirs Sonne, et se perd au sein des rumeurs incertaines. Tout est désert : marchés, théâtres, abattoirs.

Tout bruit se perd au fond d'une rumeur qui roule. Seul, aux. abords vivants des gares, par moment. Hurle en déchirant l'air un aigu sifflement.

La nuit passe. Son ombre étreint comme une foule. — Oh ! ces millions d'yeux sous le noir firmament !

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La nuit passe. Son ombre écreint comme un mystère ; Sous les cieux déployant son crêpe avec lenteur, Elle éteint le sanglot de l'éternel labeur ; Elle incline et remplit le front du solitaire ; Et la vierge qui dort la laisse ouvrir son cœur.

Voici l'heure où le front du poëte s'incline ; Où, comme un tourbillon d'abeilles, par milliers Volent autour de lui les rêves familiers Dont l'essaim bourdonnant par instants s'illumine ; Où dans l'air il surprend des frissons singuliers.

L'insaisissable essaim des rêves, qui bourdonne, L'entoure, et dans son âme, où l'angoisse descend. S'agite et s'enfle, avec un reflux incessant, La houle des désirs que l'espoir abandonne :

Amour, foi, liberté, mal toujours renaissant.

Comme une houle immense où fermente la haine De la vie, en son cœur plus sombre qu'un cercueil, Déferle et vient mourir contre un sinistre écueil. L'incurable dégoût de la clameur humaine Dont la nuit au néant traîne le vain orgueil!

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