OBSESSION
Parfum, grâce, front blanc, rire ! en nous tout se grave, Plus enivrant, plus pur, plus doux et plus suave. Du fond noir du passé le désir éternel Les évoque ; et sur nous, comme autour d'une épave Les monstres de la mer et les oiseaux du ciel. S'acharne et se repaît le souvenir cruel.
Tout ce qu'on aime et qui s'enfuit! mensonges, rêves, Tout cela vit, palpite, et nous ronge sans trêves. Vous creusez dans nos cœurs, extases d'autrefois. D'incurables remords hurlant comme les grèves. Dites, dans quel Léthé peut-on boire une fois L'oubli, l'immense oubli } répondez cieux et bois I
Non, tout n'est pas fini pour l'âme insatiable ;
Mais dans quel paradis, dans quel monde ineflfable,
La chimère jamais dira-t-elle à son tour :
« C'est moi que tu poursuis, et c'est moi l'impalpable ;
(( Regarde ! j'ai le rhytlime et le divin contour ;
« C'est moi qui suis le beau, c'est moi qui suis l'amour? »
Quand vous laissez la nuit se refermer plus noire En nos cœurs, quel démon au fond de la mémoire Rallume les flambeaux, et, joyeux tourmenteur. Des jours ressuscites recompose l'histoire ?
Quand nous verserez-vous le repos contempteur. Astres toujours riants du ciel toujours menteur?
n6 POÉSIES DE LÉON DIERX.
Cec idéal perdu que le hasard promène, Un jour, là-haut, bien loin de la douleur humaine, L'écreindrons-nous enfin de nos bras, dans la paix Du bonheur, dans l'oubli du douce ec de la haine ? Ou, comme ici, fuyant dans le brouillard épais, Nous crica-t-il encor : Plus loin! plus tard! jamais!
Oui, nous brûlant toujours d'une flamme inféconde,
Rire enivrant, front pur, grâce, senteur profonde.
Tout cela vit, palpité et nous ronge de pleurs.
Mais dans quelle oasis, sous quels cieux, dans quel monde.
Au fond de la mémoire éclorez-vous, ô fleurs
Du rêve où meurt l'écho lointain de nos douleurs !