A MON AMI EMILE BELLIER
Hommes des jours tardifs, en germe dans le temps ! Sous Tamoncellement des siècles, dont l'écume Aussi vous rongera sur le bord de la brume Où sombrent tour à tour les peuples haletants, O vous, qui trouverez ceci ; races futures, Hommes des jours derniers, mais voués aux tortures Premières; ô mes fils! ô martyrs comme nous Du mal de vivre, accru par l'amas des années ! Vous qui, lassés aussi de ployer les genoux.
Traînerez vers l'enfer vos lentes destinées, Mais non plus le front ceint de notre jeune orgueil ! Quand ce long avenir qui tourne dans mon œil Sera pour vous noyé dans le confus mirage Du passé souriant, fils d'Adam, fils du Mal, Ecoutez ! — car voici, dans le premier naufrage Du monde, ce que seul j'aurai su, moi, Jubal!
ii8 POESIES DE LEON DIERX.
Moi, Jubal, le dernier de ceux qui par les villes,
Fiers et tristes, en proie aux rires envieux,
Sur la harpe chantaient la gloire des aïeux ;
Qui par-dessus les cris des multitudes viles.
Comme un fleuve sonore épanchant leur mépris,
Se renvoyaient l'écho des hymnes désappris.
Moi, maudit comme eux tous par la foule en ce monde.
Et pour avoir vécu, dans l'autre aussi maudit.
Comme vous, héritiers d'une race féconde,
Sortis du vaisseau lâche à nous tous interdit ;
Moi, le dernier chanteur, moi, le dernier prophète
Des premiers temps, qui vais mourir là, sur le faîte,
De l'Ararat, seul pic oublié par les eaux ;
A vous, hommes des jours qui sont encore en rêve.
Par delà le néant où vont pourrir mes os,
Je parle; écoutez-moi, race d'Adam et d'Eve!
Race d'Adam et d'Eve! ici, sur ce roc noir, J'ai vu le dernier flot, la dernière rafale.