LE VIEUX SOLITAIRE
La mer autour de lui se soulève et le roule; Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs ; Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs Les mirages confus du cuivre sous la houle.
Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux, Dédaigné des croiseurs aux bonnettes tendues, La coque lourde encor de richesses perdues.
De trésors dérobés aux pays fabuleux.
Tel je suis. Vers quels ports, quels récifs, quels abîmes, Dois-tu les charrier les secrets de mon cœur ? Qu'importe? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur, Ecumeur taciturne aux avirons sublimes!
HEMRICK, LE VEUF.
Un amas orageux charge les horizons
Des gorges de Carnac aux sauvages gazons;
Aux vieux troncs crevassés de profondes gerçures ;
Aux grands dolmen rangés dans la brume, tout droits;
Aux larges flaques d'eau qui dorment par endroits,
Où comme un assassin couvert d'éclaboussures.
Avant de déserter le farouche plateau.
Le soleil lave encor sa face et son manteau.
Un grondement lointain monte comme un reproche. Et du sombre orient, par bonds, de proche en proche, Vers le couchant souillé de sinistres lambeaux, La voix plus menaçante après un court silence,
HEMKICK, LE VEUF. ^13
Le souffle bref, la nuit se déploie et s'élance, Pleine d'éclairs subits qui semblent des flambeaux A la hâte allumés, éteints à l'improviste, Promenés par des bras tendus vers une piste.
Par les âpres sentiers qui tournent dans le val,* Laissant comme au hasard trébucher son cheval, Hemrick, le veuf, encor ferme et droit sur la selle, Pâle, et les yeux au loin fixés sur l'occident. Regagne lentement sa demeure ; et pendant Que tout près d'éclater Torage s'amoncelle Sur sa tête, il écoute en lui, profondément.
Retentir les échos d'un vaste ébranlement.
Car dans son âme, ainsi qu'un mineur dans la mine Le long d'étroits couloirs rampe, creuse et chemine. Et depuis bien des jours, la lampe sourde au poing Ou le pic dur levé, nuit et jour à sa tâche.
S'acharne sur le roc, frappe, ébranle et détache Quelque bloc descellé qu'on ne remplace point. Dans son âme dardant des lumières livides.
Un soupçon a creusé de lamentables vides.
Ah ! que de jours maudits , que de nuits encor plus Maudites, l'ont étreint dans un flux et reflux De luttes, de stupeurs, de rages, d'agonies.
Depuis le premier coup par un soupçon porté Dans sa douleur pieuse, et dans sa loyauté ; Depuis que, mesurant l'effroi des insomnies,
Il a senti le douce affreux, tel qu'un mineur. Saper tout ce qui fut sa gloire et son bonheur !
Sa confiance était comme un sol granitique, Où ses rêves touffus, ainsi qu'un bois antique, Pleins d'une sève auguste, et les rameaux unis, En défiant du sort les haches assassines.
Puissamment agrafés enfonçaient leurs racines ; Visités par Ja mort, et désormais sans nids ; Rougis de tous côtés comme des troncs d'érables, Tristes, mais beaux toujours, graves, mais vénérables.
L'odieuse pensée aux rayons grandissants Avait si bien refait son œuvre en tous les sens ; Elle avait tant rongé, tant fouillé sans relâche Tous les riches filons du trésor souterrain ; Tant harcelé la voûte avec son bec d'airain ; Tant crié vers le jour d'une voix rauque et lâche, Que le jour s'était fait dans un immense puits. Et que son rêve entier chancelait sans appuis.
Avec un grand fracas de ramures penchées Qui s'effondrent, froissant leurs feuilles desséchées. Tout croulait à la fois dans l'avide néant.
Honneur, serments d'amour et ^'amitié, — chimères ! Tout, tout, jusqu'à l'espoir des vengeances amères, Tout sombrait dans son cœur comme en un trou béant. Et la foudre pouvait choisir Hemrick pour cible, Il n'était déjà plus qu'un sépulcre insensible.
HEMRICK, LE VEUF. 'J15
Partout où se croisant pour lés muets combats
Les regards dans les cœurs se plongent ici-bas;
Dans tous les temps, sous tout climat, sur tout rivage,
C'est une loi, qu'un jour, éperdu, terrassé,
Pour jamais d'un désir ineffable blessé,
Uorgueil d'un front viril, enivré d'esclavage.
S'est laissé choir aux pieds d'une vierge aux beaux yeux
Qui Técrase en jouant, sphinx obscur et joyeux.
Mais si jamais amour fut l'aurore d'un songe
Immortel, un serment sembla moins un mensonge;
Si jamais un regard, un sourire, une voix.
Furent clarté, reflet divin, son angélique;
Si jamais, comme au fond d'un temple une relique.
Une image adorée eut un vaste pavois.
Ce furent ton amour, ton serment, ton visage,
Ce fut toi, Myriann, idole au faux présage !
Et de tous ceux un jour domptés par le tourment Qui fait d'un homme libre un misérable amant. Tel qu'un vaincu qui pleure, à genoux, sans cuirasse, Lui-même de ses mains prompt à se désarmer ;
2i6 POÉSIES DE LÉON DIERX.
De ceux-là dont le mal est de croire et d'aimer; Qui donc portant plus haut la fierté de sa race, L'humilia plus bas que Hemrick, devant toi, Myriann! plus servile et rampant sous ta loi?
Lui, le Breton chercheur de gloire, dont Tépée Sans cesse étincelait, de vengeance occupée ; Lui Taltier descendant d'aïeux vindicatifs, Qui méprisait l'amour et haïssait les chaînes. On le vit, oubliant sa superbe et ses haines. N'avoir d'autres soucis que tes désirs furtifs, Que l'ombre de ton front chassée, et d'autre ivresse Que de faire à ta vie un rempart de tendresse !
Dix ans tu lui souris, sans qu'une fois ta main, Comme pour lui cacher l'anneau d'or de l'hymen, Ait une fois tremblé de crainte dans la sienne! Sans qu'à ta lèvre rose, ou qu'à ta joue en fleur. Ait dormi le silence, ou monté la pâleur D'un remords né la veille, ou d'une faute ancienne ; Et les sources des bois sont dans les joncs luisants Moins calmes que tes yeux ne lui furent, dix ans !
Et quelle âme, elle-même à ce point avilie , A ce point se traînant dans l'écume et la lie Des mystères impurs de ce monde pervers, Aurait pu, même une heure, un seul instant jalouse. Pour y lire les mots qu'enfouit une épouse.
Regarder par delà ton front chaste, à travers
HExMRlCK, LE VEUF. ai;
La limpide clarté de ton amour, ô femme !
Sans reculer de honte, et se sentir infâme?
Loin des villes, d'ailleurs, hérissant ses trois tours, Le donjon de Hemrick, ancien nid de vautours, Avait le vieux renom de n'aimer point les fêtes ; Et tous deux, le front ceint de vos songes premiers. De solitude, ec d'ombre, et de paix coutumiers. Couple heureux, vous laissiez vos âmes satisfaites. Au murmure tranquille et sacré des forêts.
Comme elles s'imprégner de leurs parfums secrets !
Mais non, Hemrick! Ton âme ardente étant de celles Qui du même rayon tirent deux étincelles, Et, brûlantes d'amour, sont chaudes d'amitié. Ton ^me était le champ dont le sillon immense Pour les doubles moissons se creuse et s'ensemence ; Et de-toi même ainsi tu donnais la moitié.
Chaque jour, à l'ami loyal, au frère d'armes. Mort aussi, pour rouvrir la source de tes larmes !
— (( O morts ! couchés là-bas sous le plomb bien scellé ! Dans votre lit bien clos, sans serrure et sans clé. Dormez l'un après l'autre, en vos funèbres langes , Complices embaumés d'un fraternel regret !
Car avec vous descend dans la fosse un secret Dont les vers vont nourrir leurs discrètes phalanges ; Et celui près duquel vous viviez sans rougeur. Ne connaîtra jamais aucun doute rongeur!
ai8 POESIES DE LÉON DIERX.
Lui survit, par deux fois foudroyé, solitaire, Inerte, inconsolable ; et toujours vers la terre. Du matin morne au soir livide, l'œil baissé.
Il reprend le chemin du saint pèlerinage ; Et sa double douleur augmente avec son âge; Et vos traits vénérés émergent du passé Dans son âme, plus beaux, plus purs, ineffaçables, O morts ! qu'il a couchés lui-même dans les sables !
Morts glacés ! allongeant vos membres décharnés ! Si pour la trahison un jour vous êtes nés, Vous avez savamment vécu la face haute ; Et n'ayant point monté les cavales sans mors Des passions sans honte et coupables, ô morts ! Ayant vaincu la vie, oubliez votre faute.
Confiants tous les deux, abrités, n'est-ce pas? Dans l'ombre impénétrable et lourde du trépas!
— Hemrick! c'est trop longtemps vivre l'affreux supplice
Du néant de l'amour, du blasphème qui plisse
Ton front qu'un orgueilleux bonheur avait sculpté !
Penche-toi souriant vers la blonde auréole
De ce frêle innocent qui rit, charmant symbole
De l'amour qui renaît de sa fragilité,
Consolateur suprême, adorable héritage
Où ton espoir s'acharne à chercher une image !
Mais il grandit, l'enfant qui jouait au berceau Quand sa mère en tes bras se roidit, .sous le sceau
HEMRICK, LE VEUF. 219
De la mort écendanc sa main séparatrice.
Et tu cherches en vain, d'un regard jamais las, Dans son jeune regard l'ancien rayon, hélas!
Chaque jour, ravivant ta rouge cicatrice, Tu cherches sur sa lèvre un écho d'autrefois. Tu tressailles d'entendre, hélas ! une autre voix !
Hélas ! ceux qui sont nés sous de sombres auspices Ne se rendront jamais les étoiles propices !
Et ton destin te voue à de plus durs arrêts ; Et tu la fermeras, ta bouche palpitante D'une longue prière, et d'une vaine attente ! Car il était écrit que tu ne vieillirais, Père aux espoirs frustrés, aux caresses déçues. Que pour les coups plus forts des divines massues !
Il grandit; et voilà déjà que dans ses jeux S'allume en son œil large un éclair courageux ; Que sa fierté s'essaie à des accents plus mâles ; Et tout à coup, plus prompt que la flèche qui part. Le reflet d'un visage, un jour, de part en part, A traversé ton âme et figé tes chairs pâles Frémissantes encor de l'aVoir entendu, L*écho d'une autre voix dont le souffle est perdu !
Tu frémis ; tu pâlis tout à coup ; tout ton être, Comme aux bords d'un abîme insondable, peut-être Chancela sous l'effroi d'un noir pressentiment; Mais pour chasser bien loin cette pensée obscure,
a;«o POESIES DE LEON DIERX.
Basse comme un afironc faite à la sépulture D'un ami pour jamais sacré, fiévreusement, Sans qu'il lui fût permis de germer ni d'éclore. Tu l'arrachas, confuse à tes tempes encore !
Va ! tu la rejetas de tes tempes en vain !
Car il est entre tous un infernal levain
De tortures sans nom, sans pitié ni remède^ .
Un philtre bouillonnant dont s'enivrent les cœurs ;
Surpassant le venin de ces rouges liqueurs
Que la hutte sauvage en avare possède ;
Et pour empoisonner un homme, un seul instant
Lui suffit ; et c'est trop d'un seul doute flottant.
Tu t'indignes en vain ; en vain tu te récries, Implorant le pardon de leurs cendres chéries ! Car un instinct de jour en jour plus triomphant T'attire, et te retourne anxieux, et te cloue. Muet, l'angoisse au cœur, et le froid sur la joue, En face de ton fils, du fatidique enfant De la morte, et te force à saisir au passage On ne sait quel vivace et plus clair témoignage !
Est-ce bien là ton fils, cet enfant qui grandit A ton foyer ? Celui que toi, père maudit.
Tu contemples, hagard de voir que dans son geste Se fixe d'heure en heure un vivant souvenir, Que sur sa lèvre un mot ancien veut revenir, Que le feu d'un regard endormi brûle et reste
HEMRICK, LE VEUF. 221
Sous son front, et qu'enfin, dans l'étrange héritier, Un mort semble revivre à jamais tout entier !
Loyal, certe, et fidèle, et brave, et magnanime. Soit parmi les clameurs du combat qu'il ranime. Soit pacifique, au seuil de l'hôte hospitalier. Serein, et la main ferme entre ta main qu'il serre, Jeune et beau, fort et doux, à toute heure sincère, Il l'était autrefois, avant de sommeiller Sous les cyprès aussi, là-bas, pensif et grave. Loué par Tépitaphe où ta douleur se grave !
S'ils souffrent en damnés, les jaloux, quel que fût
L'indice qui les tient embusqués, à l'affût ;
Tous ceux qui de cléments deviennent sanguinaires.
Pareils aux desservants des Molochs altérés.
Aux tigres bondissants hors des épais fourrés,
Que souffrent-ils donc ceux qui, pleins de sourds tonnerres.
Affamés de vengeance et masquant leur flambeau.
Heurtent leurs poings crispés aux pierres d'un tombeau !
Ah ! crispés sont tes poings ! Et sous ton crâne chauve Effrayants sont tes yeux dans leur cavité fauve. Chaque fois qu'éperdu de ton lâche dessein.
Compulsant ta mémoire aux fidèles archives, Evoquant un par un dans tes marches pensives Les fantômes du mort, du compagnon serein, Tu les revois flotter sur le fils qui t'embrasse^ Tu les regardes vivre en germes dans ta race!
Sous ton toit qu'ont quitté tes anciens serviteurs, Où tu dardes, blanchi, tes yeux inquisiteurs, Elle éclate à la fin Tatroce ressemblance Dont mille fois, la nuit, comme un louche espion, Tu surpris, lampe en main, la lente éclosion. Labourant sous tes doigts ta poitrine en silence. Pour ne pas réveiller l'inconscient témoin D'un crime enseveli sous les ombres au loin !
Elle éclate à la fin, et t'obsède et te brave. En ce jeune homme fier, et magnanime, et brave. Et loyal, et sincère, à qui tu n'accordas Depuis longtemps déjà qu'un amour fait de haine; Et s'il parle, ton sang bout et gonfle ta veine ; Et s'il veut t'embrasser, tu crois revoir Judas; Et dès qu'il te sourit, tu dresses vers les tombes Un bras impatient de doubles hécatombes !
Vastes ou non, profonds ou clairs, bleus, gris ou noirs,
Si les yeux contemplés sont vraiment des miroirs.
C'est que seul il s'y voit, celui qui les regarde ;
Et dans ceux de l'épouse, et dans ceux de Tami,
Si jamais tu n'as vu le reptile endormi,
C'est qu'autour de ton âme il faisait bonne garde
L'ange qu'à sa défense avait commis l'orgueil.
Et que nul sifflement n'en franchissait le seuil.
Dans la coupe où fervent tu mangeais l'ambroisie, Tu le sais, à présent, combien l'hypocrisie,
HEMRICK, LE VEUF. 223
Sans défaillir, peut-être et dès les premiers jours,
Savait mêler pour toi l'invisible ciguë;
Et combien peut la honte être aisément vaincue.
Et le plus long mensonge être sans remords lourds,
Et Tétreinte dernière être encor calculée
Pour ceux-là dont l'ivresse est une heure volée!
Et cependant, tel est le cœur de Thomme, tel
Son besoin d'une idole et son besoin d'autel.
Malgré la ressemblance où ta stupeur s'abreuve.
Tu te prends à douter encore par moment,
A t'écrier parfois dans ta fureur : « Il ment!
Le jeune homme odieux, Faccusateur sans preuve.
Le fils dénaturé, qui souille la vertu
D'un ange au front sans tache, et d'un linceul vêtu! »
Mais quand alors, ainsi qu'un justicier farouche, La narine renflée, et l'écume à la bouche.
Prêt à bondir devant le jeune homme étonné.
Les doigts fermés déjà sur quelque panoplie.
Tu recules ton bras avant l'œuvre accomplie.
Qui pourrait lire au fond de ton cœur effréné. Si c'est l'accusateur de la morte, ou lui-même. L'autre mort, que tu veux frapper dans son emblème !
La preuve irrécusable, elle est là, devant toi ! Celle qui déserta ton honneur et sa foi, Aurait-elle avoué sa faute et sa traîtrise Au prêtre murmurant son bréviaire banal ;
Ce prêtre, trahissant son secret tribunal, T'aurait-il tout redit par crainte ou par surprise, Dis ! quel frisson plus grand courrait dans tes cheveux? Et de quel poids nouveau pèseraient ses aveux?
Un témoin peut mentir qu'on menace ou qu'on prie.
La main d'un imposteur, par la haine aguerrie.
Peut dans un coffret d'or habilement caché,
Flétrir sur le vélin la plus pure mémoire.
Et choisir le moment, le mur creux ou l'armoire ;
Au spectre repentant de sa nuit arraché.
Et qui parle aux vivants d'une œuvre expiatoire,
On peut crier : Je rêve une impossible histoire !
Mais lui, le propre fruit du ténébreux forfait, Bien plus haut mille fois que jamais n'eussent fait Témoin, coffret qu'on brise, éphémère statue, Ce revenant réel, fait de chair et de sang, Nuit et jour il raconte un amour si puissant. Que l'amant dans sa forme en lui se perpétue Et témoigne à toute heure, et t'insulte, et se rit Du vertige sans bords où sombre ton esprit.
Oui, c'était bien le fils du trépassé coupable.
C'était le trépassé lui-même, — horreur palpable! —
Qui s'était devant toi redressé, trait pour trait.
Comme ressuscité dans sa beauté première.
Ce matin-là, debout, calme dans la lumière,
Dans son crime cynique à ton glaive soustrait,
HEMRICK, LE VEUF. 225
Et pour fuir le conseil de ta trop longue haine, Tu t'es enfui livide, au hasard, par la plaine.
Tout le jour, à travers landes, vallons et bois,
Plein de larmes, ainsi qu'un vieux cerf aux abois,
Harcelé par la meute ardente et découplée-
Des jours heureux chantant dans ton long désespoir,
La soif inextinguible à tes flancs j jusqu'au soir,
A travers la nature ironique et peuplée
De visions d'amants qui rapprochent leurs fronts.
Tu passas, rougissant tes fiévreux éperons !
— Vengeance! Cri féroce et s cupide espérance, Qui dans l'effarement d'une folle souffrance Sort partout et toujours d'un cœur d'homme jaloux ! A quel rêve jamais as-tu rendu la vie?
Et qui donc, ta rancune une fois assouvie.
Dans \m sein ruisselant toujours par mille trous N'enfonce point encor ses dix ongles avides.
Conseillère sanglante aux promesses perfides?
Tout le jour, dans ses yeux au brouillard épaissi. De son cœur en pâture aux griffes sans merci. Tu t'élanças du fond des sanglots et des râles ; Tu grondas dans sa voix ; tu frappas sans repos. Au loin sur la nature en paix et sans échos.
Vengeance ! toi qui vis au fond des cathédrales ! Inutile transport des hommes furieux !
Divine volupté, qui mens, comme les dieux!
Ils dorment à jamais tous deux, au cimetière ! Et pour la vsdne soif de leur victime altiére Us n'ont plus de terreur, ni de sang, ni de chairs ! Et répoux outragé doit dévorer sa honte !
Et quand un flot de pourpre à sa face remonte, Il doit laisser tomber son poignard sans éclairs, Et laisser faire à Dieu qui pèse, compte et juge. Et contre qui les morts n'auront pas de refuge !
S'ils étaient là, vivants, tous deux souillant son nom, Tous deux lui souriant, qu'eût-il donc fait? Sinon Les écraser tous deux en même temps, sur l'heure, Comme deux vils serpents sur le bofd du chemin. Et qu'eût-il pu vouloir demander à sa main.
Si ce n'est, sur leurs yeux où la lâcheté pleure, Jeter la grande nuit qui déjà les a faits.
Peut-être pour toujours, unis et satisfaits !
Mais qu'importe qu'un couple épié tremble et meure.
Si l'angoisse du crime est vivante, et demeure
A jamais, si Tamour trahi hurle à jamais!
Voilà pourquoi, sombrant dans sa rage impuissante,
L'âme du veuf, au soir, errait, morne passante,
Irréparablement déserte désormais.
Sans rien voir, sans entendre autour d'elle autre chose
Que «on effondrement dans la nuit vaste et close.
HEMRICK, LE VEUF. aa?
Et Torage esc prochain sur tous les horizons
Des gorges de Carnac aux sauvages gazons;
Aux vieux troncs de leurs bras entr'ouvrant leurs blessures;
Aux grands dolmen rangés dans la brume, tout droits;
Aux flaques de sang vif et fumant par endroits,
Où, comme un assassin couvert d'éclaboussures.
Le soleil, en fuyant le farouche plateau,
Laisse choir après lui son criminel manteau.
Semblables à des bras tendus, pleins de colère, Rétrécissant leur vol rapide et circulaire, ' Des nuages armés d'éclairs, très-bas et noirs, S'élancent ; de partout la foudre furibonde Eclate effrayamment de seconde en seconde ; Et la nuit formidable ouvrant ses réservoirs, Verse avec tous les bruits convulsifs des tempêtes, Aux hommes la terreur, et la folie aux bêtes.
Et comme un endormi flagellé tout à coup, Hemrick alors rugit, sur Tétrier debout.
Blême, la droite haute, et la tête en arrière ; Et tandis qu'emporté par son vieil étalon, Il passait, l'œil sanglant, à travers un vallon Qu'étoilaient sous le ciel en feu des croix de pierre.
Un sanglot surhumain, un cri désespéré, Vers les morts s'exhala de son cœur déchiré :
(( Non! malgré les six pieds de terre sur vos restes, « Malgré vos os blanchis dans Tombre, ô morts funestes, (( Cria-t-il; dût ma voix implacable, plus haut (( Que la nue éclater pendant cent ans I Dussé-je « User à votre seuil un poignet sacr/lége, « Vous ne dormirez point ce soir, traîtres ! Il faut « Que vous vous réveilliez ! Il faut que vos oreilles « S'emplissent à jamais de l'horreur de mes veilles !
« Ah ! vous ne dormez pas ! Et le long des cyprès, « Vos spectres amoureux, l'un de l'autre tout prés, « Comme je les ai vus dans mes nuits de tortures, (( Errent encor là-bas, comme jadis heureux ! « Et cette nuit terrible est sans effroi pour eux ; « Et vous trompez aussi l'ange des sépultures ! « Enlacés dans la pluie et la foudre et les vents, « Insensibles tous deux aux douleurs des vivants!
« Vous flottez devant moi, là-bas, lâches fantômes! « Amants parés de fleurs aux sinistres arômes! « Et pendant que, debout à leurs portes d'airain, « Sur les dalles d'un lourd sabot de fer heurtées, « Mille formes de morts se lèvent irritées; (( Pendant qu'il vous poursuit cet étalon sans frein, « Et que mon bras armé dans ma fureur se dresse, « Vous ne daignez rien voir que votre propre ivresse !
HEMRICK, LE VEUF.
« Eh bien ! si cette vie enferme ma fureur, « Que Tinutile pointe entre donc dans mon cœur ! ( Et que tout mon enfer s'éteigne, ou bien dévore ( Loin des liens charnels mon âme libre aussi ! ( Et que je sache enfin, si là^bas, loin d'ici, ( Les fantômes jaloux sont impuissants encore, ( Et si vous me fuirez toujours ! Et si jamais ( Tu ne m'aimeras plus, Myriann, que j'aimais! »
— Et comme un bloc, Hemrick a roulé de la selle, Un trou large saignant à grands flots sous l'aisselle, Au pied d'un mausolée en marbre blanc sculpté, Dont la porte de bronze a dans la nuit fatale Retenti sous son poing d'une voix sépulcrale ; Et le vieil étalon brusquement arrêté.
Frappa d'un dur sabot sur la dalle sonore, Blanc d'écume, le cou tendu, jusqu'à l'aurore !