‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 65 sur 73 · IN EXTREMIS · texte numérisé non relu

IN EXTREMIS

Son nom ? — Tu veux savoir s'il fut illustre ou non ? £h bien, je ne sais pas ! Que peut te faire un nom> Personne sur son front n'écrit le nom qu'il porte! C'était un homme, avec un nom. Mais que t'importe?

— Sa race? — Laissons là, crois-moi, tous ses aïeux! L'âme de bien des morts tressaillait dans ses yeux; Mais la sienne, à coup sûr, l'obsédait davantage. C'était un homme, avec un très-riche héritage

De désirs obstinés dans leur espoir têtu, D'âmes vieilles pesant sur son âme, entends-tu ! Quant à l'autre blason qu'une race confère.

Il ne le montrait pas, et tu n'en as que faire.

— Sa patrie? — Insensé! Quelle est-elle ici bas? Lequel nous appartient le plus, des deux grabats Où la vie ouvre et ferme à son gré sa spirale.

Du premier où l'on crie, et de l'autre, où l'on râle ?

IN EXTREMIS. aji

La patrie ! Est-ce un champ? une île? un astre entier? Né dans un large lit, ou né dans un sentier, C'était un homme avec la terre pour patrie, Ou pour exil ; un homme avec Tâme meurtrie !

— Son âge ? — En sauras-tu plus long, si je le dis ? Ah ! le vieillard traînant ses membres engourdis, Souvent, plus que le corps, a le cœur lourd d'années ; Et Tesprit accablé par les heures damnées

Plus encor que le cœur ! Vois ! cherche son regard. Et lis, si tu le peux, dans un rayon hagard.

Sous le double fardeau de l'angoisse amassée Laquelle a plus vieilli, la chair ou la pensée ! Et quand le corps enfin a fait son dernier pas. Il aspire au repos éternel, mais non pas L'âme, encor défiant les étreintes futures !

C'était un homme, avec d'innombrables tortures Dans sa poitrine, et qui se couchait gravement, Pour mourir, sous un ciel au louche flamboiement.

— Où donc? Dans quel pays? Dans quel siècle? — Tu railles ! As-tu peur de mourir loin de quatre murailles.

Sans amis, sans parents, sans pleurs, abandonné? Et quand ton heure à toi bientôt aura sonné.

Me demanderas-tu, réponds, quelle frontière Creusera ton sépulcre, et dans quel cimetière ? Dans quel siècle, as-tu dit ? Va ! le malheur est vieux ! Et comme hier, demain, l'invisible envieux.

Toujours multipliant ses noires fantaisies, • Saura fouiller les flancs des victimes choisies. Tant qu'il lui restera quelque hochet vivant. Va ! le malheur toujours sera jeune et savant !

2i2 POÉSIES DE LEON DIERX.

C'était un homme, avec ses luttes infinies,

Jouet depuis longtemps des lentes agonies,

Et qui, seul, une nuit, sur le dos renversé.

Râlait au coin d'un bois, au bord d'un dur fossé.

Sans prière, sans plainte aussi, les membres roides,

Et les yeux grands ouverts au fond des brumes froides!

Il suffit. Et la mort dans ses veines filtrait.

Mais avant d'expirer voUà que, tout d'un trait,

Il revit devant lui passer l'horrible drame

De ses jours dont l'enfer avait forgé la trame.

Alors il dit : « Soyez demain plus odieux ;

<( J'ai le rêve, et l'orgueil; je vous pardonne, ô dieux ! j)

Page 1