L'ENCLUME
Plus d'espérances mensongères!
Spectres grinçants du rêve enfui, Noires sorcières des bruyères, Tournez, hurlez autour de lui.
Essaim des cauchemars nocturnes, Emplissez son antre î Venez Sonner aux heures taciturnes Le glas des amours dédaignés !
Toi, cependant, sculpte, cisèle, En riant, des rêves encor, Et réchauffe-les de ton zèle, Pour les jeter au moule d'or.
A l'œuvre ! forgeron ! rallume Ton feu, puis souffle avec ardeur!
Mais frappe fort , puisque l'enclume, Malheureux, c'est ton propre cœur!
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SOURE-HA
Le dieu, source de vie et de chaleur féconde,
Qui répand à flots d'or ses bienfaits sur le monde,
Le grand Phré, brûle. Il tend son disque au haut des cieux.
Le zénith embrasé s'environne de flamme.
Le Nil, père des eaux, brille comme une lame,
Epanchant son limon sur le berceau des dieux.
Partout le sable aveugle, et le désert flamboie. Pas un homme ne passe, et pas un chien n'aboie Dans la ville, où les toits s'étagent par carrés.
SOURE-HA. 47
'Depuis le vert Delta jusqu'à Thèbe aux cent portes, Qui sous ses grands palais cache des villes mortes, Tout se tait et s'endort sous les rayons sacrés.
Comme une nécropole immense, dans la brume Memphis au loin s'étend près du désert qui fume, Muette, et l'on dirait un silence éternel.
Sur les pylônes blancs dressant sa silhouette, L'ibis, dans son jabot gonflé plongeant sa tête, Médite sur un pied, découpé dans le ciel.
L'ennui lourdement plane , et tout travail fait trêve. Les palmiers vers le sol d'où nul vent ne s'élève , Penchent leurs longs cheveax dans l'air de diamant.
Les aiguilles de marbre en grêles colonnades S'élancent par milliers , et sur les esplanades Leurs ombres d'heure en heure avancent lentement.
Aux portes des palais , au pied des pyramides ,
Ces monstrueux défis aux nations timides ,
Les grands sphinx accroupis ouvrent leurs yeux sereins.
Assis, le corps perlé d'une sueur divine,
S'enveloppant au loin d'une poussière fine ,
Ils songent aux secrets qui font ployer leurs reins ;
Et scellés à jamais dans leur morne posture,
Sentinelles du temps , regardent la nature
Sous le pschent de granit dont s'ombrage leur front.
Rien ne peut les troubler dans leurs longues pensées ;
Impassibles gardiens des croyances passées.
Ils sont les durs rêveurs qu'aucun bruit n'interrompt.
Ils contemplent l'Egypte avec leurs yeux énormes; Frères de tous ses dieux aux impossibles formes, Ils portent sur leur dos toute l'éternité.
Seuls , quelques caïmans glapissent dans la fange,
Et parfois on entend sur une frêle cange
Un chant lointain qui meurt par le fleuve emporté.
Oh ! qui pourra sonder la tristesse qui ploie Sur un cou jeune et frais un front fait pour la joie? Qui pourra te comprendre, ô mystère des yeux, Plus profond que la mer , plus vaste que les cieux } Lorsque la voix se mêle à la harpe plaintive , Lorsque des longs cils noirs une larme fur cive Brille comme une écoile, ec combe triscemenc; Lorsqu'un mal ignoré soulève par momenc Sous un gorgerin d'or un sein vierge qui tremble Au vibrement des sons et du cœur tout ensemble, Et l'empourpre en entier d'un nuage vermeil,
SOURE-HA. +9
Aurore de l'amour, chaste et brûlant éveil!
La brune Souré-Ha, sentant que la nature N'avait pas de sanglot, pas de note assez pure Digne de terminer son hymne de douleurs , Baissant le front, laissa couler en paix ses pleurs. Goutte à goutte ils tombaient de leur source divine ; Et quelque boucle sombre, errant sur sa poitrine, Semblait vouloir chercher et boire avidement Ces pleurs, ces pleurs d'amour, ignorés de l'amant!
Sur un riche tapis où se perd l'arabesque,
Tournant ses yeux distraits sur les murs peints à fresque,
Samhisis, au front clair, au beau bras délié,
Etait couchée , un pied sous l'autre replié.
Son corps ondule aux yeux comme une souple plante;
Et l'on peut voir souvent sa gorge étincelante
Ecarter du tissu son globe ferme et pur.
Ah ! quelle est douce au cœur , sa prunelle d'azur !
Mais ce n'est pas l'amour qui pèse sur sa tête ;
Ce qui fait s'abaisser, dans une heure inquiète,
Comme un grand vol d'oiseaux au bord d'un lac, le soir,
Ses sourcils, ce n'est pas un secret désespoir.
Non; c'est l'ennui flottant sur Memphis embrasée
Qui l'accable, et pâlit sa peau fine et rosée.
Et son petit pied nu, dans l'ombre, par instant,
Hors du pagne lamé se glisse en s'agitant.
Quand Souré-Ha se tut, laissant ses mains errantes
Chercher un dernier cri sur les cordes vibrantes,
D'une voix languissante elle lui dit : « Ma sœur,
So POÉSIES DE LEON DIERX.
L'ennui que tu croyais dissiper de mon cœur ,
Redouble par tes chants. O Souré-Ha! pardonne;
Pour m'égayer, plutôt, si tu veux être bonne,
Au lieu de ces soupirs pareils à ceux que font
Les vents tristes , la nuit , dans un arbre profond ,
Tu chanterais, ma sœur, quelques chansons bien folles
Ou quelques airs de danse aux légères paroles.
Fais entrer dans mon âme un délire joyeux! »
Vers elle Souré-Ha ne leva pas les yeux.
Rien ne semblait pouvoir troubler sa rêverie.
L'insoucieuse enfant se sentit attendrie ;
Et regardant enfin cette sœur qui pleurait :
u Aurais -je deviné, dit-elle, son secret?
C'est l'amour qu'elle cache et qui lui ronge l'âme.
L'amour seul dans les yeux peut mettre autant de flamme ;
Pour l'embellir ainsi , l'amour seul dans la voix
Peut mêler la douleur et l'ivresse à la fois.
Je le saurai bien vite! » — Oh! les charmantes poses
Que prit pour se lever l'enfant aux lèvres roses!
A coté de sa sœur elle s'en vint s'asseoir. Souré-Ha demeurait pensive sans la voir, Immobile, à son rêve intérieur fidèle.
La jeune folle alors, se penchant plus près d'elle, Tout bas , en souriant , murmura « Thaéri ! » Comme un oiseau qui tremble et qui cherche un abri, Souré-Ha, tressaillant à ce nom, tout entière, Tourna son front troublé vers l'enfant , qui derrière Plongeait dans son regard un regard curieux. Toute rouge de honte, elle baissa les yeux.
SOURE-HA. s1
— « Je m'en doutais déjà, dit Samhisis; tu l'aimes! Et c'est assez longtemps vous cacher de vous-mêmes. Tout à l'heure il viendra, comme il fait chaque jour. Et je prétends sur toi détourner son amour.
— Tu te trompes, ma sœur , dit Souré-Ha, confuse; Et je ne sais quel dieu t'a conseillé ta ruse.
— Tu l'aimes, j'en suis sûre; et s'il vient aujourd'hui. Il saura quel bonheur était là, près de lui.
— C'est toi seule qu'il aime , et que seule il appelle ; Et ton cœur à ses vœux n'a pas été rebelle.
A quoi bon ces discours, ma sœur? Toi même, hier, Ne me parlais- tu pas de son front calme et fier? N'as- tu pas, l'autre jour, pour lui baissé ton voile? Depuis qu'il t'aperçut, comme une blanche étoile, Un soir d'été, portant l'amphore au puits sacré, N'as -tu pas vu grandir l'amour qu'il t'a juré? D'où vient donc qu'aujourd'hui ta bouche le renie?
— Je m'amusais de lui, voilà tout. L'insomnie N'a pas à mon chevet cloué son souvenir Comme au tien. Tu pâlis quand tu l'entends venir. Il chassait mon ennui ; tu pleures dans l'attente.
— Je te dis que c'est toi qu'il aime ! Et sous sa tente C'est pour toi qu'à genoux il invoque Rhéa.
Ce n'est pas pour aimer, moi, qu'Ammon me créa.
— Si tu ne l'aimes pas , alors pourquoi ton trouble ? Pourquoi cette rougeur sur ton front, qui redouble? Pourquoi ces yeux baissés, ce muet embarras , Pourquoi pleures-tu donc, si tu ne l'aimes pas? D'ailleurs, si tu dis vrai, si c'est moi qu'il adore,
Si c'est moi qu'aujourd'hui ses yeux cherchent encore.
Moi, je ne l'aime pas ; et peut-être demain
Dans l'ombre c'est ta main que cherchera sa main ,
Espère, ô Souré-Ha! Pour moi, voici mon rêve :
Ecoute! dans la pourpre, hier, près de la grève
Entouré de soldats, gardiens étincelants,
Maîtrisant de sa main ses quatre chevaux blancs ,
Rhamsès passait, debout sur son char qui rayonne.
Dans un flot de poussière au loin qui tourbillonne ,
Son front mâle brillait sous la couronne d'or.
Son regard souverain , plus fier , plus large encor ,
Sur la ville en rumeur et sur son peuple immense,
S'abaissait plein d'orgueil, et pourtant de clémence;
Il rencontra le mien; ô mystère inconnu!
Dans un trouble à mon cœur subitement venu,
Je rougis, et les yeux fixés sur lui, pensive,
Je crus voir s'avancer dans la lumière vive
Quelque fils de Rhéa, quelque Dieu tout- puissant !
En moi ce souvenir est toujours renaissant.
Le cortège passa; mais je le vois sans cesse.
Depuis lors, Souré-Ha, je connais la tristesse,
Ah! le beau sort serait, n'est-ce pas, ô ma sœur!
D'avoir du grand Rhamsès l'amour et la faveur;
De régner sur ce roi qui règne sur la terre ;
De l'asservir des yeux ainsi qu'un tributaire;
D'être reine et de voir les peuples assemblés
Se courber sous ma gloire, ainsi qu'un champ de blés ! »
SOURE-HA. 53
Le fils d'Aménophis , Rhamsès , que Phré protège , Le front chargé d'ennuis , a chassé son cortège , Et, muet, il s'assied sur son trône sculpté Par des captifs d'airain, d'argent et d'or porté. Son œil terne s'emplit d'indicibles détresses ; Sa barbe est immobile et pend en larges tresses. Comme dans le granit ses traits semblent pétris. Impassible, il est là, plus calme qu'Osiris ; Il songe. Et l'on dirait , à voir ses lèvres pâles, Typhon, le dieu commis aux vengeances fatales.
Quelque puissant qu'il soit, il a des jours mauvais , Qui par tous ses désirs assouvis lui sont faits. Il est frère des dieux. Les rois sont ses esclaves. Sous son char lourd le sang coule en brûlantes laves. Mais il connaît des jours où les coupes en vain Lui versent la cruelle ivresse avec le vin. Dans le néant sans fond il jette en vain sa gloire : L'abîme est sans échos , sans éclairs la nuit noire. Il ne peut tous les jours faire la guerre. Il a, Sur les énormes plans que l'orgueil assembla , Vingt peuples pour bâtir son palais et sa tombe.
S-t POESIES DE LEON DIERX.
Il fait du doigc un signe. Alors un homme tombe
Dans la fosse où rugit le lion favori.
Un jour nul ne dit plus : « Le roi Rhamsès a ri! »
Il ne sait inventer de voluptés nouvelles ;
Il connaît les plaisirs des femmes les plus belles.
Il émousse à la fin dans leurs yeux ses yeux froids ;
Il détourne son front pesant, le roi des rois !
De l'univers conquis son char est la charrue ;
L'humanité servile à son trône se rue,
Et contemple en tremblant ses sourcils épiés ;
La beauté, l'or, l'encens, il les foule à ses pieds-;
Il peut tout ; il s'ennuie , et le monde le raille ;
Il est homme , et se sent plus frêle qu'une paille
Vimupht, le serviteur qui veille à ses côtés , Voyant les yeux du roi fixement arrêtés, Fit un signe ; et l'eunuque à la face glacée Frappa trois fois ses mains devant le gynécée. La porte tout à coup sur les tapis moelleux Roula sans bruit. Alors, spectacle merveilleux, Envahissant la salle avec un doux murmure , Comme des flancs ouverts d'une grenade mure Ruissellent à l'envi la nacre et le carmin, Cent femmes, souriant et se donnant la main , Parurent , étalant leurs grâces ingénues ; Toutes devant Rhamsès, les unes demi -nues, Les autres, le corps ceint d'un voile transparent, Vinrent, selon le rite, et leurs noms, et leur rang, Molle ondulation de poses provocantes , Ecrin éblouissant de lèvres éloquentes ,
SOURE-HA. SS
Chaîne adorable, ouverte ou -refermée encor ;
Et tout autour fumaient les cassolettes d'or;
Et les désirs flottaient dans l'air plein de spirales ,
Aux chants voluptueux des harpes inégales ;
Et les voix des castrats au fond montaient en chœur.
Mais le roi sur son trône était un dieu sans cœur.
Tristes , auprès de lui , ses quatre favorites ,
Ta- hé, Thméa, la blonde enfant aux mains petites.
Rhamel aux bras ambrés, et Marphris aux yeux bleus ,
S'assirent. Tout le reste en long cercle onduleux
Se groupa loin du maître à la morne pensée,
Chacune par le fouet de l'eunuque chassée.
Celui-ci de nouveau frappa trois coups. Alors
S'élancèrent partout, en balançant leur corps,
Des esclaves dansant au son de leur cithare ,
La souple Ibérienne et la svelte Barbare ,
La jeune fille aux dents si blanches , au front noir,
Qui sourit en passant devant chaque miroir,
Et la Circassienne indolente et pensive ,
D'autres encor , faisant dans leur gaîté lascive
Reluire l'éclat nu de leur jeunesse au jour,
Et sonner les anneaux de leurs bras, tour à tour.
Le roi dédaigna tout ; jusqu'à la plus aimée,
Jusqu'à Marphris, qui vint rieuse et parfumée,
Lui tendre l'échiquier qui dissipe l'ennui.
Toutes sur un signal s'éloignèrent de lui,
Le front baissé, frappant de leurs mains leurs poitrines,
Déchirant sur leurs seins gonflés les gazes fines,
Pleurant d'avoir perdu la faveur du grand roi,
Qui devant leurs beautés, nul ne savait pourquoi ,
Demeurait insensible, et tel qu'un sphinx de pierre.
Quand il fut seul, Rhamsès, abaissant sa paupière,
Fit un signe à Vimupht, qui, courbant son front bas
Jusqu'à ses pieds , lui dit : « O roi ! dans les combats
Egal à Phré , le dieu qui brûle solitaire ;
Roi , bien-aimé d'Ammon , tu règnes sur la terre ;
Commande à ton esclave ! Entendre est obéir !
Si je manque à ton ordre , il me faudra mourir.
Roi, j'écoute. » — Et Rhamsès lui dit :'« Avant une heure,
Bravant tous ses refus et son père qui pleure,
Il me faut Samhisis, la fille du savant! »
Alors il se leva , puis sortit en rêvant.
Au fond des corridors , dans sa chambre secrète , Memmaratkha , le sage , est seul. Son œil s'arrête, Plein d'ivresse , devant quelque cippe sacré, Par les griffes du temps monolithe échancré. Puis , sur des papyrus couverts d'hiéroglyphes, Méditant sur leur sens qu'ignorent les pontifes , Il lit de longs secrets , héritages très -vieux. Il déchiffre un par un les cartouches des dieux.