SOU RE- HA
Plus jaune que la peau d'une jaune momie, Sous sa lampe de cuivre, unique et vieille amie, Son front large et rasé se plisse lentement. Depuis vingt ans muet dans son recueillement, Epelant, plein d'horreur, quelque mot fatidique Dans les rites anciens qu'un prêtre mort indique , Durant les jours brûlants ou les soirs constellés, Il sonde avec Hermès les siècles écoulés. Sa robe aux bords salis se répand sur les dalles ; Et sur les bouts courbés de ses rouges sandales Le métal trace encor des traits mystérieux. Le Nil peut, s'élançant de son lit, furieux, Engloutir en un jour Memphis sur son passage; Aucun signe d'effroi sur son calme visage Ne tordra son sourcil; sans bouger il mourrait; Car il cherche d'Ammon le terrible secret; Car son regard perçant plonge à travers le vide, Car son doigt décharné tremble de joie avide En soulevant la nuit le grand voile d'Isis. Il vit tout seul, au sein d'un rêve immense assis.
Déjà l'ombre au dehors croissait dans les savanes. C'était, vers l'Orient, l'heure où les caravanes Quittent les oasis , et sur les sables blancs Reprennent le chemin du désert, à pas lents. Du vieux sage , soudain, souillant l'austère asile, Vimupht entre , et lui dit : « Sors du songe où s'exile Ton cœur! Prêtre d'Isis, lève ton front penché! Et si ce front encor par les veilles séché Sous un regard royal peut tressaillir de joie ,
Sois content, car ici c'est Rhamsès qui m'envoie! Le bien-aimé puissant d'Ammon - Ra , le soutien Des cinq fils de Rhéa , mon roi , comme le tien , Daigne, c'est un immense honneur fait à ta race, Sur Samhisis, ta fille ouvrir les yeux, par grâce. Dans son palais demain en reine elle vivra, Et le peuple à ses pieds, joyeux, l'adorera. Pour prix de ton amour , ô vieux sage ! il te laisse Souré-Ha, car il prend pitié de ta vieillesse, Et te donne en surplus dans ces coffrets pesants, Pour arrêter tes pleurs , tous ces riches présents. Réponds ! » — Memmaratkha laissa parler l'esclave ; Et sans qu'un cil frémît sur sa paupière cave , Lui dit : « Je n'ai que faire, entends- tu } d'un trésor! Si tu veux, prends ma fille avec sa sœur encor ; Mais va-t'en ! car la vie est de courte durée, Car la science est longue, et cette heure est sacrée! »
L'esclave en ricanant disparut tout joyeux ; Et le sage reprit son rêve avec les dieux.
Vimupht entra bientôt dans une étroite salle. Là, tout près du jet d'eau bruissant sur la dalle , Les deux sœurs caressaient leurs désirs opposés, Songeant, l'une au bonheur tranquille, aux longs baisers Sur la grève , le soir ; l'autre à la molle ivresse Du royal gynécée où la foule se presse, Où chacune à son tour étale sa beauté , Et jusque dans le sang creuse la volupté.
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— a Laquelle es: Samhisis de vous deux? die l'esclave; Qu'en signe de bonheur, trois fois elle se lave
Le visage et les mains, dans l'eau du puits sacré! »
— « Parle! que lui veux -tu? C'est moi! Par ledieuPhré! N'étais-tu pas hier près du roi. quand la foule Ondulait devant lui comme un immense houle? »
— « Oui, femme! il a daigné jeter les yeux sur toi. Triste, depuis hier il t'aime; et c'est pourquoi
Je viens pour remmener. N'aimant que la science. Memmaratkha , ton père , avec insouciance Me permet, si je veux, de prendre aussi ta sœur . Car tout terrestre amour est banni de son cœur. »
— « Souré-Ha! Tu l'entends ! Sans doute un dieu lui-même A pris soin d'exaucer mon rêve. Rhamsès m'aime!
Son messager vers moi, sur son ordre pressant, Accourt, et je le suis, et mon père y consent! »
Et rouge de plaisir, la folle jeune fille,
Sans voir, en l'embrassant, cette larme qui brille
Aux yeux de Souré-Ha, lui dit : a Dans ton amour ,
Dans tes désirs, ma sœur , sois heureuse à ton tour !
Puisque tu préférais un bonheur qu'on ignore ,
Reste donc , et l'attends ! Vers le palais sonore
Un dieu me pousse ; adieu ! — Va donc ! dit Souré-Ha ;
Et tout bas : De mon sort ce jour décidera ! »
6o POESIES DE LEON DIERX.
L'horizon au dieu Phré s'ouvrait par grands portiques.
Cependant par le Nil, le fleuve aux flots antiques, Sans peur des caïmans tapis dans les roseaux, Un homme nage et fend rapidement les eaux. A travers les lotus de la berge il arrive Et touche aux bords. A peine a-t-il franchi la rive Que de ses membres nus, de son dos reiuisant, Le soleil , d'un rayon , dans l'air chaud et pesant A séché l'eau du fleuwe et chassé la fatigue.
Il est tout jeune et beau. La nature prodigue Lui donna plus encore, et l'on voit la fierté Ecrite sur son front avec la volonté.
Son œil, droit devant lui, sait regarder l'obstacle. Il n'est pas de ceux-là qui traînent en spectacle La blessure d'un cœur lâchement résigné ; Pour aimer un supplice atroce, il n'est pas né.
Il marchait au hasard, solitaire, l'œil calme; Comme un dieu méprisant gardant toujours sa palme, Pour les femmes longtemps il n'eut que du dédain. Nul regard ne troublait sa force. Mais soudain, Dès qu'il eut aperçu Samhisis , dans son âme
SOURE-HA.
Il a senti l'amour, et comme un pur cinname
S'épanouir l'essaim des désirs; et l'espoir
A fait son cœur tremblant , et son regard plus noir.
Il déplie à la hâte et sur son corps apprête
Ses vêtements portés hors de l'eau sur sa tête,
Et s'élance, le cœur plein d'ivresse et d'amour,
Vers le seuil bien-aimé qu'il revoit chaque jour.
— « C'est languir trop longtemps, pense-t-il,dans le doute;
Tout entière, à la fin, j'ai vidé goutte à goutte
La coupe des tourments que m'offre cette enfant.
C'est assez soupirer; l'orgueil me le défend. »
Il entre. Souré-Ha, les paupières baissées,
Seule et triste, suivait le cours de ses pensées;
Quand tout près retentit le bruit d'un pas si cher,
On eût pu voir pâlir et frissonner sa chair.
La nuit allait venir, et des ombres profondes
Noyaient les plafonds peints et les murs sous leurs ondes.
Thaéri s'élançait ; mais un pressentiment
Le cloua sur le seuil, immobile. Un moment
Il se tut, contemplant cette vierge isolée,
Et qui pensait à lui , sous sa peine accablée.
Lui, tout à Samhisis, l'absente, ne lut pas
Le secret de ce cœur aux douloureux combats.
D'un seul mot il pouvait dans ces yeux faire luire
Un éclair, rayonner dans ces pleurs un sourire.
Il n'avait qu'un seul nom dans l'âme, et qu'un souci :
a Samhisis? cria-t-il; n'est-elle plus ici?
Vous vous taisez! Parlez! Dites-moi qu'elle est morte,
Plutôt que d'un rival elle ait franchi la porte! Je saurais me venger ! — Hélas! dit Souré-Ha, Dont le beau front si pur à sa voix s'empourpra ; Rhamsès est plus qu'un homme, et loin de tous il siège; Et ses aïeux divins le gardent de tout piège !
— Voilà donc le bonheur qu'elle préfère ! Hé quoi ! Tous mes serments n'étaient, pour cette enfant sans foi . Qu'un vain jeu, qu'un mensonge ! En écoutant les rêves Que je faisais pour nous , en ces heures trop brèves , A genoux à ses pieds, et les yeux sur ses yeux, Peut-être songeait-elle à ce sort glorieux!
O honte ! elle accepta pour elle un rang infâme ! C'est le fouet de l'eunuque insolent et sans âme Qu'elle a couru chercher, sans pleurs, et sans regret Pour le crédule amant qui vers elle accourait!
— Peut-être est-il un cœur , dit Souré-Ha , fidèle , Dont l'amour deviné vous consolera d'elle. »
Et, rouge, elle n'osa lui dire un mot de plus. Le jeune homme, la voix et les traits résolus :
— « Souré-Ha! je ne sais si les autres oublient; J'ignore si du cœur les liens se délient;
Mais moi, je ne veux pas oublier, et je sens Une soif de vengeance envahir tous mes sens ; La jalousie étreint et brûle tout mon être; Par Typhon, Souré-Ha! je le saurai peut-être Si la mort peut aussi délivrer de l'amour ! » Et, repassant le seuil, il s'enfuit sans retour.
Comme un ramier blessé qui dans les airs tournoie Harcelé par le bec d'un sombre oiseau de proie,
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Souré-Ha s'abîmait dans sa sombre douleur. « Comme il l'aime! dit-elle; Eh bien, soit! Dans le cœur C'est moi qu'il frappera ; moi , qui mourrai , contente Si c'est sa main qui tue, en ses bras palpitante! »
La nuit dans le vieux Nil baignait son pied charmant , Et, sereine, invitait l'homme au recueillement.
Rêves inassouvis des amours impossibles , Rongerez-vous toujours de vos dents invincibles Le misérable cœur qui de vous s'est épris ) Quoi! parce qu'au printemps de la vie, et surpris Pour la première fois de sentir l'étincelle, Il but l'amer venin qu'un regard pur recèle , Serpents du souvenir , le mordrez-vous toujours? Ne fuirez-vous jamais , spectres, de ses beaux jours } Est-ce un crime d'aimer? C'est donc un culte impie Que l'amour } Jusqu'à quand faudra-t-il qu'on expie Les parfums qu'on brûla sur l'ineffable autel? Le songe des vingt ans doit-il être immortel } L'homme est né pour souffrir, oublier et se taire ; C'est un homme, celui qui dans la route austère Va les yeux vers un but, et les bras en avant,
Sans courber son front mâle aux caprices du vent. Qu'importe l'horizon! Sans regarder derrière, Le fort doit ici-bas marcher dans la carrière. Que peut-il espérer celui qu'un souvenir Etreint plus qu'un remords, et qui ne peut bannir Le désir infécond de sa jeunesse vaine; Qui lui-même, serrant autour de lui sa chaîne, Lâchement de son cœur est le propre geôlier, Et n'osant pas mourir, ne veut pas oublier?
Depuis trois jours entiers, depuis trois nuits, farouche. Comme un tigre affamé qui roule son œil louche, Thaéri frémissant rôde autour du palais , Où Samhisis reluit sous l'or des bracelets. Prêt à frapper, dans l'ombre, attentif, il épie. Depuis trois jours aussi, le soir inassoupie, Souré-Ha des gardiens a gagné la faveur, Et, feignant la gaîté, veille auprès de sa sœur.
Mais peut-être bientôt viendra l'heure discrète Qui doit cacher le trait que la vengeance apprête; Car cette nuit Rhamsès veut fêter Samhisis. Il est aux bords du Nil une fraîche oasis ; Et c'est là qu'il ira. — Courage! Voici l'heure Où l'âme se roidit au fond du corps qui pleure. Regarde si ton arc, jeune homme, est bien tendu; Jeune fille, aguerris ton regard éperdu!
Depuis longtemps déjà sous les dunes de sable Phré noyait les rayons de son disque implacable.
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Déjà le fleuve au loin reflécaic mille feux; Sur la grève attendait tout un peuple joyeux , Et partout éclataient des concerts d'allégresse. Le roi venait. Et belle et savourant l'ivresse, Sous un dais opulent , par cent femmes porté, Samhisis s'avançait brillance à son côté, Promenant ses yeux fiers d'en haut sur cette foule Qui lui semble un tapis vivant que son pied foule. Pour la première fois , aux hommages rendus , Elle sentait s'ouvrir son cœur, comme un lotus, Et l'éclair de l'orgueil agrandir sa prunelle. Oh ! comme il était mort le souvenir en elle ! Au milieu de la nuit illuminée, au bruit Du cortège splendide et pompeux qui la suit. Qu'ils étaient loin ses jours de calme et d'innocence, Sous le paisible toit qu'un jeune amour encense ! Comme elle avait bien vite oublié Thaéri !
Souré-Ha , lui faisant de son cœur un abri .
La suivait, pâle, en proie à sa muette angoisse.
Et le sein palpitant sous la main qui le froisse.
Son regard, autour d'elle errant à chaque pas ,
Semblait chercher quelqu'un qui ne se montrait pas.
Soudain, sortant de l'ombre, un homme noir se dresse
Derrière elle , qui dit : « Ce soir , avec adresse ,
Je l'ai suivi, celui que tu m'as indiqué ;
Là-bas, dans les roseaux, il se tient embusqué,
L'arc en main , à l'endroit où le Nil fait un angle ,
Au bord de ce canal qu'une île verte étrangle. »
— C'est bien! dit Souré-Ha ;Tiens! prends vice, et t'enfuis!
Il disparut d'un bond. Le Nil flamboyait. Puis
Il emportait bientôt sur les canges royales
Le cortège et les chants des harpes triomphales.
— (( Que regardes-tu donc, ma sœur, autour de toi }
Dit Samhisis. Je veux que ce soir , près de moi,
Chacune ait sa chanson comme sa banderole.
Tous tes désirs, dis-les. N'as-tu pas ma parole?
Parle! » — Alors, Souré-Ha : « Si je te demandais
De m'asseoir à ta place un instant sous ton dais,
D'essayer un moment ta pose et ta parure }
Je pourrais mieux peut-être oublier ma blessure ! »
Ce caprice jaloux sourit à Samhisis.
Comme la conque d'or de la déesse Isis ,
La cange sur les flots suivait sa marche lente.
Souré-Ha sous le dais s'assit , étincelante ;
Et tandis que son sein se brisait de douleurs,
En s'efïbrçant de rire , elle buvait les pleurs
Qu'à ses yeux ramenait une pensée amère.
Qu'elle était belle ainsi , dans sa gloire éphémère !
Belle comme l'étoile au ciel noir constellé
Qui surgit et qui meurt après avoir brillé !
Mais vers les joncs mêlant sur les bords frais de l'île
Leurs rameaux plus touffus, la cange vient, tranquille.
Thaéri tout à coup se dresse dans la nuit.
Il croit voir Samhisis ; — et la corde sans bruit
Sous ses doigts est tendue. — Un instant immobile,
Il Ta visée au cœur , avec un œil habile.
Puis la corde a vibré sonore... Et dans un cri
L'âme de Souré-Ha, bénissant Thaéri,
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S'envola. — Son beau corps roula dans le sillage.
Ce soir , les caïmans , qui rôdaient sur la plage Joyeux, se sont repus dans un double festin. Car le flot ne rendit nul cadavre au matin.
*s>(tm