LA RENCONTRE
Les dieux sont muets, et la vie est triste. Pour nous mordre au cœur, les crocs hérissés, Un noir lévrier nous suit à la piste.
Sur les fronts pâlis, sous les yeux baissés , Dans les carrefours que la foule obstrue, Parmi les chansons, les bruits de la rue, Dans les yeux ternis, sur les fronts penchés, Je cherche et je lis une amère angoisse, Un doute, un souci vainement cachés, Un vieux souvenir qui monte et qu'on froisse ; Et je vais ainsi, trésorier des pleurs, En chemin, quêtant soupirs et douleurs.
O passants! vous tous qu'un regret harcèle, Que ronge une dent, remords ou désir,
LA RENCONTRE. 7t
Vous que brûle encor la chaude étincelle Du songe enflammé qu'on n'a pu saisir; Le même destin avec vous m'emmène :
Inconnus, salut dans la vie humaine !
Vous tous qui passez près de moi sans fin, inquiets, furtifs, le long des murailles, Ames, cœurs, esprits, corps, emplis de faim, Quel que soit le mal qui mord vos entrailles, Vous versez en moi, trésorier du fiel, Un regard profond, dédaigné du ciel !
Au nom du poëte, ivre d'amertumes, Confident discret qui de l'œil vous suit ! Au nom du passé perdu dans les brumes, Au nom du silence ! au nom de la nuit ! Dans la vie humaine où je vous salue, Au nom de tout rêve en qui l'ombre afflue, Au nom de demain, au nom de toujours, Je dis à chacun d'entre vous qui passe : « Au revoir, ailleurs, plus loin, dans l'espace, Sous un ciel muet peuplé de dieux sourds! »
sifà