‹ PoésiesChapitre 3 sur 87 · MON AMI G. DE LA CHAPELLE · texte numérisé non relu

MON AMI G. DE LA CHAPELLE

Le soir montait. C'était l'heure où, croisant les bras, Le laboureur se dit : « Ma journée est finie ! » La plaine s'emplissait de brume et d'harmonie; Les chansons se mêlaient aux blasphèmes ingrats.

L'hirondelle du soir effleurait l'herbe grise ; La cigale chantait dans les blés mûrissants, Tout le long du chemin, aux nocturnes passants Les peupliers rangés chuchotaient dans la brise.

Assis dans le sentier, je regardais le ciel S'étoiler par degré. Les vapeurs de la plaine, Et tous les bruits confus dont la terre était pleine, Montaient comme un encens sur un immense autel.

CREPUSCU LE.

Je disais : « La nuit vient vers nous. Touc va se taire; C'est l'heure de F amour, et Vénus a brillé. » Et je laissais s'ouvrir mon cœur émerveillé, Tandis qu'au loin chantait le pâtre solitaire.

Tout à coup, près de moi défila lentement Un long troupeau de bœufs descendant des collines. Leurs fanons tout souillés flottaient sur leurs poitrines ; Leurs têtes vers le sol s'abaissaient par moment.

Ils allaient. A pas lourds, comme fait un homme ivre, Ils foulaient du sentier Fherbe pleine de bruit ; Et faisaient en marchant, tout le long de la nuit, Tinter sous leurs cous blancs leurs clochettes de cuivre.

Comme on écoute en rêve un chant de harpes d'or, J'écoutais, seul, perdu dans la plaine qui fume. Depuis longtemps déjà, s'enfonçant dans la brume, Ils avaient disparu, que j'écoutais encor.

A votre aspect, o bœufs ! si puissants et si mornes, Qui, sans vouloir, sonniez votre chant de douleur, Une amère tristesse avait serré mon cœur, Bœufs résignés, songeurs oublieux de vos cornes !

Et ces sons me troublaient. Et, comme un criminel, Il me sembla, prêtant l'oreille aux harmonies Du soir, entendre au loin les plaintes infinies Que tous les opprimés poussaient vers l'Eternel.

Bientôt, tous les troupeaux regagnant les vallées, La plaine se remplit de lointains tintements. Ces tintements semblaient sonner les châtiments Aux douleurs d'ici-bas à la fois révélées.

Le cri qui t'échappa dans ton râle suprême, Jésus, le monde encor le pousse vers le ciel ! Ah ! rêveur, tu doutas sous l'éponge de fiel ! Sans cela, ton sanglot n'eût été qu'un blasphème !

Les morts savent si Dieu tient ce qu'il promettait! Mais partout où je vois l'homme en proie à la femme Un poète attelé dans un manège infâme; Sous l'aiguillon vulgaire un malheur qui se tait ;

La force sous le joug de l'inepte faiblesse ; L'éclair superbe éteint dont l'ombre épaisse a ri ; Un vaincu dont jamais on ne surprend un cri; L'idéal aux abois que la faim mène en laisse ;

Partout où je les vois dans leurs rêves déçus, Tous les forçats du beau, que la laideur écrase, Je crois entendre encor, dans une morne extase, Vos clochettes, ô bœufs ! dans la brume aperçus !

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