LES FILAOS
Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages,
Un chant grave et houleux dans les taillis bercés.
Des profondeurs du bois, et rampant de la plaine,
Du matin jusqu'au soir, sans relâche, on entend
Dans la ramure frêle une sonore haleine,
Qui naît, monte, s'emplit, se déroule et s'étend
Sourde ou retentissante, et d'arcade en arcade
Se perd vers les confins noyés de brouillards froids,
Comme le bruit lointain de la mer dans la rade
S'allongeant sous les nuits pleines de longs effrois.
Et par delà les troncs tendant leurs grêles branches
Au revers de la gorge où pendent les mouffias,
L'on aperçoit au loin, semés de taches blanches,
Sous les nappes de feu qui pétillent en bas,
Les champs jaunes et verts descendant aux rivages,
Puis l'Océan qui brille et monte vers le ciel.
Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages
N'arrive. Et ce soupir, ce murmure éternel,
Pareil au bruit lointain de la mer sur les côtes,
Epand seul le respect et l'horreur à la fois
Dans l'air religieux des solitudes hautes.
C'est ton âme qui souffre, ô forêt! C'est ta voix
Qui gémit tristement dans ces mornes savanes.
Et dans l'effarement de ton propre secret,
Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes,
Sur l'homme, ou sur l'enfant vierge encor de regret,
Sur tous ses vils soucis, sur ses gaîtés naïves,
Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur son front,
Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives,
Roule ton froissement solennel et profond.
i34 POÉSIES DE LÉON DIERX.
Bien des jours sont passés et perdus dans l'abîme Où tombent tour à tour joie, espoir, et sanglot; Bien des foyers éteints qu'aucun vent ne ranime, Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot Sans pitié ni reflux de la cendre fatale ; Depuis qu'au voi joyeux de mes songes j'errais, O bois éolien! sous ta voûte natale, Seul, écoutant, au fond de tes sombres retraits, Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves, Ta respiration onduleuse et sans fin.
Dans le sévère ennui de nos vanités brèves, Fatidiques chanteurs au douloureux destin, Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ; Et tu versais en moi, fils craintif et pieux, Ta grande âme, ô nature ! éternelle offensée ! Là-bas, bien loin d'ici, dans l'azur, près des cieux, Vous bruissez toujours au penchant des ravines; Et par delà les mers, du fond des jours passés, Vous m'emplissez encor de vos plaintes divines, Filaos chevelus, d'un souffle lent bercés! Et plus haut que les cris des villes périssables, J'entends votre soupir immense et continu, Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables, Qui passe sur ma tête et meurt dans l'inconnu!