‹ PoésiesChapitre 61 sur 87 · JOURNEE D'HIVER · texte numérisé non relu

JOURNEE D'HIVER

Nul rayon, ce matin, n'a pénétré la brume, Et le lâche soleil est monté sans rien voir. Aujourd'hui dans mes yeux nul désir ne s'allume; Songe au présent, mon âme, et cesse de vouloir.

Le vieil astre s'éteint comme un bloc sur l'enclume, Et rien n'a rejailli sur les rideaux du soir. Je sombre tout entier dans ma propre amertume ; Songe au passé, mon âme, et vois comme il est noir !

Les anges de la nuit traînent leurs lourds suaires ; Ils ne suspendront pas leurs lampes au plafond ; Mon âme, songe à ceux qui sans pleurer s'en vont !

Songe aux échos muets des anciens sanctuaires. Sépulcre aussi, rempli de cendres jusqu'aux bords, Mon âme, songe à l'ombre, au sommeil, songe aux morts !

WiïGeSÈffiJb

STELLA VESPERA

L'image de Florence en moi s'était dressée

Ce soir-là. De nouveau, j'y suivais en pensée

Les pas silencieux de Stella Vespera.

Sœur des merveilles d'art qu'un beau siècle inspira,

Elle m'avait charmé comme un pur marbre antique,

Et me hantait depuis, fantôme énigmatique.

On disait sa famille oubliée. Un secret Cachait sa vie à tous. On ne la rencontrait Que dans quelque musée illustre. Sur sa trace, Comme un témoin souffert dont l'amour embarrasse, Une vieille toujours traînait à quelques pas, Les yeux fixés sur elle, et ne lui parlant pas, Duègne ou mère, à la fois cerbère et protectrice,

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Et tout en murmurant, soumise à son caprice.

Tous les jours, environ une heure avant le soir,

On la voyait venir dans les salles s'asseoir

En face d'un portrait de madone ou de dame

Qui d'un vieux maître avait absorbé la grande âme.

Elle restait ainsi, les bras croisés, couvrant

Le tableau d'un regard de défi, pénétrant

Et large, d'où partait vers la tête sans vie

Je ne sais quel éclair de dédain et d'envie.

Certe, avec ces chefs-d'œuvre au renom magistral,

Elle aurait, sans pâlir, pu lutter d'idéal ;

Et moi-même, j'avais, au fond des galeries,

Caché dans quelque coin obscur des draperies,

Maintes fois contemplé cet entretien muet,

Antagonisme étrange où nul ne remuait

Du type impérissable et du type éphémère.

Chacun s'écartait d'elle, ainsi que de sa mère.

On lui donnait vingt ans à peine. Une clarté

Comme un rayonnement entourait sa beauté;

Et sa splendeur semblait éclater tout entière;

Mais se sculptait aussi, comme en un bloc de pierre,

Dans une incomparable et mortelle froideur.

Ceux que vers elle avait attirés trop d'ardeur

S'étaient sentis vaincus et terrassés sur place

Par une pesanteur de mépris et de glace

Qui tombait de ses yeux sans pareils. Son vrai nom,

Nul n'avait jamais pu l'apprendre, disait-on.

Comme elle apparaissait vers une heure tardive

Dans les palais, sans bruit, solennelle et pensive,

On l'appelait partout du nom mystérieux

i$2 POÉSIES DE LÉON DIERX.

De Scella Vespera. Personne, jeune ou vieux, Par prière ou présent, n'avait obtenu d'elle Qu'elle posât jamais devant lui pour modèle. Elle n'aimait que l'art d'autrefois, et semblait Fuir le peintre au travail devant un chevalet.

Les curieux, lassés d'un effort inutile,

La laissaient disparaître au bas d'un péristyle,

Dans l'ombre et dans la foule. On s'était contenté

De bâtir une fable autour de sa beauté.

On disait qu'autrefois, Stella, sans aucun voile,

Avait brillé, joyau d'un palais, sur la toile,

Rêve divin d'un prince inconnu du pinceau,

Et sans rival, parmi ceux qui portaient le sceau

Des maîtres plus heureux dont la gloire se nomme.

Pour ce corps insensible, on disait qu'un jeune homme

Un peintre florentin, plus tard, s'était épris

D'un amour insensé, mais fervent, dont le prix

Fut d'animer aussi cette autre Galatée.

Un soir qu'il l'appelait dans la salle écartée,

Il la sentit tomber dans ses bras doucement.

Quand il mourut, Stella, fidèle à son amant,

Fut prise du dégoût de sa métamorphose ;

Et pour se rendormir dans sa première pose

Comme autrefois, au ciel d'un art patricien,

Voulut chercher son cadre et son palais ancien.

Mais soit qu'elle eût perdu la mémoire à cette heure,

Soit que le feu peut-être eût détruit sa demeure,

Elle ne put jamais les trouver. C'est ainsi

Que Stella, sous l'ardeur d'un unique souci,

STELLA VESPERA. i$i

Errait désespérée, et jalouse de celles

Qui dans l'orgueil serein des formes immortelles

De musée en musée insultaient son destin.

D'autres disaient encore et tenaient pour certain Que l'art avait en elle un malfaisant génie, Dont le regard, tombant sur une œuvre finie, Changeait la toile exquise en rebut d'atelier.

Tel était à Paris le récit familier

Qui depuis mon retour m'obsédait, plus encore

Ce soir-là; car octobre, agitateur sonore,

Semait dans l'air les voix des souvenirs perdus.

Et ces détails en moi montaient plus assidus,

Tandis qu'avec Centi, sur la berge isolée,

Je suivais lentement quelque lointaine allée.

Je l'avoue; en tout temps je me suis abreuvé

Des choses d'outre-vie, et n'ai que trop rêvé.

Mais Centi, le grand peintre, avait jeté mon âme

Dans les mondes obscurs dont l'étreignait la trame;

Et dans ses mots, parfois, filtrait subtilement

Le dangereux levain d'un bizarre aliment,

Qui, bien loin du réel comme un corps qu'on délie,

Me roulait aux confins troublants de la folie.

Ce soir, en regardant sous la fraîcheur des eaux

Où les arbres en feu plongeaient leurs lourds faisceaux,

La brume s'épaissir autour de leurs portiques,

Je sentais que l'esprit des songes fantastiques

Dormait autour de nous. Par instinct, j'arrêtai

Le récit sur les bords de mes lèvres monté.

Pour ne pas réveiller ce tentateur tranquille. Nous nous taisions, laissant derrière nous la ville.

Mon ami tout à coup dit, se tournant vers moi :

(( Qu'est-ce que le génie, après tout? C'est ma foi

« Qu'il est évocateur, aussi bien que prophète ;

a Que ce qu'il croit créer est l'image parfaite

« D'un être que retient l'avenir ou la mort,

a Ou qui, peut-être aussi, se cache à son effort

« Bien loin ou près de lui, mais dans son heure même,

« De son art patient réalité suprême,

a Mais qu'un cercle défend, redoutable au désir,

« Fatale à qui la cherche, et la voudrait saisir !

— « Et suivant vous, Centi, lui dis-je, faut-il croire a Comme une vérité ce dogme dérisoire? »

— Il se tut quelque temps, et, plus calme, reprit : « L'art est un miroir clair pour un puissant esprit ! « L'ancêtre, dont le nom m'est un lourd héritage,

« Eut, dit-on, la folie et la gloire en partage.

u Mais c'est un fait, célèbre à Florence, jadis,

(t Que cinquante ans après sa mort, sous Léon Dix ,

(( Dans cette même ville, on ne sait d'où venue,

(t Vivait aux yeux de tous une femme inconnue,

« Laquelle était l'exact et merveilleux portrait

a De son chef-d'œuvre à lui, qu'un grand prince montra

« Et que tous renommaient à l'égal d'un prodige.

— « Et qui donc le possède aujourd'hui? répondis-je.

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— 1 Quelque vingt ans après son palais s'écroula <( Dans la flamme avec lui. Mais laissons tout cela, « Venez bientôt me voir et parler de Florence. <(Je sens pour cette ville une étrange attirance ; (( Et pour m'en délivrer il faudra bien qu'un jour <( Dans la noble cité je m'éveille à mon tour. »

En rentrant, j'admirais à loisir, d'habitude,

Le riche encombrement du cabinet d'étude ;

Comme de vieux amis, je les connaissais bien

Ces dressoirs élégants de style italien ;

Ces ivoires jaunis, ces coupes, ces épées

Aux médailles d'acier par Cellini frappées ;

Ces bronzes florentins; dans leurs cadres toscans

Ces bustes de Seigneurs aux grands airs provoquants,

Tous à leurs noirs pourpoints portant la même date.

Cette fois, je passai devant eux à la hâte,

Mais non sans me 'sentir brusquement traversé

Par la sensation d'un glorieux passé ;

Et les mots de Centi sur Florence, la veille,

Me semblèrent encor tinter à mon oreille.

L'atelier m'attirait; et du premier coup d'œil Je demeurai cloué de stupeur sur le seuil,

Comme un halluciné devant l'ombre qui passe. Sur cinq grands chevalets, et tous me faisant face, Dans leurs cadres égaux reposaient cinq portraits Qui du même visage éternisaient les traits.

Du plafond, tout autour, tombaient les masses lourde Et droites de tapis anciens, aux couleurs sourdes; Et magnétiquement, je reportai les yeux Vers les tableaux, enfants d'un art prestigieux Sur lesquels un jour vif affluant dans la salle Versait obliquement sa nappe triomphale.

Chacun semblait le but d'un effort différent. L'on eût dit du premier quelque sombre Rembrandt. C'étaient les mêmes fonds de noires atmosphères Et d'obscurité chaude aux attrayants mystères; Mais jamais le pinceau du maître hollandais N'avait si loin poussé les ténèbres; jamais Si merveilleusement il n'en creusa les ondes Sous une transparence aux caresses profondes. Quant au visage même, à peine il paraissait Sur les bords de la nuit qui l'ensevelissait; Mais en me rapprochant, contemplateur avide, Quelque baigné qu'il fût par une ombre fluide Jalouse des blancheurs qu'elle cachait au jour, Quelque indécis que fût l'harmonieux contour Du col à la poitrine où le sein vient de naître, Il fallait bien aussi sur-le-champ reconnaître Une noblesse éparse au sommet de ce front,

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)ans les vagues lueurs qui plus bas se fondront ;

Jne suavité dans cette chevelure

)nduleuse ; une grâce enfantine et si pure

lur ces lèvres ; partout, sur ce visage enfin,

Jne virginité de calme séraphin,

Jne fleur de jeunesse, une aristocratie

)e rêve, s'" unissant dans sa gloire adoucie

^. la solennité d'une apparition,

)ont Rembrandt n'a jamais cherché l'impression.

Concevez à présent cette confuse image l'avançant de degrés en degrés, d'âge en âge, )e toile en toile, vers la lumière et vers vous ; )u fond de ces vapeurs au rayonnement roux, f oyez-la s'imprégner chaque fois d'une vie >lus intense, toujours à l'ombre plus ravie, /"irginale toujours, mais femme cependant )e plus en plus, plus fière aussi vous regardant, Lt des limbes premiers de son adolescence arrivant dans l'essor de sa jeune puissance Jusqu'à réclosion enfin d'une beauté îùre d'avoir conquis son immortalité, rels, j'admirais, plongé dans de longues extases, les portraits successifs, insaisissables phases )e la forme endormie encor dans sa candeur, V la forme splendide, au réveil contempteur Jui se connaît et qui s'impose ; de la vierge Ju'un songe inconscient et sans amour submerge V. celle qui se sent aimée, et dont les yeux ^e réfléchissent rien d'un cœur silencieux.

i$& POÉSIES DE LÉON DIEUX.

Et maintenant, tout près de moi, la pâle tête Qui dans le dernier cadre, illusion complète, Respirait, échappée aux baisers de la nuit, Dardant vers moi l'éclair d'un regard qui poursuit, S'enveloppant de vie et d'éclat, palpitante Des vivaces espoirs d'une éternelle attente, Et magnifiquement, comme un matin d'été, Epanouie au sein de sa propre clarté, Ainsi qu'en un miroir un reflet qui s'obstine, C'était bien cette fois la tête florentine De Stella Vespera, telle que bien souvent Je l'avais contemplée immobile et rêvant.

Jamais l'art ne fixa d'un pinceau plus fidèle Dans son panthéon chaste un glorieux modèle, Jamais aussi, devant le génie et l'amour, Plus belle vérité ne se fit voir au jour.

Ainsi, mon souvenir, dans sa forme absolue,

Triomphant, tout à coup se dressait à ma vue,

M'enchaînait de nouveau, si loin ! et se parait

D'un charme plus profond fait d'un nouveau secret,

Emplissant l'atelier du silence des temples !

Et moi, je m'abîmais dans ses prunelles amples.

Bien des heures, j'avais jusqu'ici médité,

En pensant à ses yeux, sur leur étrangeté.

Ce jour-là seulement, devant cette peinture,

J'en surpris la raison dans son essence obscure.

u Oui, me dis-je; en effet ! l'un de ses yeux est noir

Et luisant comme l'encre, et l'autre comme un soir

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Sans lune, est d'un bleu sombre étoile de lumières ; Et leurs disques rivaux emplissent les paupières ! »

Enfin, un dernier cadre, isolé dans un coin De l'atelier, restait dans l'ombre un peu plus loin. Ce n'était qu'une ébauche, une esquisse légère, Mais toujours de Stella, l'obsédante étrangère. Quel nimbe reluirait sur ce front renaissant ) Centi voulait-il donc, d'un regard plus perçant, .Artiste inassouvi, surpasser la nature, Et d'un beau plus divin essayer l'aventure ? Du bien, comme il avait, magicien de l'art, Suivi cette beauté d'un scrupuleux regard Dans son essor, depuis l'aube crépusculaire Jusqu'à l'heure qu'un ciel d'apothéose éclaire, \llait-il la poursuivre, artiste sans pitié, Dans son déclin aussi chaque jour épié }

Et le temps s'écoulait. Mes yeux enthousiastes roujours de ce visage interrogeaient les fastes ; Et comme sur les bords d'un puits vertigineux, fe me sentais sans fin serré des mille nœuds 3'une énigme enlacée à l'énigme contraire ; Et nul raisonnement ne pouvait m'y soustraire; it dans la vaste salle où je demeurais seul, 1 me semblait parfois que l'esprit de l'aïeul derrière moi glissait au fond des angles sombres, Zar vers les murs déjà s'amoncelaient les ombres. -,e soir vint. Eperdu d'extase, stupéfait, Fe regardais toujours. Le génie, en effet,

i6o POESIES DE LEON DIERX.

Ne laisse pas en vain sur ses œuvres empreinte L'âme de sa pensée. Une invisible étreinte Plane encor sur la toile abandonnée, et tient Dans son réseau subtil le profane qui vient Troubler de son regard l'atelier solitaire.

La nuit s'épaississait au fond du sanctuaire, Noyant tout, chevalets, cadres et cheveux blonds. Et seulement alors, furtif, à reculons, Je sortis lentement, chassé par ces fronts pâles, Qui, lumineux, pareils à de larges opales, Paraissaient, sous le flux des ténèbres montant, Me poursuivre et froncer leur sourcil mécontent.

Le malheur s'abattit sur moi cette nuit même, Et pour longtemps crispa sur mon cœur sa main blême. Au fond d'une retraite ombreuse, et dans l'oubli De Stella, je vécus au loin enseveli.

Je revins. Quelques jours plus tard, dans un musée,

Je promenais sans but ma tristesse apaisée,

Quand je vis disparaître au bas d'un escalier

Une vieille au costume ancien et singulier .

Qui me remémora la vierge d'Italie

Qu'à ses portraits lointains une énigme relie.

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