STELLA V ESPERA
Et ton cœur bat en moi, divin Pygmalion ! Qui donc a pu railler ton amour ineffable î* Ta Galacée, ô Grec ! n'était point une fable ! Ce n'est pas ta statue au marbre radieux Qui s'anima pour toi sous le souffle des dieux. Non; mais ils t'ont permis, ton œuvre terminée, De rencontrer alors la femme devinée ! »
« Celle-là, quant à moi, j'en reste convaincu, Lui dis-je, n'est qu'un songe, et n'a jamais vécu ; Mais les autres, Centi ! Vous avez, je le jure, Sous le soleil de tous vu passer leur figure ! »
— « Où donc l'aurais-je pu, dit-il; mais que me font Ces ébauches d'ailleurs ? Dans leur néant profond Qu'elles rentrent ! Voici la seule qui soit faite Pour moi, l'évocateur, ou pour moi le prophète ! Et maudits soient-ils tous ces pinceaux ! je suis né Trop tard, ou bien trop tôt! L'amour est condamné! Car l'amour est au fond du royaume des rêves, Dans les Edens perdus qu'ont remplacés les grèves, Dans les mondes encor sans voix et sans échos, Dans le silencieux amas des vieux chaos, Dans la poussière d'or des mirages splendides, Dans les eldorados noyés des Atlantides ! Oui, je vous dis qu'un jour elle vivra, sinon Qu'elle est morte à jamais sans avoir su mon nom ! »
Et pendant qu'il parlait, je voyais sur sa lèvre,
i6i POESIES DE LEON DIERX.
Trembler le désespoir furieux, et la fièvre.
« Regardez, reprit-il , elle a chassé la nuit
Qui jadis l'entourait, jalouse, et qui s'enfuit !
Elle apparaît, semblable à l'étoile dernière,
Sur mon cœur épanchant tout un ciel de lumière !
Et je l'aime ! Et jamais l'éclair d'un œil vivant,
Je le jure, ici-bas n'a frappé plus avant,
Ni fait plus tressaillir les profondeurs d'une âme !
Dans l'amour éternel d'un amant, jamais femme,
Comme une reine au fond d'un palais, n'a marché,
De salle en salle, aux chants d'un orchestre caché,
Vers un trône plus beau, d'un pas plus sûr ! Je l'aime,
Celle-là dont ma main a retracé l'emblème,
La morte, ou l'invisible encor, l'être innomé
Qui, si j'avais vécu plus tôt, m'aurait aimé,
Qui m'aimerait plus tard, si je pouvais revivre;
La femme qui peut-être en ce moment enivre
Quelque part, d'autres yeux, ô rage ! que mes yeux,
Et qui doit, loin de moi, mourir sous d'autres deux !
Ah ! si vraiment tu vis ! Si je pouvais le croire !
Périssent d'un seul coup mon génie et ma gloire !
Et vienne aussi la mort ! Je l'accepte ! content,
Pourvu que je te voie, une heure, un seul instant,
Et te parle, et t'entende, et t'admire, et t'adore
O toi qui m'aimeras! ô femme dont j'ignore
La patrie et le nom! toi qui prends mon destin,
Et souris, comme au ciel l'étoile du matin ! »
Je tressaillis ainsi qu'un blessé que l'on touche, Et mon secret déjà s'échappait de ma bouche ;
STELLA V ESPERA. i5$
Derrière nous un bruit de pas, en ce moment, Nous fit nous retourner tous les deux brusquement Vers le vaste rideau qui recouvrait l'entrée. Dans un angle une main subitement montrée, Avec un geste prompt l'écarta tout entier, Repliant les anneaux sur la tringle d'acier. Et debout sur le seuil, grande et sombre statue. Une femme était là, de velours noir vêtue, Comme en un autre cadre, immobile, les traits Ensevelis d'un voile aux attirants secrets, Pareille aux visions des nuits surnaturelles, Qui versant le vertige aux yeux fixés sur elles Fascinent les vivants par leur solennité. Une femme était là, nous cachant sa beauté, Au maintien qu'aussitôt j'avais cru reconnaître, Et vers qui, jaillissant de la haute fenêtre, Comme pour un salut, ruisselèrent d'un bond Les feux enorgueillis du soleil moribond. Dès qu'elle eut aperçu la peinture immortelle, Son front étincela sous l'obscure dentelle ; Alors, d'une voix lente, au timbre musical Comme le clair écho d'un sonore métal, Elle laissa tomber ces mots dans le silence:
<( Au beau siècle de Fart, autrefois, dans Florence, Grand parmi les plus grands, fut l'un de vos aïeux. Dont le chef-d'œuvre était le portrait merveilleux De mon aïeule à moi, qu'on nommait dans la ville L'étoile du matin. Dans un siècle infertile Votre nom seul rayonne. En vous je reconnais
i66 POESIES DE LEON' DIERX.
Le plus digne héritier des anciens ; je venais Au grand peintre Centi demander de renaître Sous le divin pinceau qu'il tient de son ancêtre, Moi, dont le nom, là-bas, est l'étoile du soir ! »
Et moi, je frissonnai dans mon égarement;
Car aujourd'hui, Stella, du portrait prophétique
Marchait vivante image, et modèle identique.
Je sentis mes cheveux se hérisser d'effroi,
Car Centi tout à coup s'était rué sur moi,
Car ses doigts sur mon bras incrustaient leurs tenailles,
Et j'entendais courir, en rayant les murailles,
Un rire aigu, montant et retombant sur nous,
Le rire intarissable où se tordent les fous !
Un ange sur mon front déploya sa grande aile ;
Une ombre lentement descendit vers mes yeux ;
Et sur chaque paupière un doigt impérieux
Appesantit la nuit épaissie autour d'elle.
Un ange lentement déploya sa grande aile,
Et sous ses doigts de plomb s'enfoncèrent mes yeux,
Puis tout s'évanouit, douleur, efforts, mémoire ;
Et je sentais flotter ma forme devant moi,
Et mes pensers vers elle, à travers l'ombre noire,
S'échappaient de mon corps pêle-mêle, et sans loi.
Une forme flottait, qui semblait mon image.
I/ai-je suivie une heure ou cent ans? Je ne sais.
Mais j'ai gardé l'horreur des lieux où je passais.
La sueur de l'effroi coulait sur mon visage
D erriere cette forme où vivait mon image.
Pendant combien de jours et de nuits? Je ne sais.
Mais sous les deux plus noirs que l'encre, ou pleins de fiai
Pour toujours je sentais quelque chose en mon cœur
Voler vers ce contour luisant comme une lame,
Quelque chose de moi qui faisait ma vigueur.
Et voilà devant nous qu'une forêt géante Balança tout à coup sous le ciel embrasé Son sinistre manteau d'un sang tiède arrosé. Comme un rouge flocon d'une neige brûlante, Un âpre vent, du haut de la forêt géante Jusqu'au sol par les feux du soleil embrasé,
LE RÊVE DE LA MORT. i59
Secouait chaque feuille à travers les ramures.
Et de mou front aussi chaque rêve tombait,
Et dans mon spectre, avec de très-lointains murmures,
Chaque rêve tombé de mon front s'absorbait.
Sur ma tête sifflaient de lugubres rafales ; Et le gémissement surhumain de ce bois Semblait l'appel perdu de millions de voix. C'était le long sanglot des morts, par intervalles, Qui du fond des tombeaux passait dans ces rafales. Un lac de sang luisait au milieu de ce bois, Et coulait d'un soleil aux ondes écarlates. Et mes anciens désirs ruisselaient au dehors , Vers mon fantôme clair, avec leurs tristes dates, Mes désirs ruisselaient et désertaient mon corps.
Et ce lac grandit, tel qu'une mer sans rivage Et ce globe penché sur l'horizon semblait
Un cœur énorme au loin dardant son vif reflet. C'était le vaste cœur des peuples d'âge en âge, Saignant sur cette mer étrange et sans rivage. Et ce qui s'épanchait de cet astre semblait Le sang, le propre sang de l'humanité morte ; Et nous voguions tous deux sur ce flot abhorré. Mon image brillait plus distincte et plus forte Et j'y sentais nager mon esprit aspiré.
Sous la nappe sans bord de cette pourpre horrible Le soleil disparut tout à coup, et le ciel A sa place creusa son azur solennel, Par delà le regard, par delà l'invisible. Et dans Féther profond, sous cette pourpre horrible, Des astres inconnus s'enfonçaient dans le ciel, Toujours, toujours plus loin, au fond de l'insondable. Chaque éclair de leurs yeux m'emplissait comme un se Et tous mes sens, vers l'être à mon reflet semblable, Abandonnaient mon corps dans un dernier frisson.
Comme un épais rideau fait d'un velours rigide, Monnaie derrière moi l'ombre du dernier soir ; Le rouge de la mer se fondait dans le noir ; Maintenant rien de moi n'allait plus vers mon guide ; Et sur mon corps montait comme un manteau rigide Une éternelle nuit après le dernier soir. Et là, tout près de moi, ce double de moi-même, Qui me regardait, plein d'un dédain envieux, C'était, je le compris, prête à l'adieu suprême, Mon âme à tout jamais libre sous les grands cieux.
Comme un glaive éclatant hors d'une antique gaine, Elle était là debout avec son regard clair, Dont je sentais le froid pénétrer dans ma chair. Elle était là visible, et désormais sans chaîne ; Telle qu'un glaive nu debout près de sa gaine, Elle m'enveloppait avec son regard clair.
Et tout me regardait:, conscience, pensée,
Espric, rêves, désirs, joie, espoirs et douleurs,
Qui reprenaient, du fond de l'angoisse passée,
Leurs formes, leurs parfums, leurs sons et leurs couleurs
Et voilà devant nous qu'une arche de lumière,
Jusqu'au ciel, par-dessus les étoiles, d'un jet,
De la nuit comme un pont gigantesque émergeait,
Un chemin dans l'éther fait d'astres en poussière.
Mon âme alors me dit : Cette arche de lumière
Qui traverse les cieux agrandis d'un seul jet,
Ici, du temps sortie, à l'éternité mène.
Chair inerte, matière, ô corps ! vieux ennemis,
Je m'affranchis de vous, geôliers de l'âme humaine ;
Retournez par la mort dans le néant promis !
Reste! cria le corps, reste près de ton frère! Lâche et vil compagnon, je t'ai toujours haï.
N'ai-je pas chaque jour à ton ordre obéi? Tu mens, et ton désir au mien était contraire. Reste, je me soumets, prends pitié de ton frère ! Meurs! tu me hais aussi, comme je t'ai haï. Reste ! je t'aimerai, car la mort m'épouvante. Mes remords sont tes fils, seule il m'en faut souffrir. Moi, j'ai souffert aussi par toi, sœur décevante. L'oubli gît dans la tombe où tes os vont pourrir.
Qui me consolera dans la nuit où je sombrer
En moi qui versera le repos et la paix?
Oh ! mourir; ne plus voir le clair soleil jamais?
Oh! revivre, et jamais ne s'endormir dans l'ombre !
Le froid horrible emplit cette nuit où je sombre !
L'infini qui m'étreint ignore hélas ! la paix !
La mort rit et m'attend ! — Un ange aussi m'appelle!
Je maudis ton orgueil! — Et moi ta lâcheté !
L'horreur du noir néant crispe ma chair mortelle !
Et moi, pleine d'horreur j'entre en l'écernité !
Un choc intérieur traversa tout mon être. Tout disparut. Mon corps alors resta tout seul, Et la nuit l'enlaça de son épais linceul ; Nuit, telle qu'un vivant n'en peut jamais connaître. Un frémissement froid courut dans tout mon être, Et dans le vide affreux je m'abîmai tout seul. L'angoisse de la chute était l'idée unique, Qui survivait encore au fond de mon cerveau ; Puis insensiblement la terreur tyrannique S'évanouit, en moi laissant un sens nouveau.
La nuit filtrait en moi, fraîche comme un breuvage ;
Mes pores la buvaient délicieusement ;
Je roulais enivré dans un doux tournoîment ;
Et toujours j'approchais du ténébreux rivage
Où l'ombre dans les corps filtre comme un breuvage.
Le Léthé de la nuit délicieusement
'emplissait d'un silence ineffable ; et la vie e comprendra jamais le silence et la nuit, ui toujours plus sentis par ma chair asservie, ontaient comme le jour, croissaient comme le bruit.
: maintenant au bord de l'Erèbe immobile, ius l'œil démesuré d'un fixe et noir soleil,
reposais enfin dans l'éternel sommeil, icondant de mon sang les veines de l'argile. )ujours, toujours plus noirs, dans l'Erèbe immobile, )mbaient les longs rayons d'un fixe et noir soleil ;
je comptais sans fin, ainsi que des secondes, s siècles un par un tombés des mornes deux, s siècles morts tombés de l'amas des vieux mondes, >mbés dans le néant noir et silencieux.