‹ PoésiesChapitre 65 sur 87 · LA PRIERE D'ADAM · texte numérisé non relu

LA PRIERE D'ADAM

Et plus triste toujours, Adam, seul prosterné, Priait. Et sous ses mains saignait son cœur encore, Chaque fois qu'éclatait dans la brume sonore Ce cri sans trêve : « Adam, un nouvel homme est né ! »

— « Seigneur ! murmurait-il, qu'il est long ce supplice !

Mes fils ont bien assez pullulé sous ta loi.

N'en tendrai-j e jamais la nuit crier vers moi :

« Le dernier homme est mort ! Et que tout s'accomplisse ! »

LE RENDEZ-VOUS

Bâti par des mains inconnues, Un féerique palais, longtemps, Ouvre au vent frais des avenues Ses fenêtres à deux battants.

A chaque porte, en grand costume, Sonnant du cor sur l'escalier, Un page, suivant la coutume, Vante le seuil hospitalier.

Le suzerain de ce domaine, Dans les salles de son palais, En riche apparat se promène, Comptant son or et ses valets.

LE RENDEZ-VOUS. 179

D'heure en heure, son œil avide Interroge les horizons.

L'écheveau du temps se dévide ; Les jours passent, et les saisons.

Il attend toujours ses convives.

Malgré les vents, malgré les froids.

Il croit entendre leurs voix vives, Et le galop des palefrois.

Sa table pour eux est dressée Chaque jour, et versé son vin.

Il les fête dans sa pensée ; Et les pages sonnent en vain !

Mille brillantes cavalcades Passent là-bas sur les chemins, Comme fuyant les embuscades D'un manoir aux durs lendemains.

Noble, il se fie à la noblesse Des invités de haut renom.

Honteux du soupçon qui le blesse, Aux pages las il répond : Non !

(( Non ! redorez toutes mes salles !

Rallumez ce soir les flambeaux!

Allez dans mes plaines vassales ; Apportez-moi des fruits plus beaux !

t8o POESIES DE LEON DIERX.

(( Changez les fleurs sur ces balustres ! Resablez les routes du bois !

Ils viendront mes hôtes illustres !

C'est en leur honneur que je bois ! »

Et nul ne vient ; nul équipage Ne piaffe aux portes du château.

Et sur son perron chaque page, Epuisé, dort dans son manteau.

Tandis que le temps ronge et mine Au dehors les murs recrépits, Le palais toujours s'illumine Partout, plein d'échos assoupis.

Un soir d'orage, les rafales, Au bruit des volets rabattus, Soufflent les torches triomphales Dans la main des hérauts têtus.

Et voilà, dans la nuit sonore Des pas nombreux sur le parquet :

Salut, dit l'hôte, à qui m'honore !

a Et mon cœur vous revendiquait! »

— « Allons! Comme nous tiens parole !

Lui répondent les arrivants ; Mets à ton seuil ta banderole, Malgré la nuit, malgré les vents.

LE RENDEZ- VOUS

(( Nous venions tous en compagnie A nos chevaux livrant les mors.

Au souffle d'un mauvais génie Sur la route nous sommes morts.

(( Morts, nous tenons notre promesse ; Et pour tombe nous choisissons, Défunts sans cercueil et sans messe, Ton palais aux beaux échansons !

« Châtelain! qu'on nous rassasie; Mais de nous surtout n'attends pas Discrétion ou courtoisie.

Il sera long notre repas !

« Nous avons tué sur tes portes Tes sonneurs de cor endormis.

Voyons comment tu te comportes, Châtelain, avec tes amis !

a Nos noms étaient : Joie, Espérance, Amour, Gloire, Bonheur, Repos.

On lisait écrit : Délivrance, En lettres d'or sur nos drapeaux.

u On nous nomme aujourd'hui Tristesse, Solitude, Soucis, Douleur, Et Désespoirs. La sombre Altesse Qui nous commande, est le Malheur! »

i8a POESIES DE LEON DIERX.

Et lui, pour fêter ces vampires, Leur sert dans l'ombre, en frémissant, Son cœur fier de ses longs martyres, Son cœur loyal, riche de sang.

Et depuis, dans le noir domaine Dure encor l'horrible festin.

On lit au fronton : âme humaine Qui tient sa parole au destin !

LE MANCENILLÏER.

La jeunesse esc un arbre aux larges frondaisons, Mancenillier vivace aux fruits inaccessibles ; Notre âme et notre cœur sont les vibrantes cibles De ces rameaux aigus d'où suintent les poisons.

O palmes, dont la sève est notre sang ! feuillage, Vert remords surplombant l'horreur des jours passés, Ironiques remparts, sous le ciel vous croissez, Car nos désirs vers vous sont dardés avec rage.

Nulle bouche n'a ri, nul oiseau n'a chanté, Nulle fleur n'a relui dans ces lourdes ramures. D'où viennent ces parfums, ces rires, ces murmures, Vains reflets de ce qui n'a jamais existé?

Arbre vert du passé, mancenillier sonore^ Je plante avec effroi la hache dans ton flanc, Bûcheron altéré d'azur, vengeur tremblant, Qui crains de ne plus voir le ciel mentir encore!

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