LA CHANSON DE MAHALL
C'est un soir calme; un souffle aux arômes subtils Vanne de fleurs en fleurs, dans le parc séculaire, Le pollen qu'il dépose aux pointes des pistils. Un soir d'été tranquille, une nuit tiède et claire ; La lune pacifique arrose les halliers ; Et dans l'herbe, pareils à deux grands boucliers Qui d'un duel gigantesque attesteraient l'histoire, Dorment deux lacs jaloux, d'acier blanc criblé d'or.
Dans le sombre château brille seul l'oratoire De Gemma. — Par moments, le long du corridor, Comme l'appel lointain d'un mourant qu'on emporte, Se traîne le soupir du vent, de porte en porte. Hors la fenêtre rouge aux deux meneaux, en croix,
i8tf POESIES DE LEON DIERX.
Tout est noir ec désert dans la vieille demeure ; Hors la plainte du vent, rien n'élève la voix ; Dans le calme manoir rien ne rit ou ne pleure.
Sur l'oratoire étroit pèse le dùme obscur ;
Mais un haut lampadaire est dressé près du mur,
Et sur un portrait d'homme au noir sourcil projette
Les tremblantes lueurs d'une lampe d'argent.
L'âme du mort revit sur l'image inquiète,
Sans cesse du front blême aux lèvres voltigeant.
Au dossier blasonné de sa chaise ducale,
Croisant les mains, se tient Gemma, muette et pâle,
Immobile, debout, jeune et belle, en grand deuil.
Son bras luit à travers le crêpe qui le voile.
Foyer toujours ardent, s'allume encor son œil
Dont les fixes rayons jaillissent sur la toile.
Dans son cadre d'ébène, en face, un haut miroir
Réfléchit le portrait de l'homme au sourcil noir,
La veuve comme un spectre et les sombres tentures
Qui s'écrasent le long des murs sur le tapis ;
De longs jets de cristal courent sur ses sculptures.
Assise à la fenêtre et les yeux assoupis,
Une vieille marmonne entre ses dents branlantes,
Troublant seule parfois le vol des heures lentes.
Tout au fond pend un christ d'ivoire, et devant lui
Brille un riche missel incruté d'armoiries,
Sur le prie-Dieu de chêne, auprès de son étui.
Le silence s'amasse aux pieds des draperies.
Et voici que, crispant ses deux mains sur son cœur,