LA CHANSON DE MA HALL
— La pluie aux grains froids sur mes membres tombe. . . Les yeux sur le portrait, Gemma ne l'entend pas ; Son corps est immobile et sa lèvre est muette, Mais son amour ainsi toujours gronde en son sein :
— <( Ah ! dans ces yeux ouverts une âme se reflète ! Et j'y vois clairement flotter encor l'essaim
Des rêves incompris qui maintenant me rongent !
Tyranniques regards ! comme en mon cœur ils plongent !
Mieux et plus haut en moi que les yeux d'un vivant,
Ils parlent nuit et jour et m'ont enfin soumise;
Et j'y vois se mirer, balayés par le vent,
Tous les édens fermés de la terre promise !
Mais les innassouvis dorment-ils à jamais)
Dans tes lits donnes-tu l'oubli que tu promets^
O mort î — A-t-il donc pu m'oublier dans ta fosse !
Il n'aimait point alors! Seule, je sais aimer,
Moi qui sens que ta voix comme toute autre est fausse,
Et qu'à l'heure où sur moi le plomb va se fermer,
Mon amour éternel, pour l'éternel supplice,
M'enlacera les seins de son royal cilice!
Mais non! s'il était vrai que pour l'éternité
Rien ne survit, ô mort ! de l'antique amertume ;
De moi, de son amour s'il n'a rien emporté,
Qui donc met dans ses yeux comme un appel posthume r »
Et Gemma se rapproche et touche le portrait,
Dont une clarté douce anime chaque trait,
Et dont la lèvre luit plus rouge, et semble humide.
— Mâhall sur l'escabeau chante encore tout bas :
i$>2 POESIES DE LEON DIERX.
(( Il sait des secrets plus vieux que la tombe!
— La pluie aux grains froids sur mes membres tombe. Oh ! rouge est la fleur ! mortel son poison ! Pourquoi la veut-il? pour quelle hécatombe?
— Moi, dans la forêt, je cours sans raison!... Un mort veut baiser, ô fleur ! ton poison !
Hier, j'ai frotté de poison sa bouche.
Dans son cadre il dort : que nul ne le touche ! »
— « Non, non ! — pense Gemma, — quelque désir avide Jaillit de ces yeux noirs qui ne me quittent pas.
La mort a des secrets plus anciens que la tombe ! L'éclair qui m'enveloppe et sous qui je succombe, Quel peintre aurait donc su le fixer dans ces yeux ) Non ! j'aime mieux plutôt croire qu'une âme encore Me poursuit par delà son tombeau soucieux ; Qu'un amour plus ardent, dont l'effluve dévore, Peut triompher enfin quand les sens sont glacés. Ah ! s'il en est ainsi, chère ombre ! c'est assez ! C'est assez t'agiter ! Ou vengeance ou victoire, Vois, je t'aime aujourd'hui plus que tu ne m'aimais ! Apaise-toi ! repose enfin dans la nuit noire ! Plus que ne fit le tien, mon cœur saigne à jamais; Et j'expie! et j'attends l'heure du dernier râle. Alors vers toi j'irai dans la paix sidérale, Plus riche de baisers et de larmes de sang, Que toi de désespoir et de rêves stériles !
— Une flamme qui tremble et qui va pâlissant