LA CHANSON DE MAHALL
Fait courir sur les murs les ombres les plus fébriles ; Et la vieille Mâhall chante encore tout bas :
« A travers un cadre il tendait la bouche. J'ai frotté la fleur. Que nul ne le touche !
— Le désir des morts dompte les vivants. Ainsi qu'un portrait, dans un cadre il couche !
— Dans mon veux corps vide et branlant aux vents, Les âmes des morts veillent les vivants ! »
Gemma vers le portrait a fait un dernier pas. Elle colle sa bouche ardente sur la lèvre De l'homme au sourcil noir, qui semble avoir souri ; Puis chancelle, frémit de courts frissons de fièvre, Et tombe empoisonnée, et sans pousser un cri !
Je suivis dans les bois l'enfant aux cils soyeux. Non loin d'un petit lac dormant nous nous assîmes ; Tout se taisait dans l'herbe et sous les hautes cimes ; Nyssia regardait le lac silencieux, Moi, le fond de ses yeux.
— « Sources claires des bois ! dit Nyssia ; fontaines Où le regard profond sous l'onde va plongeant! Tranquillité du ciel sous la moire d'argent,
Où tremblent des roseaux les luisantes antennes, Et les branches lointaines ! »
— Je disais : « Larges yeux de la femme ! ô clartés, Où l'amour entrevoit un ciel insaisissable !
O regards qui roulez aux bords des cils un sable Fait de nacre, d'azur et d'or ! Sérénités Des yeux diamantés ! »
— Nyssia die : a Là-bas, ce bassin solitaire
Qui don ainsi sans ride au fond du bois, vraiment. Semble avoir la puissance étrange de l'aimant. Autour de lui, regarde, un brouillard délétère Plane comme un mystère. »
— Je répondis : « Tes yeux, Nyssia, tes yeux clairs. Ces yeux que mon soupir sans les troubler traverse. Fascinent par l'attrait de leur langueur perverse. Un magique pouvoir aiguise leurs éclairs
Qui filtrent dans mes chairs. »
— « Vois, disait Nyssia, l'étonnante apparence Qu'ont les plantes sous l'eau, les plantes et les fleurs. Comme tout se revêt de féeriques couleurs !
Sous ce lac enchanté je sens qu'une attirance Vit dans sa transparence. »
— « Dans tes yeux, lui disais-je, ô Nyssia ! je vois Tous mes rêves, tous mes pensers, toutes mes peines. Rien qu'à les voir, mon sang se tarit dans mes veines. Souriants sous la nacre, au fond de tes yeux froids
Ils vivent, je le crois. »
— (( Suis sur tous ces reflets, suis la molle paresse D'une flamme émoussée au fond d'un ciel plus doux. Ces images de paix qui s'allongent vers nous,
Les sens-tu nous verser l'ineffable tendresse De l'eau qui les caresse ) »
— (( Nyssia, dans tes yeux je contemple, charmé, Tous mes désirs nageant vers un azur plus tendre. Tu regardes là-bas, Nyssia, sans m'entendre ; Mais mon âme revoit son fantôme pâmé
Dans tes yeux enfermé. »
— « Et pourtant, comme autour du bassin, me dit-elle, Tout est morne ! Partout, vois, sur cette eau qui dort Les arbres amaigris se penchent ; tout est mort.
On dirait sur la rive une noire dentelle ; Cette source est mortelle. »
— <( Prunelles ! chers écrins aux limpides cristaux ! Quand la frange de jais de vos grands cils s'abaisse Et sur la joue au loin projette une ombre épaisse, Je crois voir se fermer sur mille Eldorados
De funèbres rideaux, »
— a Dans ces pâles gazons où périt toute chose, Tandis que leurs reflets restent verts sous les eaux, Vois ces tertres, cachant le long des noirs roseaux, Comme l'ancien secret d'une métempsycose.
Là, sais-tu qui repose? »
— a Autour de ta paupière, à l'ombre de tes cils Dont les reflets charmants, derrière tes yeux calmes, Caressent mes désirs comme de douces palmes,
Ah ! pour s'être enivrés de philtres trop subtils, Des rêves dorment-ils? »
— a Les nymphes de ce bois sont dans 1* herbe enterrées, Les nymphes dont encor palpite le reflet, S'éternisant sous l'eau dans sa blancheur de lait, Comme celui des fleurs qu'elles on; admirées,
Par un charme attirées. »
— « Sous l'éternel éclat de. tes grands yeux polis, Mille rêves pareils au mien, mille pensées Reluisent. Je crois voir les ilammes renversées
Des amours que les bords de ces yeux sous leurs plis Roulent ensevelis. »
— <( Lentement ces reflets ont tari toute sève,
Et tout revit sous l'eau si tout meurt sur les bords. Ces images ont pris la vie à tous les corps, Arbres, nymphes et fleurs, qui, penchés sur la grève, Ont contemplé leur rêve. »
— « Nyssia, que me fait ce lac mystérieux
Dont tu parles } vers moi tourne enfin tes prunelles ! Je sens que tout mon être absorbé passe en elles ; Et que mon âme entière a plongé scus les cieux, Nyssia, de tes yeux. »
Et Nyssia sourit : « Vis ou meurs, que m'importe ! Dit-elle, maintenant que tressaille à son tour Dans mes yeux l'immortel reflet de ton amour. Oui, c'est vraiment ton âme, au fond de cette eau morte. Ton âme, que j'emporte ! »
içH POESIES DE LEON DIERX.
Et l'eau se referma sur elle ; un souffle erra Longtemps au bord du lac, le souffle de son rire. Et moi, je vois au fond mon reflet qui m'attire, Et qui, lorsque ma vie à la fin s'éteindra, Sous l'eau me survivra.