‹ PoésiesChapitre 77 sur 87 · HEM RICK, LE VEUF · texte numérisé non relu

HEM RICK, LE VEUF

Et l'orage est prochain sur tous les horizons

Des gorges de Carnac aux sauvages gazons;

Aux vieux troncs de leurs bras entr'ouvrant leurs blessures;

Aux grands dolmen rangés dans la brume, tout droits :

Aux flaques de sang vif et. fumant par endroits,

Où, comme un assassin couvert d'éclaboussures.

Le soleil, en fuyant le farouche plateau,

Laisse choir après lui son criminel manteau.

Semblables à des bras tendus, pleins de colère, Rétrécissant leur vol rapide et circulaire, Des nuages armés d'éclairs, très-bas et noirs, S'élancent ; de partout la foudre furibonde Eclate effrayamment de seconde en seconde ; Et la nuit formidable ouvrant ses réservoirs, Verse avec tous les bruits convulsifs des tempêtes. Aux hommes la terreur, et la folie aux bêtes.

Et comme un endormi flagellé tout à coup, Hemrick alors rugit, sur l'étrier debout, Blême, la droite haute, et la tête en arrière ; Et tandis qu'emporté par son vieil étalon, Il passait, l'œil sanglant, à travers un vallon Qu'étoilaient sous le ciel en feu des croix de pierre.

Un sanglot surhumain, un cri désespéré, Vers les mores s'exhala de son cœur déchiré :

« Non! malgré les six pieds de terre sur vos restes,

« Malgré vos os blanchis dans l'ombre, ô morts funestes,

(( Cria-t-il ; dût ma voix implacable, plus haut

« Que la nue éclater pendant cent ans ! Dussé-je

« User à votre seuil un poignet sacrilège,

« Vous ne dormirez point ce soir, traîtres ! Il faut

(( Que vous vous réveilliez ! Il faut que vos oreilles

« S'emplissent à jamais de l'horreur de mes veilles !

a Ah ! vous ne dormez pas ! Et le long des cyprès, « Vos spectres amoureux, l'un de l'autre tout près, « Comme je les ai vus dans mes nuits de tortures, « Errent encor là-bas, comme jadis heureux! « Et cette nuit terrible est sans effroi pour eux ; « Et vous trompez aussi l'ange des sépultures ! a Enlacés dans la pluie et la foudre et les vents, <( Insensibles tous deux aux douleurs des vivants!

a Vous flottez devant moi, là-bas, lâches fantômes! « Amants parés de fleurs aux sinistres arômes! (( Et pendant que, debout à leurs portes d'airain, « Sur les dalles d'un lourd sabot de fer heurtées, (( Mille formes de morts se lèvent irritées; « Pendant qu'il vous poursuit cet étalon sans frein, « Et que mon bras armé dans ma fureur se dresse, (( Vous ne daignez rien voir que votre propre ivresse !

HEMRICK. LE VEUF. -119

Eh bien ! si cecte vie enferme ma fureur, Que l'inutile pointe entre donc dans mon cœur! Et que tout mon enfer s'éteigne, ou bien dévore Loin des liens charnels mon âme libre aussi ! Et que je sache enfin, si là-bas, loin d'ici, Les fantômes jaloux sont impuissants encore, Et si vous me fuirez toujours ! Et si jamais Tu ne m'aimeras plus, Myriann, que j'aimais! »

— Et comme un bloc, Hemrick a roulé de la selle, Un trou large saignant à grands flots sous l'aisselle. Au pied d'un mausolée en marbre blanc sculpté. Dont la porte de bronze a dans la nuit fatale Retenti sous son poing d'une voix sépulcrale ; Et le vieil étalon brusquement arrêté, Frappa d'un dur sabot sur la dalle sonore, Blanc d'écume, le cou tendu, jusqu'à l'aurore!

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