‹ PoésiesChapitre 76 sur 87 · HE M RICK, LE VEUF · texte numérisé non relu

HE M RICK, LE VEUF

Sous son front, et qu'enfin, dans l'étrange héritier, Un mort semble revivre à jamais tout entier!

Lovai, certe, et fidèle, et brave, et magnanime, Soit parmi les clameurs du combat qu'il ranime, Soit pacifique, au seuil de l'hôte hospitalier, Serein, et la main ferme entre ta main qu'il serre, Jeune et beau, fort et doux, à toute heure sincère, Il l'était autrefois, avant de sommeiller Sous les cyprès aussi, là-bas, pensif et grave, Loué par l'épitaphe où ta douleur se grave !

S'ils souffrent en damnés, les jaloux, quel que fut

L'indice qui les tient embusqués, à l'affût ;

Tous ceux qui de cléments deviennent sanguinaires,

Pareils aux desservants des Molochs altérés,

Aux tigres bondissants hors des épais fourrés,

Que souffrent-ils donc ceux qui, pleins de sourds tonnerres,

Affamés de vengeance et masquant leur flambeau,

Heurtent leurs poings crispés aux pierres d'un tombeau!

Ah ! crispés sont tes poings ! Et sous ton crâne chauve Effrayants sont tes yeux dans leur cavité fauve, Chaque fois qu'éperdu de ton lâche dessein, Compulsant ta mémoire aux fidèles archives, Evoquant un par un dans tes marches pensives Les fantômes du mort, du compagnon serein, Tu les revois flotter sur le fils qui t'embrasse^. Tu les regardes vivre en germes dans ta race!

Sous ton toit qu'ont quitté tes anciens serviteurs, Où tu dardes, blanchi, tes yeux inquisiteurs, Ellf éclate à la fin l'atroce ressemblance Dont mille fois, la nuit, comme un louche espion, Tu surpris, lampe en main, la lente éclosion, Labourant sous tes doigts ta poitrine en silence, Pour ne pas réveiller l'inconscient témoin D'un crime enseveli sous les ombres au loin !

Elle éclate à la fin, et tobsède et te brave, En ce jeune homme fier, et magnanime, et brave, Et loyal, et sincère, à qui tu n'accordas Depuis longtemps déjà qu'un amour fait de haine; Et s'il parle, ton sang bout et gonfle ta veine ; Et s'il veut t'embrasser, tu crois revoir Judas; Et dès qu'il te sourit, tu dresses vers les tombes Un bras impatient de doubles hécatombes !

Vastes ou non, profonds ou clairs, bleus, gris ou noirs,

Si les yeux contemplés sont vraiment des miroirs,

C'est que seul il s'y voit, celui qui les regarde ;

Et dans ceux de l'épouse, et dans ceux de l'ami,

Si jamais tu n'as vu le reptile endormi,

C'est qu'autour de ton âme il faisait bonne garde

I/ange qu'à sa défense avait commis l'orgueil,

Et que nul sifflement n'en franchissait le seuil.

Dans la coupe où fervent tu mangeais l'ambroisie, Tu le sais, à présent, combien l'hypocrisie,

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Sans défaillir, peut-être et dès les premiers jours,

Savait mêler pour toi l'invisible ciguë;

Et combien peut la honte être aisément vaincue,

Et le plus long mensonge être sans remords lourds,

Et l'étreinte dernière être encor calculée

Pour ceux-là dont l'ivresse est une heure volée!

Et cependant, tel est le cœur de l'homme, tel

Son besoin d'une idole et son besoin d'autel,

Malgré la ressemblance où ta stupeur s'abreuve,

ru te prends à douter encore par moment,

A. t'écrier parfois dans ta fureur : « Il ment!

Le jeune homme odieux, l'accusateur sans preuve,

Le fils dénaturé, qui souille la vertu

D'un ange au front sans tache, et d'un linceul vêtu! »

Hais quand alors, ainsi qu'un justicier farouche, .,a narine renflée, et l'écume à la bouche, -Vêt à bondir devant le jeune homme étonné, ^es doigts fermés déjà sur quelque panoplie, ru recules ton bras avant l'œuvre accomplie, Jui pourrait lire au fond de ton cœur effréné, >i c'est l'accusateur de la morte, ou lui-même, .«'autre mort, que tu veux frapper dans son emblème !

.a preuve irrécusable, elle est là, devant toi ! -elle qui déserta ton honneur et sa foi, lurait-elle avoué sa faute et sa traîtrise lu prêtre murmurant son bréviaire banal ;

Ce prêtre, trahissant son secret tribunal, T'aurait-il tout redit par crainte ou par surprise, Dis ! quel frisson plus grand courrait dans tes cheveux? Et de quel poids nouveau pèseraient ses aveux?

Un témoin peut mentir qu'on menace ou qu'on prie.

La main d'un imposteur, par la haine aguerrie,

Peut dans un coffret d'or habilement caché,

Flétrir sur le vélin la plus pure mémoire,

Et choisir le moment, le mur creux ou l'armoire ;

Au spectre repentant de sa nuit arraché,

Et qui parle aux vivants d'une œuvre expiatoire,

On peut crier : Je rêve une impossible histoire !

Mais lui, le propre fruit du ténébreux forfait, Bien plus haut mille fois que jamais n'eussent fait Témoin, coffret qu'on brise, éphémère statue, Ce revenant réel, fait de chair et de sang, Nuit et jour il raconte un amour si puissant, Que l'amant dans sa forme en lui se perpétue Et témoigne à toute heure, et t'insulte, et se rit Du vertige sans bords où sombre ton esprit.

Oui, c'était bien le fils du trépassé coupable,

C'était le trépassé lui-même, — horreur palpable! —

Qui s'était devant toi redressé, trait pour trait,

Comme ressuscité dans sa beauté première,

Ce matin-là, debout, calme dans la lumière,

Dans son crime cynique à ton glaive soustrait,

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Et pour fuir le conseil de ta trop longue haine, Tu t'es enfui livide, au hasard, par la plaine.

Tout le jour, à travers landes, vallons et bois,

Plein de larmes, ainsi qu'un vieux cerf aux abois,

Harcelé par la meute ardente et découplée

Des jours heureux chantant dans ton long désespoir,

La soif inextinguible à tes flancs, jusqu'au soir,

A travers la nature ironique et peuplée

De visions d'amants qui rapprochent leurs fronts,

Tu passas, rougissant tes fiévreux éperons !

— Vengeance! Cri féroce et stupide espérance, Qui dans l'effarement d'une folle souffrance Sort partout et toujours d'un cœur d'homme jaloux! A quel rêve jamais as-tu rendu la vie? Et qui donc, ta rancune une fois assouvie, Dans un sein ruisselant toujours par mille trous N'enfonce point encor ses dix ongles avides, Conseillère sanglante aux promesses perfides?

Tout le jour, dans ses yeux au brouillard épaissi, De son cœur en pâture aux griffes sans merci, Tu t'élanças du fond des sanglots et des râles ; Tu grondas dans sa voix ; tu frappas sans repos, Au loin sur la nature en paix et sans échos, Vengeance ! toi qui vis au fond des cathédrales ! Inutile transport des hommes furieux !

Divine volupté, qui mens, comme les dieux!

Ils dorment à jamais tous deux, au cimetière ! Et pour la vaine soif de leur victime altière Ils n'ont plus de terreur, ni de sang, ni de chairs ! Et l'époux outragé doit dévorer sa honte ! Et quand un flot de pourpre à sa face remonte, Il doit laisser tomber son poignard sans éclairs, Et laisser faire à Dieu qui pèse, compte et juge, Et contre qui les morts n'auront pas de refuge !

S'ils étaient là, vivants, tous deux souillant son nom, Tous deux lui souriant, qu'eût-il donc fait? Sinon Les écraser tous deux en même temps, sur l'heure, Comme deux vils serpents sur le bord du chemin. Et qu'eût-il pu vouloir demander à sa main, Si ce n'est, sur leurs yeux où la lâcheté pleure, Jeter la grande nuit qui déjà les a faits, Peut-être pour toujours, unis et satisfaits!

Mais qu'importe qu'un couple épié tremble et meure,

Si l'angoisse du crime est vivante, et demeure

A jamais, si l'amour trahi hurle à jamais!

Voilà pourquoi, sombrant dans sa rage impuissante,

L'âme du veuf, au soir, errait, morne passante,

Irréparablement déserte désormais,

Sans rien voir, sans entendre autour d'elle autre chose

Que son effondrement dans la nuit vaste et close.

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