L'ARMISTICE
Février 1871.
Quelle nuit, ô mon âme! et quel silence! Ecoute! La diane héroïque hier encor battait !
Voilà donc la rançon que le pain blanc nous coûte! Contemple Paris qui se tait!
Superbe, aux longs échos de ses vingt citadelles, Hier encor, Paris, debout sur ses remparts,
Caressait des canons fidèles.
O stupeur, qu'après eux laissent les grands départs !
Le camp sublime, hier plein de veuves sans larmes Se roidissant dans sa fierté,
Il se tait, noir désert plein de soldats sans armes, Prison morne, sur qui pèse un rêve hébété !
O nuit, faite pour les fantômes !
Ressuscite les vieux Français ! Ah ! cache-nous, Nous vers qui rayonnaient ces flèches et ces dômes, Nous les vivants muets de Paris à genoux !
O nuit ! qui donc s'en va? Qui nous quitte? — O silence!
Qui donc râle? Qui donc est mort?
Liberté, gloire, orgueil du drapeau sur sa lance, Qu'êtes-vous devenus aux rafales du nord?
Inextinguible amour ! Aïeule ! idolâtrie
Des morts fameux ! O France ! héritage sacré !
Berceau! Terre sainte! ô Patrie!
O Christ des nations par vingt Judas livré!
Tu rêvais paix universelle!
Tu disais : « Qu'importe un ruisseau?
Pourquoi le globe qu'on morcelle?
La terre immense est mon berceau ! »
A présent, tu dis : « Hors la gaine, Le glaive à deux mains des aïeux !
Hors des cœurs, le sang furieux !
Et vous, autour de notre haine, Rangez-vous, impassibles Dieux! »
LES PAROLES DU VAINCU. 2+y
Ils tombèrent, enfin, ces braves !
Par blocs massifs aux trous béants.
Le soir vint grandir ces géants, Ces vaincus effrayants et graves !
L'un surtout, son buste d'acier Droit sur l'arçon, semblait attendre ! La nuit, on croit toujours l'entendre ; Car la mort n'a point osé prendre Son âme, à ce grand cuirassier !
Ceux de l'Argonne et de Valmy Sont vêtus de pourpre éclatante.
Ils souriaient, fiers, dans l'attente, Nous criant : Sus à l'ennemi !
Mais toujours passaient les Barbares !
Et les vieux sonneurs de fanfares Criaient en vain : « Debout! les Morts! Redonnez-nous, ô dieux avares !
Du sang qui coule dans .des corps ! »
2$o POESIES DE LEON DIERX.
Dans les soleils couchants je vois Des ruines au nom sonore, Dont la gloire sur nous encore Flambe, et croule, comme autrefois !
Dans les soleils fondants j'admire, O Paris! les reines d'orgueil.
J'ouvre, éperdu, longtemps, mon œil.
Et je vais, criant, l'âme en deuil :
Ninive ! Ecbatane ! Palmyre !
Plus d'une fois, ta noble épée, O Patrie ! a, de son revers, Quelque part, fait tomber leurs fers De ton sang fraternel trempée, Plus d'une plaine était en fleur, Où l'on riait de ton malheur !
Ah ! pour que rien ne te flétrisse, Toi, l'unique Libératrice, Oublie aussi ; pardonnons-leur !
LES PAROLES DU VAINCU. 2Si
Vous, enfants, conçus dans Tannée Aux ciels éclaboussés de sang !
Fils des veuves au lait puissant!
O vous, dont l'âme est condamnée A rêver de meurtre en naissant !
Irritez nos soifs éphémères !
Répétez-nous les cris perdus Que dans le ventre de vos mères Vous jetaient les mourants vaincus!
Un long fantôme avec la nuit
Revient, angoisse inévitable !
Un spectre illustre, à chaque table,
S'assied muet. Son sang reluit!
Un grand linceul, au coin des bornes,
Barre la route au citoyen !
Dans chaque rue un être ancien,
L'aïeule auguste, aux grands yeux mornes,
Nous suit dans l'ombre, et ne dit rien !
Qu'ils sont gras, les corbeaux, mon frère ! Les corbeaux de notre pays ! Ah ! la chair des héros trahis Alourdit leur vol funéraire !
Quand ils regagnent, vers le soir, Leurs bois déserts, hantés des goules.
Frère, aux clochers on peut les voir, Claquant du bec, par bandes soûles, Flotter comme un lourd drapeau noir!
Dévore la honte et l'outrage !
Ne dis plus, toi, le fils des preux :
« Ces renards étaient trop nombreux. »
Tais-toi ! Couve en ton cœur ta rage !
Attends! prépare, un jour, pour eux,
Sans répit, l'heure expiatoire.
Laisse-les nous voler l'histoire,
Ces porteurs d'étendards affreux
Déshonorés par la victoire !
Sous la lune au sanglant brouillard Coure la nature ensorcelée.
— Tu regardes dans la vallée; Que vois-tu? dis-le-nous, vieillard!
— Le vétéran dit : a Je regarde Ces peupliers rangés là-bas !
Je crois revoir la vieille garde, Haute et droite, avec la cocarde, Courant au nord, pour les combats! »
Battez le fer. o forgerons !
Pour v pendre un jour leurs entrailles ! Fondez le plomb pour les mitrailles, Quand, un jour, nous les chasserons !
L'odeur des morts emplit la brume.
Dans la plaine et sur le coteau Que l'espoir, feu sacré, s'allume !
Que la vengeance soit l'enclume, Et la haine, le dur marteau !
Car là-bas, en riant de nous.
Ils font sonner leur lourdes crosses; Car là-bas, sous leurs mains atroces, Ils ont mis nos sœurs à genoux !
Ah! l'honneur est un mort rebelle Qui dort trop mal pour rester coi !
Il n'attend pas qu'un Dieu l'appelle.
N'entends-tu rien, mon frère, en toi, Qui hurle : « Allons ! réveille-moi ! »
Le vent qui passe nous apporte Un bruit de fifre et de tambour.
Il ne nous parle plus d'amour, Le vent qui souffle à notre porte !
Le vent qui chante vient du Rhin Où rit et boit le Hun rapace !
Il poursuit en mer le marin, Sous le ciel clair, ou sous le grain, qui passe
Dans les aurores, les vois-tu, Montrant, l'une, sa noire flèche, L'autre, ses murs toujours sans brèche, Nos deux sœurs, ivres de vertu?
Les vois-tu sortir dans l'aurore Des bras dénoués du Germain, L'une, allongeant sa maigre main, L'autre, vierge farouche encore, Nos sœurs, après l'horrible hymen?
CHOEUR DES Dl