HOMMES
Les temps sont accomplis des vieilles prophéties ! Ils sont venus les jours d'universelle horreur. Les ombres du néant, d'heure en heure épaissies, S'allongent sur nos fronts écrasés de terreur.
Ils sont venus les jours d'agonie et de râle. A Porient jamais plus de matins nouveaux! Comme du bronze noir qui ferme les caveaux, Résonne du sol dur la clameur sépulcrale.
Les ténèbres sur nous amassent leurs replis. Au ciel rien désormais qui regarde ou réponde ! Derniers fils de Caïn, les temps sont accomplis. Pour toujours cette fois la mort est dans le monde.
Sous les astres éteints, sous le morne soleil, La nuit funèbre étend ses suaires immenses. Le sein froid de la terre a gardé les semences. Son heure vient, d'entrer dans l'éternel sommeil.
Les derniers dieux sont morts; avec eux la prière. Nous avons renié nos pères et leurs lois. Nul espoir ne reluit devant nous ; et derrière, Ils ne renaîtront plus les rêves d'autrefois.
Sur l'univers entier la mort ouvre son aile Lugubre. Sous nos pas la terre sonne creux. N'y cherchons plus le pain des jours aventureux. Dans nos veines la sève est morte comme en elle.
Hommes! contemplons-nous dans toutes nos laideurs. O rayons qui brilliez aux yeux clairs des ancêtres ! Nos yeux ternes, chargés d'ennuis et de lourdeurs, Se tournent hébétés des choses vers les êtres.
Spectre charmant, amour, qui consolais du ciel, Amour, toi qu'ont chanté les aïeux incrédules, Nul de nous ne t'a vu dans nos froids crépuscules. Meurs, vieux spectre gonflé d'amertume et de fiel.
Notre œil n'a plus de pleurs; plus de sang notre artère. Nos rires ont bavé sur ton trisce flambeau. Si jamais tu fis battre un cœur d'homme sur terre, Amour, notre âme vide est ton hideux tombeau.
Le repentir est mort dans nos églises sourdes. Après l'amour est morte aussi la volupté. Nul espoir devant nous ; au ciel nulle clarté. Rions affreusement dans les ténèbres lourdes.
L'ancien orgueil n'est plus, ô peuples endormis! Qui flamboyait encor sur votre front naguère. L'orgueil a terrassé les dieux, ses ennemis ; Il est mort de sa gloire en regrettant la guerre.
Aux dernières lueurs de nos feux, en troupeau, Mêlés au vil bétail que courbe l'épouvante, Attendons les yeux bas ; n'ayant plus de vivante En nous, que la terreur qui court sous notre peau.
Quelqu'un sent-il vers l'or frémir ses doigts inertes, Et le honteux prurit crisper encor sa chair ) Non, tout désir s'éteint dans nos âmes désertes. Plus rien qui dans nos yeux allume un seul éclair.
Soif du sang fraternel, fièvre chaude du crime, Vous attestiez la vie au moins par le combat. Le mal qui vous leurrait de son sinistre appât, De deux vertus peut-être ennoblissait l'abîme.
Force et courage en nous sont morts avec le mal. Les vices n'ont plus rien en nos cœurs qui fermente. Sur l'esprit avili triomphe l'animal, Qui vers un inconnu terrible se lamente.
Qui d'entre nous jamais t'a pris pour guide, honneur,
Et senti ton levain soulever sa colère?
Il gît sous nos débris ton dogme tutélaire.
Tu dors depuis longtemps, fantôme raisonneur.
Sur les cercueils fermés plus un seul glas qui sonne. Dans l'insondable oubli sombrent les noms fameux. Qui de nous s'en souvient? Qui les pleure? Personne. O gloire! nul de nous en toi n'a cru comme eux.
Soleil, qui mûrissais beauté, forme et jeunesse, Faisais chanter les bois et rire les remords, Nous n'avons, nous, connu, soleil des siècles morts. Que ta sombre lueur et ta triste caresse.
Une mer de dégoûts, femmes, remonte en vous. Devant l'abjection cynique de nos faces. Quand nous avons cherché vos yeux, nous avons tous Abhorré le désir dompteur des jeunes races.
La haine est morte. Seul a survécu l'ennui, L'épouvantable ennui de nos laideurs jumelles, Qui tarit pour toujours le lait dans vos mamelles, Et nous roule au néant, moins noir encor que lui.
Et toi, dont la beauté ravissait les aurores, Fille de la lumière, amante des grandeurs, Dont les hautes forêts vibraient, manteaux sonores, Et parfumaient le ciel de leurs vertes splendeurs;
■zGo P O E S I E S DE LEON UIERX.
Terre, qui meurs aussi, dans la nuit qui nous lie, Comme un crâne vidé, nue, horrible et sans voix, Retourne à ton soleil ! une seconde fois, S'il brûle encor, renais à sa flamme pâlie !
Mais au globe vermeil heurtant ton globe impur, Puisses-tu revomir nos os sanglants, ô terre ! Dans le vide où ne germe aucun monde futur, Tous à jamais lancés par le même cratère !
TABLE