‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 1 sur 141 · Poésies, 1864-1887 · texte numérisé non relu

Poésies, 1864-1887

'OMME les prêtres catholiques, Sous les rideaux de pourpre, autour Ve la châsse oit sont les reliques,

'Brûlent, dans leur mystique amour, Les longs cierges aux flammes pures, Fauves la nuit, pâles le jour,

Qui jettent des lueurs obscures Sur les bijoux tristes et noirs Terdus dans l'or des ciselures ;

LE RELIQJUAIRE

Er de même que, tous les soirs, Ils font autour du reliquaire Fumer les légers encensoirs ;

Dédaignant la douleur vulgaire Qui pousse des cris importuns, Dans ces poèmes Je veux faire

c4 tous mes beaux rêves défunts, oi toutes mes chères reliques, Une chapelle de parfums

Et de cierges mélancoliques.

VEl^S LE ToASSÊ

(ONGUEMENT poursuivi par le spleen déteste, QjLiand je vais dans les champs, par les beaux soirs d'été

Au grand air rafraîcliir mes tempes, Je ris de voir, le long des bois, les fiancés Cheminer lentement, deux par deux, enlacés

Comme dans les vieilles estampes.

Car je dédaigne enfui les baisers puérils

Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,

Éphémère duvet des pêches.

Qui fliit qu'on se contente et qu'on est trop heureu> Si la femme qu'on aime a les bras amoureux,

L'âme neuve et les lèvres fraîches.

LE RELIQ.UAIRE

Elle est évanouie â jamais, la candeur

Qui (ait que l'on s'éprend d'un petit air boudeur

Qui n'est bien qu'à travers le voile, Et qu'on n'a pas de mots assez ambitieux Pour dire à ses amis qu'elle a de jolis yeux

Gjulcur de bleuet et d'étoile.

Et c'est la fin. Mon cœur, quitté des anciens vœux, Ne saura plus le charme infini des aveux

Et ce bonheur qui vous inonde, parce qu'un soir de mai, dans les bois, à Meudon, Sur votre épaule avec un geste d'abandon

Elle a posé sa tétc blonde.

Et pourtant j'ai connu tout cela; j'ai connu Même CCS doux projets de bonheur ingénu

Dont l'âme si bien s'accommode :

I.'hix'cr, le coin du feu, la chambre aux sourds tapis, El, dans un frais berceau, deux enfants assoupis

Auprès de leur mère qui bro«.ic.

Mais cet espoir, hclas ! d'un avenir dore, Ces apparitions, ces rêves ont duré

Le temps d'une aube boréale, Ht nion esprit partit aux pays liibuleux Où l'on pense cueillir les camélias bleus

Et trouver l'amour idéale.

Là, j'ai beaucoup souffert, et j'en reviens meurtri. En d'indignes plaisirs à jamais j'ai flétri

Les saintes blancheurs de mon âme.

Je reviens du rivage où j'avais émigré. Et j'ai le front très pâle; et cependant, maigre

Ce que j'ai souff"ert par la femme,

Malgré ce cœur brisé, sans espoir et sans foi, Ces débauches qu'on f;iit à la fm malgré soi

Comme de hideuses besognes.

Sans cesse je retourne à mon passé riant, Ainsi qu'aux premiers froids toujours vers lOricnt

Reviennent les blanches cigognes.

Ai

' E sais une chapelle horrible et diffamée, Dans laquelle autrefois un prêtre s'est pendu. Depuis ce sacrilège effroyable on a dû La tenir pour toujours aux fidèles fermée.

Plus de croix sur l'autel, plus de cierge assidu, Plus d'encensoir perdant son âme parfumée. Sous les arceaux déserts une funèbre armée De feuilles mortes court en essaim éperdu.

Ma conscience est cette église de scandales ; Mes remords affolés bondissent sur les dalles; Le doute, qui faisait mon orgueil, me punit.

Obstiné sans grandeur, je reste morne et sombre, Et ne puis même plus mettre mon âme à l'ombre Du grand geste de Christ qui plane et qui bénit.

cAVcAG l 0

^A rue éuit diJscrtc et donnait sur les champs. Qpaïui j'alUis voir Vùxi les beaux soleils couchants Avec le rtvc aimé qui partout m'accompagne, Je la suivais toujours pour gagner la campagne, Ht j'4vais remarqué que, dans une maison Qmî Tait l'angle et qui tient, ainsi qu'une prison, Fermée au vent du soir son étroite pcrsicnnv. ' la même heure, une musicienne ', et qui »an« doute h.iMt.iit 1,1.

Jouait l'adagio de la sonate en lo Le ciel H' nuançait de vert tendre et de ro.tc.

ADAG lO

La rue était déserte ; et le flâneur morose

Et triste, comme sont souvent les amoureux,

Qui passait, l'œil fixé sur les gazons poudreux,

Toujours à la même heure, avait pris l'habitude

D'entendre ce vieil air dans cette solitude.

Le piano chantait sourd, doux, attendrissant.

Rempli du souvenir douloureux de l'absent

Et reprochant tout bas les anciennes extases.

Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases.

Des parfums, un profond et funèbre miroir,

Un portrait d'homme à l'œil fier, magnétique et noir,

Des plis majestueux dans les tentures sombres,

Une lampe d'argent, discrète, sous les ombres.

Le vieux clavier s'offrant dans sa froide pâleur, Et, dans cette atmosphère émue, une douleur Épanouie au charme ineffable et physique Du silence, de la fraîcheur, de la musique. Le piano chantait toujours plus bas, plus bas. Puis, un certain soir d'août, je ne l'entendis pas.

Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes. Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes, Je regrette parfois ce vieux coin négligé. Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé : Les enfants d'alentour y vont jouer aux billes, Et d'autres pianos l'emplissent de quadrilles.

c4 TES VEUX

1 ELLE sur une mer houleuse, la frégate Emporte vers le Nord les marins soucieux, Telle mon ime nage, abîmée en tes yeux, Parmi leur a/ur pAU- .mx nistf.<;cs d*.ii<.ito.

Car )'ai ttvu dans leur nuance délicate I.e mirage lointain des lodens et des cieux Plu» doux, que ferme à nos désirs audacieux L» figure voilée et sontbre d'une Hécate.

IléUsl courbons le front sous le poids des exils 1 CcM en vjln qu'aux genoux attiédis des amantes Nous cbcrdions rinfini sou» l'ombre de leurs ciU.

janui» ra>t>n d'aniuur »ur ces ondes duriiMnte> Kc vibfrra, tinctre et pur, et les nuudiii Ne tetrouvcront po» Ici anciens paradit.

ET ^UC^C ET SEmTE\

' o u s l'tfclat blanc du jour, sous la fraîcheur des cèdres, Sous la nuit où poudroie un peuple de soleils. Longtemps j'ai promené mes souvenirs, pareils Aux tragiques douleurs des Saphos et des Phèdres ;

Mais l'azur clair, les bois profonds, les blondes nuits En moi n'ont point versé leurs influences calmes ; Sous les astres, sous les rayons et sous les palmes, Sans espoir je promène encore mes ennuis.

Que la forêt frémisse ainsi qu'un chœur de harpes, Ou que le soir s'embaume aux calices ouverts. Le son ou le parfum des maux jadis soufferts Descend sur ma pensée en funèbres écharpes.

Ames tristes des fleurs, chastes frissons des bois, Me haïssez-vous donc, puisqu'il faut que je sente Dans vos arômes chers les baisers de l'absente Et que j'entende en vos échos vibrer sa voix ?

A Albert Mérat

:ir'^'^- '

''AMs4

ES longs récits autour du poêle, à la caserne, La guingucne et l'amour ne sont plus de saison. Rnuclc ton sac et sangle ù tes reins la giberne ; lisent, le régiment change de garnison.

La route est sèche et blanche, et lointain l'horizon ; Si tes pieds sont meurtris, marche dans la luzerne, El ne regarde pas le houx de la taverne ;

Lc< tr.ilii.irJs ont I.i licllc ctoilL' pour maison.

— j icj;inKnl de niiicic. l.a tombe,

Dcn . ' i c, est loin encore, et je succombe De Ciiigue, de Cniin, de soif et de chaleur.

Je ourdie, moi espoir que mon lountient s'apaise, El, comme un soldat fait de l'arme qui lui pè^c, jt ne puis que changer d'épaule ma douleur.

LES 'BT{oi^CHES

1 ALPITANTE cncore du bal, Elle voulut, la blonde fille, M 'accompagner jusqu'à la grille Où j'avais lié mon cheval.

Malgré l'appel des ritournelles, Au jardin nous nous attardions, Et les choses que nous disions Étaient tristes et solennelles.

Nous avions pris le long chemin, Nous avions pris le chemin sombre.

Je ne la voyais pas dans l'ombre.

Mais je la tenais par la main.

Nos baisers rhythniaient nos paroles, Et nous suivions, tendres et las, La voûte obscure des lilas, Qui s'étoilait Je lucioles.

14 sous LES BRANCHES

Et ma chevelure baignait.

Comme dans l'eau les pleurs d'un saule,

Son front posé sur mon épaule.

Son doux front qui s'abandonnait.

Et pour que l'opaque ramure Gjuvrît notre rêve enchanté De silence et d'obscurité, La brise apaisait son murmure.

■^jf

Je ne sais. Mais sur ma poitrine, Souvenir des amours défunts, Une fleur jadis purpurine A vécu ses derniers parfums.

Ainsi qu'on fait d'une amulette,

Je la garde là, mais j'en meurs :

'^t je songe au morne squelette

y odiguant ses funèbres fleurs.

Loi TT^ÉVE

A fatigue nous désenlacc.

Reste ainsi, mignonne. Je veux Voir reposer ta tête lasse Sur l'or épars de tes cheveux.

Tais-toi. Ce que tu pourrais dire Sur le bonheur que tu ressens Jamais ne vaudrait ce sourire Chargé d'aveux reconnaissants.

Sous tes paupières abaissées Cherche plutôt à retenir, Pour en parfumer tes pensées, L'extase qui vient de finir.

Et pendant ton doux rêve, amie, Accoudé parmi les coussins, Je regarderai l'accalmie Vaincre l'orage de tes seins.

Et ma chevelure baighà»

Gjmme dans l'eau les pieu»

Son front posé sur mon épc Son doux front qui s'aban^

Et pour que Vi Couvrît nc~ De silen La brif

'BOUQJJETIÈT{E

N maître, de qui la palette Se plaisait aux sombres couleurs, A peint un élégant squelette Portant un frais panier de fleurs.

Près de lui la danse macabre, Comme les plis d'un noir drapeau, Ondoie; et rcltres i grand sabre, Écoliers la pipe au chapeau.

Moines chauves, roii lourds dhcrminc, Bourgeois à ventre de bedeaux.

Mendiants fiers de leur vermine, L'cntpUtrc h Van\, U loqut au dos,

Tous paiMtnl, citU^ant des lillcs, Ou marcluni d'un air roguc et sec, Ou clodictant sur des biiquille»

Au MD du fifre et du rtbcc.

BOUQ^UETIÉKE

Pourtant la bande tout entière Suspend sa danse et son caquet Devant la maigre bouquetière, Et chacun lui prend un bouquet.

Vieil artiste mélancolique,

Quels sont ces fous? Dans quel dessein

Cachent-ils comme une relique

Ces fleurs mortelles dans leur sein?

Je ne sais. Mais sur ma poitrine, Souvenir des amours défunts, Une fleur jadis purpurine A vécu ses derniers parfums.

Ainsi qu'on fait d'une amulette, Je la garde là, mais j'en meurs :

Et je songe au morne squelette Prodiguant ses funèbres fleurs.

LE Coi'BcAT^El

A LÉON Valauk

ANS le bouge qu'emplit l'essaim insupportable Des mouches bourdonnam dans un chaud rayon d'août, L'ivrogne, un de ceux-là qu'un désespoir absout, Noyait au fond du vin son rcve détestable.

btupide, il remuait la bouche isxc déguut, Ainsi qu'un bccuf repu ruminant dans l'étable. Pris de lui le fbcon, a*nvcrsé sur la table, Se dégorgeait avec les hoquets d'un (}gout.

Oh! qu'il est lourd, le poids des t^tcs accoudées Où K heurtent uns fin les confuses idées Avec le bruit toumAnt du plomb dans le grelot !

je m'approclul de lui, pressenunt quelque dranuv Kl vis que, dans le vin cnché par le goulot, LttMemcnt il tr^^t du doigt un nom de femme.

Lc4 VcAGUE El Lo4 CLOCHE

NE fois, terrassé par un puissant breuvage, J'ai rêvé, que parmi les vagues et le bruit De la mer, je voguais sans fanal dans la nuit, Morne rameur, n'ayant plus l'espoir du rivage.

L'Océan me crachait ses baves sur le front Et le vent me glaçait d'horreur jusqu'aux entrailles; Les lames s'écroulaient ainsi que des murailles, Avec ce rhythme lent qu'un silence interrompt.

Puis tout changea. La mer et sa noire mêlée Sombrèrent. Sous mes pieds s'effondra le plancher De la barque... Et j'étais seul dans un vieux clocher, Chevauchant avec rage une cloche ébranlée.

J'étreignais la criarde opiniâtrement, Convulsif, et fermant dans l'effort mes paupières : Le grondement faisait trembler les vieilles pierres, Tant j'activais sans fin le lourd balancement.

Pourquoi n'as-tu point dit, ô rêve ! où Dieu nous mène ■ Pourquoi n'as-tu point dit s'ils ne finiraient pas, L'inutile travail et l'éternel fracas Dont est faite la vie, hélas ! la vie humaine ?

SoilCNiTE

Page 1