‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 10 sur 141 · ENFANTS TROUVÉES · texte numérisé non relu

ENFANTS TROUVÉES

Les berceaux ont leurs destinées !

Et vous ne les avez pas vus, Les fronts de mères inclinées Comme la Vierge sur Jésus.

Vos sombres âmes stupéfaites, Enfants, ne se rappellent pas La chambre joyeuse, les fêtes Du premier cri, du premier pas.

La gambade faite en chemise Sur le tapis, devant le feu, La gaîté bruyante et permise, Et l'aïeule qui gronde un peu.

— Pourtant ce qui vous fait, si jeunes. Pareilles aux fleurs des prisons, Ce ne sont ni les rudes jeûnes.

Ni les pénibles oraisons :

Ces graves filles, vos maîtresses.

Vous pouvez leur dire : « Ma sœur ! » Sans amour tendre ni caresses, Elles ont du moins la douceur;

Une de ces vierges chrétiennes Joint tous les jours, souvenez-vous, Vos petites mains sous les siennes, En vous tenant sur ses genoux ;

Et sa voix, bonne et familière, Vous fait répéter chaque soir Une belle et longue prière Qui parle d'amour et d'espoir.

Sombres enfants qui, sur ma route.

Allez, le front lourd et baissé.

Je crains que vous n'ayez le doute Effrayant de votre passé ;

QjLie dans votre âme obscure, où monte Le flot des vagues questions.

Vous ne sentiez frémir la honte.

Source des malédictions;

Et que, par lueurs éphémères, Votre esprit ne cherche à savoir Si vraiment sont mortes vos mères, Pour qu'on vous habille de noir !

— Si ce doute est votre souffrance, Ah! que pour toujours le couvent Dans la plus étroite ignorance Mure votre cœur tout vivant !

Que par les niaises pratiques Et les dévotions d'autel, Par le chant des fades cantiques Et la lecture du missel.

Par la fatigue du cilice.

Par le chapelet récité,

A ce point votre âme s'emplisse

D'enfantine crédulité,

Que, ployant sous les disciplines Et mortes avant le cercueil, Vous vous sentiez bien orphelines En voyant vos habits de deviil !

.u bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De rOcéan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fiisse, Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages, Sa robe est claire ; et bien que les soucis pesants Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages. Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie, Dès l'instant où la mer bleuit dans le matin Jusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie, Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer A cette place où doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

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