LE TÈ\E
A Victor A z a m
Il rentrait toujours ivre et battait sa maîtresse. Deux sombres forgerons, le Vice et la Détresse, Avaient rivé la chaîne à ces deux malheureux. Cette femme était chez cet homme — c'est affreux ! Seulement par l'eflfroi de coucher dans la rue. L'ivrogne la trouvait toujours aigre et bourrue Le soir, et la frappait. Leurs cris et leurs jurons Faisaient connaître l'heure aux gens des environs. Puis c'était un silence effrayant dans leur chambre. — Un jour que par l'horreur, par la faim, par décembre, Ce couple épouvantable était plus assailli. Il leur naquit un fils, berceau mal accueilli. Humble front baptisé par un baiser morose, Hélas! et qui n'était pas moins pur ni moins rose. L'homme revint encore ivre le lendemain. Mais, s'arrêtant au seuil, ne leva point la main Sur sa femme, depuis que c'était une mère. Le regard noir de haine et la parole amèrc. Celle-ci se tourna vers son horrible amant Qui la voyait bercer son fils fiirouchement. Et, raillant, lui cria :
« Frappe donc. Qui t'arrête?
Notre homme, j'attendais ton retour. Je suis prête. L'hiver est-il moins dur? le pain est-il moins cher? Dis! et n'cs-tu pas ivre aujourd'hui comme hier? »
Mais le père, accablé, ne parut point l'entendre, Et, fixant sur .son lils un œil stupide et tendre, (!)raintif, ainsi qu'un homme accusé se défend, il luuniuu'.i :
« J'ai peur de réveiller l'enlantl »
LE VEFILE
A MA SŒUR An NETTE COPPÉE
'ans le faubourg planté d'arbustes rabougris, Où le pâle chardon pousse au bas des murs gris, Sur le trottoir pavé que limitent des bornes. Lentement, en grand deuil tous deux, tristes et mornes, Et vers le couchant d'or d'un juillet étouffant. Vont ensemble une mère et son petit enfant. La mère est jeune encore, elle est pauvre, elle est veuve. Résignée, et pourtant droite encor sous l'épreuve. Elle songe sans doute au sombre lendemain; Et le petit garçon qu'elle tient par la main A déjà dans ses yeux agrandis par les jeûnes L'air grave des enfants qui s'étonnent trop jeunes.
Ils marchent, regardant le coucher du soleil.
Mais voici que, parmi le triomphe vermeil Des nuages de pourpre aux franges d'écarlate, Là-bas, soudaine et fière, une fanfare éclate ; Et, poussant devant eux clairons et timbaliers,
POÈMES MODERNES
Apparaissent au loin les premiers cavaliers D'un pompeux régiment qui vient de la parade. Des escadrons ! mais c'est comme une mascarade. Les enfants et le peuple, hélas ! enfant aussi, S'arrêtent en chemin pour les voir. Or ceux-ci Sont très beaux; et le fils de la veuve regarde. Lui qui vécut dans les murs froids d'une mansarde, Il n'a jamais rien vu de tel. Il est hagard ; Et sa mère lui dit, bénissant ce hasard. Et distraite, elle aussi, de ses rêves austères :
a Restons là. Nous verrons passer les militaires. »
Ils s'arrêtent tous deux ; et le beau régiment, Sombre et pesant d'orgueil, défile fièrement. Ce sont des cuirassiers; ils vont, musique en tête, Répandant alentour comme un bruit de tempête. Les casques sont polis ainsi que des miroirs ; Les sabres sont tirés. Tous les chevaux sont noirs ; Ils ont la flamme aux yeux et le sang aux narines. — Les cuirasses d'acier qui bombent les poitrines Jettent à chaque pas des éclairs aveuglants ; Et les lourds escadrons, impassibles et lents. Se succèdent, au pas, allant de gauche à droite, Avec leurs officiers dans la distance étroite, Si bien que le passant, sur la route arrêté. Cependant qu'il peut voir s'éloigner d'un côté Des croupes de chevaux et des dos de cuirasses, Voit de l'autre, marchant de tout près sur leurs traces. S'avancer, alignés comme par deux niveaux. Des casques de soldats et des fronts de chevaux. Et ce spectacle est plus sublime et plus farouche Dans b rouge splendeur du soleil qui se couche.
Mai^, Iti'il tout ébloui des ors et des aciers, L'enfant cherche surtout ii voir ces officiers Qiii brandisicnt, tournés à demi sur la selle, Leur Mbre dont b bmc au soleil étincelle,
Et sont gantés de blanc ainsi que pour le bal, Et commandent, tandis que leur fougueux cheval, Se rappelant sans doute une ancienne victoire, Secoue avec orgueil son mors dans sa mâchoire. Et plus que tous ceux-là l'enfant admire encor Le plus jeune, qui n'a qu'une aiguillette d'or Et marche dans les rangs ainsi qu'une recrue, Mais qui semble toujours à la foule accourue Le plus heureux, le plus superbe et le plus beau, Car il porte les plis somptueux du drapeau.
Le régiment défile, et l'enfant s'extasie.
Craintif et se tenant à la jupe saisie
De sa mère, il admire, avide et stupéfait,
Et tremble. Mais alors celle-ci, qui rêvait,
Le regarde, et soudain elle devient peureuse.
La pauvre femme, qui naguère était heureuse
Que pour son fils ce beau régiment paradât.
Craint maintenant qu'il veuille un jour être soldat;
Et môme, bien avant que ce soupçon s'achève.
Son esprit a conçu l'épouvantable rêve
D'un noir champ de bataille où dans les blés versés.
Sous la lune sinistre, on voit quelques blessés.
Qui, mouillés par le sang et la rosée amère.
Se traînent sur leurs mains en appelant leur mère.
Puis qui s'accoudent, puis qui retombent enfin ;
Et, seuls debout alors, des chevaux ayant faim
Qui, baissant vers le sol leurs longs museaux avides.
Broutent le gazon noir entre les morts livides !
Elle entraîne son fils; elle a le cœur glacé. Et, bien que le brillant régiment soit passé Et qu'au coin du faubourg tourne l'arrière-garde, L'enfant se plaint tout bas, et résiste, et regarde Son rêve qui s'enfuit, espérant voir encor Là-bas, dans la poussière, une étincelle d'or, Et détestant déjà les amis et les mères Qui nous tirent loin des dangers et des chimères.
'R, en mil huit cent neuf, nous prîmes Saragosse. J'étais sergent. Ce fut une journée atroce. La ville prise, on fit le siège des maisons, Qui, bien closes, avec des airs de trahisons, Faisaient pleuvoir les coups de feu par leurs fenêtres. On se disait tout bas: « C'est la faute des prêtres. » Et, quand on en voyait s'enfuir dans le lointain, Bien qu'on eût combattu dès le petit matin, Avec les yeux brûlés de poussière et la bouche Amère du baiser sombre de la cartouche. On fusillait gaîment et soudain plus dispos Tous ces longs manteaux noirs et tous ces grands chapeaux. Mon bataillon suivait une ruelle étroite. Je marchais, observant les toits à gauche, à droite, A mon rang de sergent, avec les voltigeurs. Et je voyais au ciel de subites rougeurs Haletantes ainsi qu'une haleine de forge. On entendait des cris de femme qu'on égorge, Au loin, dans le funèbre et sourd bourdonnement. Il fallait enjamber des morts à tout moment. Nos hommes se baissaient pour entrer dans les bouges. Puis en sortaient avec leurs baïonnettes rouges.
POÈMES MODERNES
Et du sang de leurs mains faisaient des croix au mur ;
Car dans ces défilés il fallait être sûr
De ne pas oublier un ennemi derrière.
Nous allions sans tambour et sans marche guerrière.
Nos officiers étaient pensifs. Les vétérans,
Inquiets, se serraient des coudes dans les rangs
Et se sentaient le cœur faible d'une recrue.
Tout à coup, au détour d'une petite rue,
On nous crie en français : « A l'aide ! » En quelques bonds
Nous joignons nos amis en danger et tombons
Au milieu d'une belle et grave compagnie
De grenadiers chassés avec ignominie
Du pars'is d'un couvent seulement défendu
Par vingt moines, démons noirs au crâne tondu,
Q.ui sur la robe avaient la croix de laine blanche.
Et qui, pieds nus, le bras sanglant hors de la manche,
Les assommaient à coups d'énormes crucifix.
Ce fut tragique : avec tous les autres je fis
Un feu de peloton qui balaya la place.
Froidement, méchamment, car la troupe était lasse
Et tous nous nous sentions des âmes de bourreaux,
Nous tuâmes ce groupe horrible de héros.
Et cette action vile une fois consommée.
Lorsque se dissipa la compacte fumée,
Nous vîmes, de dessus les corps enchevêtrés,
De longs ruisseaux de sang descendre les degrés.
— Et, derrière, s'ouvrait l'église, immense et sombre.
Les cierges étoilaient de points d'or toute l'ombre ; L'encens y répandait son parfum de langueur ; Et, tout au fond, tourné vers l'autel, dans le chœur, Gxnme s'il n'avait pas entendu la bataille, Un prêtre en cheveux blancs et de très haute taille Terminait son office avec tranquillité.
Ce nuuvais souvenir si présent m'est reste Qp'en vous le racontant je crois tout revoir presque : Le vieux couvent avec sa façade moresque, Les grands cadavres bruns des moines, le soleil Faisant sur les pavés fumer le sang vermeil,
Et, dans l'encadrement noir de la porte basse. Ce prêtre et cet autel brillant comme une châsse, Et nous autres cloués au sol, presque poltrons.
Certes, j'étais alors un vrai sac à jurons. Un impie ; et plus d'un encore se rappelle Qu'on me vit une fois, au sac d'une ch.npelle, Pour faire le gentil et le spirituel, Allumer une pipe aux cierges de l'autel. Déjà j'étais un vieux traîneur de sabretache ; Et le pli que donnait ma lèvre à ma moustache Annonçait un blasphème et n'était pas trompeur. — Mais ce vieil homme était si blanc qu'il me fit peur.
« Feu ! » dit un officier.
Nul ne bougea. Le prêtre Entendit, à coup sûr, mais n'en fit rien paraître. Et nous fit flice avec son grand saint-sacrement ; Gir sa messe en était arrivée au moment Où le prêtre se tourne et bénit les fidèles. Ses bras levés avaient une envergure d'ailes. Et chacun recula, lorsque avec l'ostensoir Il décrivit la croix dans l'air et qu'on put voir Qu'il ne tremblait pas plus que devant les dévotes, lit quand sa belle voix, psalmodiant les notes, Connue font les curés dans tous leurs Oiemtis, Dit:
Bencdical vos oimiipotens Dciis.
« Feu ! répéta la voix féroce, ou je me fâche. » Alors un d'entre nous, un soldat, mais un lâche, Abaissa son fusil et fit feu. Le vieillard Devint très pâle, nuis, sans baisser son regard l-tiiKcl.uit d'un sombre et farouche courage .*
p.ih'i ri FiHwi, vt-piit-il.
Quelle rage