LA BENEDICTION
Ou quel voile de sang affolant un cerveau Fit partir de nos rangs un coup de feu nouveau ? Je ne sais; mais pourtant cette action fut faite. Le moine, d'une main s'appuyant sur le faîte De l'autel et tâchant de nous bénir encor, De l'autre souleva le lourd ostensoir d'or. Pour la troisième fois il traça dans l'espace Le signe du pardon, et d'une voix très basse, Mais qu'on entendit bien, car tous bruits s'étaient tus, 11 dit, les yeux fermés :
Et Spiritus sanctus.
Puis tomba mort, ayant achevé sa prière.
L'ostensoir rebondit par trois fois sur la pierre. Et, comme nous restions, même les vieux troupiers, Sombres, l'horreur vivante au cœur et l'arme aux pieds. Devant ce meurtre infâme et devant ce martyre :
Amen! dit un tambour en éclatant de rire.
La
Grève des Forgerons
A MON AMI Paul Haag
.ON histoire, messieurs les juges, sera brève. Voilà. Les forgerons s'étaient tous mis en grève. C'était leur droit. L'hiver était très dur; enfin, Cette fois, le faubourg était las d'avoir faim. Le samedi, le soir du paiement de semaine. On me prend doucement par le bras, on m'emmène Au cabaret; et, là, les plus vieux compagnons — J'ai déjà refusé de vous livrer leurs noms — Me disent : « Père Jean, nous manquons de courage ; Qu'on augmente la paye, ou sinon plus d'ouvrage! On nous exploite, et c'est notre unique moyen. Donc, nous vous choisissons, comme étant le doyen.
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LA GRÈVE DES FORGERONS
Pour aller prévenir le patron, sans colère, Que, s'il n'augmente pas notre pauvre salaire, Dès demain, tous les jours sont autant de lundis. Père Jean, êtes-vous notre homme? » Moi je dis : « Je veux bien, puisque c'est utile aux camarades. » Mon président, je n'ai pas fait de barricades ; Je suis un vieux paisible, et me méfie un peu Des habits noirs pour qui l'on fait le coup de feu. Mais je ne pouvais pas leur refuser, peut-être. Je prends donc la corvée, et me rends chez le maître; J'arrive, et je le trouve à table ; on m'introduit. Je lui dis notre gêne et tout ce qui s'ensuit : Le pain trop cher, le prix des loyers. Je lui conte Que nous n'en pouvons plus ; j'établis un long compte De son gain et du nôtre, et conclus poliment Qu'il pourrait, sans ruine, augmenter le paiement. Il m'écouta tranquille, en cassant des noisettes. Et me dit à la fin :
« Vous, père Jean, vous êtes Un honnête homme ; et ceux qui vous poussent ici Savaient ce qu'ils faisaient quand ils vous ont choisi. Pour vous, j'aurai toujours une place à ma forge. Mais sachez que le prix qu'ils demandent m'égorge. Que je ferme demain l'atelier, et que ceux Qui font les turbulents sont tous des paresseux. C'est là mon dernier mot, vous pouvez le leur dire. »
Moi je réponds ;
« C'est bien, monsieur. »
Je me retire, Le cœur sombre, et m'en vais rapporter aux amis Ccne réponse, ainsi que je l'avais promis. LA-dcMus, grand tumulte. On parle politique, On jure de ne pas rentrer à la boutique ; Et, dami je jure aussi, moi, comme les anciens. Oh! plu* d'un, ce soir-li, lorsque devant les siens Il jeu sur un coin de ubie m monnaie, Ne dut pas, j'en réponds, se sentir Tdme gaie, Ni sommeiller sa nuit tout entière, en songeant Que Je longtemps peut-être on n'aurait plus d'argcni,
Et qu'il allait falloir s'accoutumer au jeûne.
— Pour moi, le coup fut dur ; car je ne suis plus jeune Et je ne suis pas seul. — Lorsque, rentré chez nous. Je pris mes deux petits-enfants sur mes genoux,
— Mon gendre a mal tourné, ma fille est morte en couches Je regardai, pensif, ces deux petites bouches
Qui bientôt connaîtraient la faim; et je rougis
D'avoir ainsi juré de rester au logis.
Mais je n'étais pas plus à plaindre que les autres ;
Et, comme on sait tenir un serment chez les nôtres,
Je me promis encor de faire mon devoir.
Ma vieille femme alors rentra de son lavoir.
Ployant sous un paquet de linge tout humide ;
Et je lui dis la chose avec un air timide.
La pauvre n'avait pas le cœur à se fâcher ;
Elle resta, les yeux fixés sur le plancher,
Immobile longtemps, et répondit :
« Mon homme, Tu sais bien que je suis une femme économe. Je ferai ce qu'il faut ; mais les temps sont bien lourds, Et nous avons du pain au plus pour quinze jours. »
Moi, je repris :
« Cela s'arrangera peut-être! »
Quand je savais qu'à moins de devenir un traître Je n'y pouvais plus rien, et que les mécontents, Afin de maintenir la grève plus longtemps. Sauraient bien surveiller et punir les transfuges.
Et la misère vint. — O mes juges, mes juges ! Vous croyez bien que, même au comble du malheur, Je n'aurais jamais pu devenir un voleur. Que rien que d'y songer, je serais mort de lioiitc; Et je ne prétends pas qu'il faille tenir compte, Môme au désespéré qui du matin au soir Regarde dans les yeux son propre désespoir. De n'avoir jamais eu de mauvaise pensée. Pourtant, lorsque au plus fort de la saison glacée Ma vieille honnêteté voyait — vivants défis — Ma vaillante compagne et mes deux petits-fils
LA GRÈVE DES FORGERONS
Grelotter tous les trois près du foyer sans flamme, Devant ces cris d'enfants, devant ces pleurs de femme. Devant ce groupe affreux de froid pétrifié, Jamais — j'en jure ici par ce crucifié — Jamais dans mon cerveau sombre n'est apparue Cette action furtive et vile de la rue. Où le cœur tremble, où l'œil guette, où la main saisit. — Hélas ! si mon orgueil à présent s'adoucit, Si je plie un moment devant vous, si je pleure. C'est que je les revois, ceux de qui tout à l'heure J'ai parlé, ceux pour qui j'ai fait ce que j'ai fait.
Donc on se conduisit d'abord comme on devait : On mangea du pain sec, et l'on mit tout en gage. Je souffrais bien. Pour nous, la chambre, c'est la cage. Et nous ne savons pas rester à la maison. Voyez-vous! j'ai tâté depuis de la prison, Et je n'ai pas trouvé de grande différence. Puis ne rien faire, c'est encore une souff'rance. On ne le croirait pas. Eh bien, il faut qu'on soit Les bras croisés par force ; alors on s'aperçoit Qu'on aime l'atelier, et que cette atmosphère De limaille et de feu, c'est celle qu'on préfère.
Au bout de quinze jours nous étions sans un sou. — J'avais passé ce temps à marcher comme un fou. Seul, allant devant moi, tout droit, parmi la foule. Car le bruit des cités vous endort et vous soûle. Et mieux que l'alcool fliit oublier la faim. Mais, comme je rentrais une fois, vers la fin D'une après-midi froide et grise de novembre, Je vis ma femme assise en un coin de la chambre, Avec les deux petits serrés contre son sein ; Et je pensai : C'est moi qui suis leur assassin ! Quand la vieille me dit, douce et presque confuse :
« Mon pauvre homme, le Mont-de-Piété refuse Le dernier matelas, comme étant trop mauvais. Où vas-tu maintenant trouver du pain ?
— J'y vais, »
Répondis-je; et prenant à deux mains mon courage, Je résolus d'aller me remettre à l'ouvrage;
Et, quoique me doutant qu'on m'y repousserait,
Je me rendis d'abord dans le vieux cabaret
Où se tenaient toujours les meneurs de la grève.
— Lorsque j'entrai, je crus, sur ma foi, faire un rêve : On buvait là, tandis que d'autres avaient faim.
On buvait. — Oh ! ceux-là qui leur payaient ce vin Et prolongeaient ainsi notre horrible martyre. Qu'ils entendent encore un vieillard les maudire !
— Dès que vers les buveurs je me fus avancé,
Et qu'ils virent mes yeux rouges, mon front baissé. Ils comprirent un peu ce que je venais faire; Mais, malgré leur air sombre et leur accueil sévère. Je leur parlai :
« Je viens pour vous dire ceci :
C'est que j'ai soixante ans passés, ma femme aussi. Que mes deux petits-fils sont restés à ma charge. Et que dans la mansarde où nous vivons au large,
— Tous nos meubles étant vendus — on est sans pain. Un lit à l'hôpital, mon corps au carabin.
C'est un sort pour un gueux comme moi, je suppose; Mais pour ma femme et mes petits, c'est autre chose. Donc, je veux retourner tout seul sur les chantiers. Mais, avant tout, il faut que vous le permettiez Pour qu'on ne puisse pas sur moi faire d'histoires. Voyez ! j'ai les cheveux tout blancs et les mains noires, Et voilà quarante ans que je suis forgeron. Laissez-moi retourner tout seul chez le patron. J'ai voulu mendier : je n'ai pas pu. Mon âge Est mon excuse. On fait un triste personnage Lorsqu'on porte à son front le sillon qu'a gravé L'effort continuel du marteau soulevé, Et qu'on veut aux passants tendre une main robuste. Je vous prie à deux mains. Ce n'est pas trop injuste Que ce soit le plus vieux qui cède le premier.
— Laissez-moi retourner tout seul à l'atelier. Voilà tout. Maintenant, dites si ça vous fiche. »
Un d'entre eux fit vers moi trois pas et me dit :
« Lâche ! w
Alors j'eus froid au cœur, et le sang m'aveugla. Je regardai celui qui m'avait dit cela.
LA GRÈVE DES FORGERONS
C'était un grand garçon, blême au reflet des lampes, Un malin, un coureur de bals, qui, sur les tempes. Comme une fille, avait deux gros accroche-cœurs. Il ricanait, fixant sur moi ses yeux moqueurs : Et les autres gardaient un si profond silence Que j'entendais mon cœur battre avec violence.
Tout à coup j'étreignis dans mes deux mains mon fi-ont Et m'écriai :
« Ma femme et mes deux fils mourront. Soit! Et je n'irai pas travailler. — Mais je jure Que, toi, tu me rendras raison de cette injure, Et que nous nous battrons, tout comme des bourgeois. Mon heure? Sur-le-champ. — Mon arme? J'ai le choix; Et, parbleu ! ce sera le lourd marteau d'enclume, Plus léger pour nos bras que l'épée ou la plume ; Et vous, les compagnons, vous serez les témoins. Or çà, faites le cercle et cherchez dans les coins Deux de ces bons frappeurs de fer couverts de rouille. Et toi, vil insulteur de vieux, allons! dépouille Ta blouse et ta chemise, et crache dans ta main. »
Farouche et me frayant des coudes un chemin Parmi les ouvriers, dans un coin des murailles Je choisis deux marteaux sur un tas de ferrailles. Et, les ayant jugés d'un coup d'œil, je jetai Le meilleur à celui qui m'avait insulté. Il ricanait cncor; mais, à toute aventure, Il prit l'arme, et gardant toujours cette posture Défensive :
« Allons, vieux, ne fais pas le méchant ! »
Mais je ne répondis au drôle qu'en marchant Contre lui, le gênant de mon regard honnête Va faisant tournoyer au-dessus de ma tête ■Mon outil de travail, mon arme de combat. Jamais le chien couché m>u^ le fouet qui le bat,
Dans ses yeux effarés et qui demandent grâce,
N'eut une expression de prière aussi basse
Que celle que je vis alors dans le regard
De ce louche poltron, qui reculait, hagard,
Et qui vint s'acculer contre le mur du bouge.
Mais il était trop tard, hélas! Un voile rouge,
Une brume de sang descendit entre moi
Et cet être pourtant terrassé par l'effroi,
Et d'un seul coup, d'un seul, je lui brisai le crâne.
Je sais que c'est un meurtre et que tout me condamne ; Et je ne voudrais pas vraiment qu'on chicanât Et qu'on prît pour un duel un simple assassinat. Il était à mes pieds, mort, perdant sa cervelle ; Et, comme un homme à qui tout à coup se révèle Toute l'immensité du remords de Ciïn, Je restais là, cachant mes deux yeux sous ma main. Alors les compagnons de moi se rapprochèrent. Et voulant me saisir, en tremblant, me touchèrent. Mais je les écartai d'un geste, sans effort, Et leur dis : « Laissez-moi. Je me condamne à mort. » Ils comprirent. Alors, ramassant ma casquette. Je la leur présentai, disant, comme à la quête : « Pour la femme et pour les petiots, mes bons amis. » Et cela fit dix francs, qu'un vieux leur a remis. Puis j'allai me livrer moi-môme au commissaire.
A présent, vous avez un récit très sincère
De mon crime, et pouvez ne pas faire grand cas
De ce que vous diront messieurs les avocats.
Je n'ai même conté le détail de la chose
Que pour bien vous prouver que, quelquefois, la cause
D'un fait vient d'un concours d'événements f;ital.
Les mioches aujourd'hui sont au même hôpital
Où le chagrin tua ma vaillante compagne.
Donc, que pour moi ce soit la Prison ou le Bagne,
Ou même le Pardon, je n'en ai plus souci;
Et si vous m'envoyez ù l'échafaud, merci!
Les Humbles
Les Humbles
Lo4 C^OUT{T{ICE
a mon chhr cousin et ami Auguste Baudrit
1— (LLE était orpheline et servait dans les fermes. Saint-Martin et Saint-Jean d'été sont les deux termes Où les gros métayers, au chef-lieu de canton, Disputant et frappant à terre du bâton, Viennent, pour la saison, louer des domestiques. A peine arrivait-elle en ces marchés rustiques, Qu'un fermier l'embauchait au plus vite, enchanté Par sa figure franche et sa belle santé ; Et les plus rechignes comme les plus avares Lui prenaient le menton en lui donnant ses arrhes Et lui payaient encore un beau jupon tout neuf. En effet, elle était robuste comme un bœuf. Exacte comme un coq, probe comme un gendarme. Sa tête, un peu commune, avait pourtant ce charme Que donnent des couleurs, deux beaux yeux et vingt ans ; De plus, toujours noués de foulards éclatants,
LfS HUMBLFS
Ses cheveux se tordaient, noirs, pesants et superbes. Elle savait filer, coudre, arracher les herbes, Faire la soupe aux gens et soigner le bétail. La dernière à son lit, la première au travail. Aux mille soins du jour empressée et savante. C'était le t}-pe enfin de la bonne servante.
Sage? Qui sait? Mais nul n'en médisait du moins.
Ce n'est que l'autre été, quand on faucha les foins.
Qu'elle fut tout à coup prise d'un goût étrange
Pour un assez beau gars, mauvais batteur en grange.
Qui courait les cafés et vivait de hasards,
Mais qui, sept ans, avait servi dans les hussards.
Tout fier d'avoir porté jadis la sabretache,
Il avait conservé la petite moustache
Et ce certain air fat qui fait qu'on est aimé.
Tout le village était par ce drôle opprimé.
Au bal, c'était toujours pour lui les belles filles;
Au billard, observant le choc savant des billes.
Un cercle d'amateurs éblouis l'entourait.
Elle épousa ce beau tyran de cabaret
Dont aucun paysan n'avait voulu pour gendre
Et qui, lorsque à sa main elle parut prétendre.
Fit bien quelques façons, mais ne refusa pas.
Sachant les louis d'or cachés dans un vieux bas,
Et les rêvant déjà, transformés en bouteilles.
Toutes ces unions maudites sont pareilles :
La noce, quelques nuits de brutales amours,
\ji discorde au ménage au bout de quinze jours,
L'homme se dégageant brusquement de l'étreinte
Pour retourner au vin, quand la femme est enceinte*,
Les courroux que des mots ne peuvent apaiser,
Et le premier soufflet près du premier baiser.
Puis la misère.
Ici l'événement fut pire.
Ce fainéant avait des instincts de vampire. Ce monstre, le jour mCmc où sa femme accoucha, — L'huissier ayant saisi le ménage, — chercha Le moyen d'exploiter encore sa femelle ; Et, quand il vit son fils mordant i la mamelle,
Il se frotta les mains. Chose horrible! il fallut. Pour sauver le vieux toit, la vache et le bahut, Que la mère quittât son pays, sa chaumière. Son enfant, les yeux clos encore à la lumière. Et qui, dans son berceau, gémissait, l'innocent! Qu'elle vendît, hélas! son lait, plus que son sang, Et que, le front courbé par cet acte servile. Douloureuse, elle prît le chemin de la ville. — Elle avait bien d'abord refusé de partir ; Mais son homme montrait un réel repentir; Il pleurait; il avait juré de ne plus boire. L'hypocrite disait, — un père ! on peut le croire : — « Plus un seul coup de vin! Quant au petit patron, Je m'en vais, dès demain, le mettre au biberon, Et si Monsieur n'est pas content de la cuisine, Est-ce pour son seul fils que Jeanne, la voisine, A deux seins? L'un des deux sera pour ton petit. »
Et, la mort dans le cœur, la nourrice partit.
H ! dans le noir wagon l'horrible nuit passée ! Sur le dur banc de bois, dans un coin affaissée, Comme elle médita sur son sort anormal ! Ses pauvres seins gonflés de lait lui faisaient mal. Et là-bas, son enfant, éveillé dans sa couche. Réclamait à grands cris et cherchait de la bouche Ce giron où l'on boit la vie avec le lait. Premier asile humain duquel on l'exilait. C'est ainsi qu'elle dut passer la nuit entière. Tout en larmes, mettant la tête à la portière Et buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir, Un peu pour se cacher, beaucoup pour ne pas voir, En f;ice d'elle assis, pleins de vin et de vice. Un groupe de soldats revenant du service Et qui, par sa présence honnête mis en train. Vociféraient en chœur un immonde refrain : Le tout puant le cuir, le rluun et le cigare.
A Paris, un laquais l'attendait à la gare.