‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 131 sur 141 · TOAST CHAMPÊTRE · texte numérisé non relu

TOAST CHAMPÊTRE

AI, qu'avait jusqu'alors désolé le vent aigre. Mai, frileux sous les fleurs, en habit de vinaigre. S'était enfui. Joyeux, dans le ciel enchanté. Le chaud soleil de juin proclamait : « C'est l'été! » Celle qui connaît bien mon sentiment pour elle Choisit sa robe claire et sa plus fraîche ombrelle ; Et pour le beau pays de forêts et d'étangs Qui cache nos amours depuis quelques printemps, De grand matin, heureux de vivre, nous partîmes. Les poiriers du chemin sont nos amis intimes ; Quand, dans la carriole au vieux cheval boiteux. Nous passons, les rameaux murmurent : « Ce sont eux ! « Et, grise de plein air et de grand paysage. Ma mignonne leur prend des feuilles au passage. Rien n'a changé. Voici l'auberge. Sur le seuil, Le vieux chien du logis vient pour nous faire accueil. Notre chambre est la même. En ouvrant la fenêtre, La même saine odeur de forêt nous pénètre. Voici le pied tronqué de l'orme qu'on scia; En face, dans le parc, le même acacia Répand, comme jadis, son odeur printanière. J'entends le loriot comme la fois dernière. Et songe : « Le bonheur qui se peut retenir Est tout dans l'habitude et dans le souvenir. »

Cependant, ma petite amie — oh ! comment dire Le charme tendre et fin de son joli sourire ! — Bien contente, elle aussi, dans ce coin retrouvé, A ri, comme autrefois, du portrait mal gravé Du pauvre Monsieur Thiers en toupet ridicule ; Elle a mis son chapeau fleuri sur la pendule, Oté ses gants de Suède, et puis, ayant pensé. Tout à coup, qu'on ne s'est pas encore embrassé, Elle s'approche, avec son air sainte-n'y-touche. Et pose lentement sa bouche sur ma bouche. Quelle minute!...

ARRl È RE-SAl SON

Un cri nous appelle soudain.

Le déjeuner! On est ser\'i dans le jardin, Sous b tonnelle basse, auprès du jeu de boules. On court se mettre à table en effarant les poules. Virtoire encor ! Rien n'a changé ! Tout est pareil ! Void k gai vin bbnc qu'il faut boire au soleil Et dont la courte i>Tesse en rires se dissipe. Le lourd couvert d'étain et de terre de pipe Dont un joyeux rayon fait vibrer les couleurs. Et des cerneaux tout frais dans une assiette à fleurs.

...Puisque après ce repas nous faisons une pause Et que mon verre est plein, effeuilles-y la rose, Ma chère, que tu fais tourner entre tes doigts ; Car je veux boire au nid de nos amours ! Je bois Au clocher du xnllage, orné d'un coq de fonte, Qui depuis cinq printemps, — à mon âge, on les compte, — Le long des jeunes blés, pleins d'oiseaux et de chants, Nous a vus tant de fois faire un bouquet des champs. Je bois aux toits moussus où, comme nous fidèles. Reviennent, chaque été, les bonnes hirondelles. Je bob aux veite fourrés de ronce et de genêt Où l'écho semble aimer ta voix qu'il reconnaît. Je bois aux vieux témoins de nos gaîtés champêtres, Aux fleurs dans lc*s grands prés, aux fraises sous les hêtres, A b forit où chante au lointain le coucou, Aux sentiers dam lesquels, te baisant sur le cou, Je t'étreins brusquement pour te dire : «Je t'aime! » Enfin, je bots au cher pays, toujours le même, Où, depuis ce matin, nous sommes de retour. Chère, et tjui n'j pu plus changé que notre amour!

i « N » I Je t'aime I Raitron*. La promenade est faite. Im cUra ouit de juin vient d'allumer ses feux ; L^dochtr du gros bourg, où nous logeons tous deux, S« rapproche, et U luilc en argenté le faite.

Regagnons lentement raubcrge, où l'on apprête La cliambre et le grand lit aux draps frais. Je te veux ! Et, pour qu'en cheminant Je baise tes cheveux, Sur mon épaule heureuse abandonne ta tête.

Mets un de tes chers bras au cou de ton ami ;

Traversons, enlacés, le village endormi ;

Et, comme nous voulons, dans la campagne verte.

Dès l'aurore, demain, reprendre notre vol, Nous laisserons, ce soir, la fenêtre entr'ouverte, Pour être réveillés au chant du rossignol!

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