LA NOURRICE
— Un coupé qu'emportait un cheval très fringant La conduisit devant un perron élégant Où les autres laquais dirent : « C'est la nourrice. » Dans une chambre mauve, adorable caprice De blonde, elle aperçut un berceau près d'un lit ; Et devant cet heureux spectacle elle pâlit. En voyant cette jeune et jolie accouchée, Blanche, et sur le berceau de dentelle penchée. Devant ce doux sommeil d'enfant s'extasier. Elle crut voir le sien dans son berceau d'osier, Pleurant auprès du lit d'un père sans vergogne Qui n'entend pas et dort son lourd sommeil d'ivrogne.
Elle prit le petit, qui but avidement.
La mère souriait. — Le père, en ce moment.
Survint et fit la moue en sentant l'atmosphère
De la chambre. — Il sortait. . . pour cette grosse affaire ! . . .
Des dossiers sous le bras, en noir, un air subtil?
« Ah! voici cette femme. Elle est fort bien, dit-il.
Mariée ? — Il paraît. — Et son pays ? — Normande,
Près de Caen. — Permettez, chère, cette demande :
Le docteur n'est-il pas pour celles du Midi ?
— Croyez-vous? » Puis, riant de son rire étourdi,
La mère dit : « Pour peu que cela vous convienne,
Elle est brune, je vais la mettre en Arlésienne.
Le costume est joli ; puis c'est la mode au Bois. »
Le père eut un léger sarcasme dans la voix,
Et, s'en allant : « Fort bien. Amusez-vous, ma chère. »
Comme elle sentait bien qu'elle était étrangère Et qu'elle allait souffrir dans ce monde nouveau ! Son nourrisson n'était ni bien portant ni beau. C'était un pâle enfant, pauvre vie éphémère! Pauvre front condamné ! C'est au bal que sa mère. Dans une valse, avait reconnu son état. Dépitée, il fallut bien qu'elle s'arrêtât, En songeant : « Quel ennui, huit longs mois de sagesse ! » Et quand vint le moment d'avouer sa grossesse. L'homme — la Bourse avait baissé probablement — Ne trouva tout d'abord qu'un mot suspect : « Vraiment ! » Mais, rempli d'à-propos, comme un joueur qui triche. Il s'attendrit bientôt, sa femme étant très riche.
'r la nourrice, ayant sans cesse l'embarras De l'enfant qui criait faiblement dans ses bras Et lui mordait le sein de ses lèvres avides. Errait seule parmi les appartements vides. Et, rustique au milieu du luxe des salons. Comptait les jours d'exil qui lui semblaient si longs. Triste foyer! La mère était toujours en course, Le père était au cercle, au Palais, à la Bourse ; Et, quant à leur enfant, ils ne le voyaient pas, Sauf quelquefois, le soir, à l'heure des repas. Où le chef de maison, par pure bonté d'âme, S'écriait: « Votre fils est fort joli, madame! » Puis, époux plein d'égards et sachant ce qu'il doit, Il riait au petit et lui donnait son doigt. Mais Madame bâillait, n'étant pas satisfaite D'une robe apportée alors pour quelque fête, Et, jugeant qu'on avait assez de l'avorton. Disait: « Il se fait tard. Allez coucher Gaston. »
Qu'importaient cependant à la pauvre nourrice
L'abandon désolant, la maison corruptrice.
Ce faible enfant malade et refusant son lait,
Les habits d'opéra-comique qu'il fiillait,
Par les jours de soleil, montrer aux Tuileries,
Les repas à l'office et les plaisanteries
De la femme de chambre et des valets railleurs?
Pauvre mère? son âme était toujours ailleurs;
Toujours elle suivait — hélas ! par la pensée —
Sa lettre, la dernière au pays adressée,
La réponse si lente et venant de si loin ;
Et puis elle courait chez l'écrivain du coin
Dont l'enseigne, chef-d'œuvre aflfreux de calligraphc,
Présente un Béranger tracé d'un seul paraphe.
Enfin on répondait : « L'enfant se porte bien ;
Il profite, il grandit, il ne manque de rien.
Mais il faut de l'argent. L'huissier gronde et réclame.»
Elle baisait la lettre, et, le bonheur dans l'âme,
I lO
LES HUMBLES
A l'époux qui mentait — dévoùment incompris — De son dur esclavage elle envoyait le prix.
'hiver revint, joyeux : grands dîners, bals, théâtres. Le nourrisson avait des toux opiniâtres, Et sous son front ridé brillaient ses yeux trop grands ; Bref, le pauvre chétif, un soir que ses parents Étaient allés bâiller à quelque opéra bouffe, Eut un de ces accès trop longs dont on étouffe ; Sa nourrice le vit expirer sur son sein ; Puis la mère, en rentrant, trouva le médecin Penché sur le petit cadavre déjà roide, Et, confuse, ayant peur de paraître trop froide, Fit, pour pleurer beaucoup, des efforts inouïs.
Congédiée alors avec quelques louis
Et l'esprit inquiet de cette mort subite,
La nourrice voulut revenir au plus vite
Au fils qu'elle pouvait allaiter aujourd'hui,
A l'enfant campagnard, qui se portait bien, lui !
Oh ! le voyage heureux que l'espérance abrège !
Que lui font le ciel gris, les champs vêtus de neige,
Et, là-bas, les bois noirs où volent les corbeaux ?
Tout, les arbres, les champs, le ciel, lui semblent beaux.
Le pays est plus près, le lieu d'exil recule.
Dans un instant, sur la rougeur du crépuscule,
Ses yeux mouillés de pleurs verront se détacher
La silhouette mince et noire du clocher.
C'est le terme à présent de sa longue souffrance.
Elle va voir son fils! — Enfin, 6 délivrance!
Le train s'arrite avec ses rudes chocs de fer.
Mais pourquoi donc est-il si froid, ce soir d'hiver? Pourquoi le vent du nord gémit-il dans les branches ? Pourquoi donc les fossés des mornes routes blanches, Noirs et béants, sont-ils pleins d'une horreur sans nom ? Pourquoi toutes ces voix qui semblent dire: Non,
Parmi ces tourbillons siffleurs de feuilles mortes? Pourquoi ces hurlements de gros chiens sous les portes ? Pourquoi ce cher pays, aimé de tant d'amour, Fait-il donc cet accueil hostile à ce retour?
La voilà cependant au bout de son voyage.
La nuit tombe. Tout est désert dans le village.
L'église au vieux portail dans la brume apparaît ;
Et près de là, voici le houx du cabaret
D'où sort, vibrante et claire, une chanson bachique.
— Soudain la voyageuse a fait lialte, tragique, Bouche béante et comme allant pousser un cri. Car cette voix, c'est bien celle de son mari ; Cette ombre profilée en noir sur les fenêtres. C'est la sienne. Il avait donc menti dans ses lettres; Il est toujours le même ; elle avait bien raison ;
Il boit, et le petit est seul à la maison.
Le cerveau traversé d'une affreuse lumière,
l:perdue, elle court en hâte à sa chaumière.
La porte est entr'ouverte, elle entre. — Qu'il fait noir !
Du feu ! bien vite. — Et la malheureuse put voir,
Dans la chambre à présent sordide et démeublée.
Le reste du repas de l'ivresse attablée,
Le jambon qu'il mangea, la bouteille qu'il but,
Et, dans l'ombre, parmi les choses de rebut.
Sale, brisé, couvert de toiles d'araignée,
— Objet horrible aux yeux d'une mère indignée Et qu'on avait jeté dans ce coin sans remord, — L'humble berceau d'osier du petit enfant mort.
Elle tomba. C'était la fin du sacriticc.
Ht depuis lors, on voit, à Cacn, dans un hospice, Tenant fixe sur vous ses yeux secs et brûlants, Une femme cncor jeune avec des cheveux blancs, Qui cherche de la main sa mamelle livide F.t balance toujours du pied un berceau vide.
LE TETIT ETlCIETi
l' ÉTAIT un tout petit épicier de Montrouge, Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge, Exhalait une odeur fade sur le trottoir. On le voyait debout derrière son comptoir, En tablier, cassant du sucre avec méthode. Tous les huit jours, sa vie avait pour épisode Le bruit d'un camion apportant des tonneaux De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux ; Et, le reste du temps, c'était dans sa boutique Un calme rarement troublé par la pratique, Servante de rentier ou femme d'artisan, Logeant dans ce faubourg à demi paysan. Ce petit homme roux, aux pâleurs maladives, Était triste, faisant des affaires chétives Et, comme on dit, ayant grand'peine à vivoter. Son liistoire pouvait vite se raconter.
LES HUMBLES
Il était de Soissons, et son humble famille,
Le voyant à quinze ans faible comme une fille,
Voulut lui faire apprendre un commerce à Paris.
Un cousin, épicier lui-même, l'avait pris.
Lui donnant le logis avec la nourriture ;
Et, malgré la cousine, épouse avare et dure,
Aux mystères de l'art il put l'initier.
Il avait ce qu'il faut pour un bon épicier :
Il était ponctuel, sobre, chaste, économe.
Son patron l'estimait, et, quand ce fut un homme,
Voulant récompenser ses mérites profonds,
Il lui fit prendre femme et lui vendit son fonds.
« Quand on trouve un garçon pareil, il faut qu'on l'aide, » Disait-il.
La future était aisée et laide.
Mais ce naïf resta devant elle tremblant ; Et quand il l'amena, blonde en costume blanc, La boutique aux murs noirs lui parut toute neuve. Or sa mère, depuis quelques mois, était veuve. Vite il l'alla chercher et lui dit, triomphant :
« Viens donc, tu berceras notre premier enfant. »
C'«hait déjà son rèvc, à cet homme, être père! Mais il ne devait pas durer, le temps prospère : Sa femme n'aimait pas le commerce ; elle était Hargneuse, lymphatique et froide; elle restait A l'écart et passait des heures dans sa chambre. De sa boutique ouverte au vent froid de décembre, Lui ne pouvait bouger, mais ne se plaignait pas ; Car sa mère, en bonnet et tricotant des bas, Était là, toute fiérc et de son fils et d'elle, Tandis qu'il débitait lu beurre et la chandelle. Donc il était encor satisfait comme ça. Mais, dans un mauvais jour, sa femme s'oiTensa De ce qu'il ne fut pas seul comme elle, et l'épouse — Vieille histoire — devint de la mi're jalouse. Celle-ci comprit tout :
t« Mon enfant, j'uvalb cru,
Lui dit-elle, pouvoir bien vivre avec ma bru.
Mais, à la fin, il faut que je le reconnaisse,
Je la gêne et ne puis plaire à cette jeunesse.
Je retourne à Soissons, vois-tu, cela vaut mieux. »
Elle dit, de l'air doux et résigné des vieux. Et partit, sans pleurer, mais affreusement triste. Hélas ! il n'avait pas ce qui fait qu'on résiste. Il consentit, devint plus morose qu'avant Et pria, tous les soirs, pour avoir un enfant. Car c'était là son but, décidément. Ce rêve, Cet instinct, ce besoin le poursuivait sans trêve. Il n'avait qu'un désir, il n'avait qu'un espoir : Être père ! c'était son idéal. — Le soir. Quand un noir ouvrier, portant un enfant rose. Entrait dans sa boutique acheter quelque chose. Soudain il se sentait plein d'attendrissement.
Mais les ans ont passé, lentement, lentement. Il comprend aujourd'hui que ce n'est pas possible ; Il partage le lit d'une femme insensible. Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds.
— Ah ! les rêves aussi durement expiés Allument à la longue un désespoir qui couve ! Cet homme est fatigué de l'existence. Il trouve
— Où de pareils dégoûts vont-ils donc se nicher? — La colle et le fromage ignobles à toucher.
Il hait le vent coulis qui souffle de la rue, Il ne peut plus sentir l'odeur de la morue, Et ses doigts crevassés, maudissant leur destin. Ont trop froid au contact des entonnoirs d'clain!
Pourtant il brille encore un rayon dans cette ombre.
Derrière son comptoir, seul, debout, le cœur sombre,
Quand il casse du sucre avec férocité.
Parfois entre un enfant, un doux blondin, tenté
Par les trésors poudreux du petit étalage.
Dans la naïveté du désir et de l'ilgc,
Il montre d'une main le bonbon alléch.iin
Et de l'autre il présente un sou noir .lu inarcliaiui.
L'honuue alors est heureux plus qu'on ne peut le dire