EN PROVINCE
Me prouvaient qu'il fallait en effet que je vinsse Pour voir cette maison dans ce coin de province.
Causant de ce logis à des voisins, j'appris
Qu'il était habité, moyennant un bas prix
Et depuis fort longtemps, par une vieille fille
Extrêmement dévote et d'ancienne famille.
Or, étant un flâneur, et passant très souvent
Devant cette maison au parfum de couvent,
— N'allez pas croire au moins qu'à dessein je le fisse -
Vers midi, c'est-à-dire une heure après l'office.
Tous les jours, excepté les dimanches, je vis
A cet angle que fait la place du parvis
Avec la vieille rue en question, paraître
Et venir lentement un grand et maigre prêtre.
En tricorne, portant son gros livre à fermoir,
Proprement recouvert d'un morceau de drap noir.
Il s'approchait, pensif, de la vieille masure.
Mais avec l'air tranquille et la démarche sure
Qu'on a lorsqu'on se livre à des soins réguliers.
Il s'arrêtait au seuil, grattait ses lourds souliers.
Frappait un petit coup qu'on entendait à peine,
Et, vif, dès que la gâche avait jailli du pêne,
Entrait et refermait doucement après lui.
J'étais seul en province et m'ennuyais. L'ennui
Rend maussade et vous fait céder aux injustices;
Et voici que déjà, sur ces faibles indices,
J'avais un roman noir et bête tout trouvé :
Une dévote avare, un testament couvé,
Des parents sur la paille, enfin toutes les suites
D'une menée affreuse et sourde de jésuites.
On devient quelquefois un voltairien fieffé
Pour un rien, pour avoir lu le Siècle au café;
Et, comme il est toujours pénible de se taire
Quand on pense tenir la moitié d'un mystère.
Je m'informai. — Ce fut bien fait pour moi, vraiment,
Qui rêvais d'appeler un juste châtiment
Sur quelque tortueuse et sombre stratégie ;
Car on ne me conta qu'une simple élégie
Dont il me fallut être ému, bon gré mal gré.
u retour des Bourbons, un vieux noble émigré Vint, ainsi que le fait un homme qui s'installe. Louer cette maison dans sa ville natale. Railleur et n'ayant plus les antiques respects. Il ne s'était enfui que lorsque les suspects Furent enfin inscrits sur la fameuse liste. Car il était resté très ardent royaliste Et partisan fougueux des orgueils du vieux temps. Quand il revint avec une enfant de huit ans, La fille de son fils, hélas ! une orpheline. Ce fut triste. — Il était sans laquais ni berline. Seul, à pied et portant ce fardeau sur les bras. Mais, sceptique, il avait prévu les rois ingrats, Et, décemment râpé, sans misère apparente, Il vécut, dans un coin, d'une petite rente. Ecrivant, par loisir, un traité de blason. Il avait justement choisi cette maison, Parce que, d'un côté, triste, inhospitalière, Avec ses murs verdis et son toit noir de lierre, Elle convenait fort à son âpre dédain.
Et qu'elle avait, derrière, un carré de jardin Où, sous un frêle arceau de jaunes capucines. Dérobée aux regards des fenêtres voisines, L'enfant pouvait jouer au soleil, dans les fleurs.
Comme il n'espérait pas revoir des jours meilleurs ; Que son nom, nom fameux, vieux comme la bannière De saint Denis, c'était cette enfant, la dernière. Qui devait, fille pauvre et sans dot, le porter ; Qu'une mésalliance était à redouter ; Pour elle cet athée avait rêvé le cloître. Aussi souriait-il, plus calme, en sentant croître Dans ce cœur virginal le lys pur de la foi. D'autre part, il aimait son fauteuil, son chez soi. Trouvait l'office long et l'église glacée ,
LES HUMBLES
Et l'unique sen'ante était bien trop pressée Pour conduire l'enfant pieuse qui voulut Bientôt entendre messe, et vêpres, et salut.
— A cette époque-là, venait chez ce vieux noble Qui possédait encor quelques champs, un vignoble Près d'une métairie à l'ombre des pommiers.
Un garçon de seize ans, le fils de ses fermiers,
Qui, jugé trop chétif peur la vie ordinaire
De la campagne, était élève au séminaire.
Un beau jour, ce petit paysan fut chargé
Par l'aïeul, le dimanche étant jour de congé.
De se rendre à l'église avec la demoiselle
Et de la ramener après cela chez elle.
On l'en récompensait par sa place aux repas
Et par l'accueil. C'était tout simple, n'est-ce pas ?
Cet humble protégé, collégien rustique,
Pouvait, à la rigueur, servir de domestique.
Bien que, pour être prêtre, il apprit le latin.
— Depuis lors, les enfants, le dimanche matin, Côte à côte, et prenant toujours la même place Sous le vitrail en feu de la grande rosace. S'asseyaient dans la nef profonde et priaient Dieu. La petite fillette était vouée au bleu.
Toilette qui sied bien aux couleurs enfantines. Et tous ses vêtements, chapeau, robe et bottines. Comme son âme, étaient de la couleur du ciel. Qpant au pauvre garçon, le noir officiel Et les habits de drap, à coupe droite et triste, Pouvaient lui donner l'air un peu séminariste; Mais, chez les bonnes gens qui prenaient le chemin De l'église et voyaient, se tenant par la main, Passer les deux enfants avec leurs cucologcs, Cctaicnt des hochements de tête et des éloges De leurs regards brillants de douce piété. Seulement ils étaient d'une timidité Extrême et rougissaient beaucoup quand, sur leur route, Un passant, étranger à la ville sans doute, Parbit d'eux, les prenant pour le frère et la scvur. L'un et l'autre, ils goûtaient vaguement la douceur Pensante que donne à l'habitude prise La province où la vie ctt monotone et grise. Pour b irUtc orpheline et l'écolier captif, Quque dimanche éuit un moment fugitif
Fait de calme harmonie et de parfums de fête, Où, vibrantes de foi candide et satisfaite, Leurs deux voix se mêlaient dans tout ce qu'il y a D'allégresse à chanter les blancs Alkluia. Ils se sentaient égaux devant Dieu. La prière Entre eux avait détruit à jamais la barrière Qui, pour la loi du monde, encor les séparait; Et leurs deux cœurs s'étaient réunis en secret Par un de ces liens qui toujours se resserrent.
AïFS, ils grandissaient, et cinq ans se passèrent Sans que rien fût changé du train habituel. Tout en or, tout en noir, selon le rituel, Et lançant vers le ciel son chant mélancolique Ou son cri triomphal, la pompe catholique, Seule, pendant cinq ans, charma leurs cœurs nouveaux. Les marguilliers, les gens d'église, les dévots Qui font la révérence à toutes les chapelles, Chérissaient comme leurs ces deux enfants modèles Qui jouissaient près d'eux, sans se le définir, Du bonheur de se voir et de se réunir. Car si chez eux encor les doux rêves mystiques. Qui s'exaltent parmi l'encens et les cantiques, Avaient retardé l'heure où le désir naissant De l'enfant étonné fait un adolescent, Déjà leur ûme était inquiète et subtile. Ce qu'ils eussent jadis trouvé .simple ou futile Les laissait à présent très souvent timorés. Ils se troublaient. Un jour ils étaient demeurés, Lui, la rougeur au front, elle, tout interdite, En effleurant leurs doigts humides d'eau bénite, De s'être dit tous deux à la fois : « Pienez-en. » Elle avait oublié qu'il était paysan, 11 avait oublié qu'elle était demoiselle, Mais, bien qu'il redoublât d'humbles soins et de zèle,
EN PROVI N CE
Il ne lui donnait plus la main comme autrefois, Quand il la conduisait à l'église, et sa voix Tremblait en lui parlant de choses très vulgaires.
N dimanche matin, — il ne s'attendait guères Q.ue son destin allait dater de ce jour-là, — Ainsi qu'il en avait l'habitude, il alla Chercher la jeune fille à l'heure accoutumée. La porte qu'il trouvait d'ordinaire fermée. Malgré le froid d'hiver, s'ouvrait sinistrement. Inquiet, il crut voir comme un pressentiment Dans ce logis béant au vent noir de décembre, Et, songeant à l'aïeul, monta jusqu'à sa chambre, Mais pour s'arrêter court sur le seuil, en tremblant. Car il vit le vieillard, pâle sur le lit blanc. Râlant, les yeux grandis par les suprêmes fièvres, Et qui disait, serrant cruellement les lèvres, A sa fille courbée et pleurant sur sa main :
« Plus de larmes, je sens que je mourrai demain. Or, c'est chez nous l'usage ordinaire, ma fille. Que, s'il meurt dans son lit, le chef de la famille Du plus proche héritier exige le serment De maintenir le nom toujours plus fièrement. Je te crois forte assez pour subir ces épreuves ; Car celles de ton sang, du jour qu'elles sont veuves De quelque batailleur mis à mal n'importe où, Prennent sa lourde épée et la pendent au clou Et n'ont plus d'autre croix pour dire leur prière. Pour toi, tu restes fille, enfant, et la dernière De la race. Eh bien donc, sois-en digne et promets De garder le vieux nom vierge et pur à jamais. Si tu ne prends l'habit, point de mésalliance ; Et fixis-en le serment pour qu'avec confiance Je puisse me coucher dans la paix du cercueil. »
Alors la jeune fille, entendant sur le seuil
Un faible bruit, tourna ses regards en arrière
Et vit là son petit compagnon de prière
Qui, sans savoir pourquoi, mais désolé, pleurait.
C'était un sentiment bien vague, bien secret. Bien indécis, exempt de toute ardeur qui tente, Fait d'amitié craintive et de langueur latente, Qu'ils avaient jusque-là l'un pour l'autre éprouvé. Leur timide désir n'avait jamais rêvé Plus loin que le bonheur de prier côte à côte. Par un jour de soleil comme à la Pentecôte, Sous le même rayon, devant le même autel. Mais l'accent du vieillard moribond était tel Qu'ils comprirent soudain que, pour toute leur vie, L'espérance de vivre ensemble était ravie.
« Eh bien, petite ? » fit le vieillard irrité.
« J'obéirai, « dit-elle avec simplicité
Et comme promettant une chose ordinaire.
OUT était dit. — Après cinq ans de séminaire, Le jeune écoher fut tour à tour tonsuré. Ordonné prêtre, puis enfin nommé curé D'un village lointain choisi sur sa demande. Il semblait avoir mis une hâte très grande A prononcer lui-même un éternel serment. — Ce n'est que devenu vieux, assez récemment. Qu'ayant réalisé son petit patrimoine.
Il s'est laissé nommer, dans sa ville, chanoine. Là, depuis son retour, vite le bon abbé Dans l'ancienne habitude est de nouveau tombé Et d'un logis bien cher a retrouvé la route. Certes, quand il y vient lentement, il se doute Qu'on entend de très loin son pas sur le pavé Et que, près du rideau faiblement soulevé.
LES HUMBLES
Un regard amical le voit venir et guette.
Mais il n'a pas encore osé lever la tête
Depuis quatre ans qu'il fait tous les jours ce chemin ;
Et quand il est entré, son missel à la main,
Dans le salon étroit et suranné de celle
A qui, par vieil usage, il dit « la demoiselle, »
Toutes les fois, il feint de croire à l'air surpris
Qu'à son aspect, soudain, la douce fille a pris,
Et qui la trouble au point que sa voix en hésite
Dans son remercîment de la bonne visite.
En deuil, ayant gardé ses beaux yeux clairs et doux,
Et délicatement flattant, sur ses genoux.
Le pelage soyeux de sa chatte endormie,
Telle, chaque matin, il voit sa vieille amie
Devant laquelle il reste une grande heure assis,
Lui faisant, d'un ton bas, quelques simples récits,
Sans que jamais en eux un geste, un rien dénote
Plus qu'une affection de vieux prêtre à dévote ;
Et lorsque du sujet honnête et puéril
L'entretien a suivi tout doucement le fil.
Sans un mot qui s'émeut, sans cordiale étreinte,
Comme si la mémoire en eux était éteinte
Du sacrifice fait jadis à leur devoir.
Ils échangent enfin un très faible : « Au revoir. »
— Pourtant il faut qu'il lutte et qu'elle se contienne,
Car, même redoutant l'effusion chrétienne
Où l'on doit se nommer un instant frère et sœur.
Elle n'a jamais pris l'abbé pour confesseur.
.L faît nuit. —Et la voûte est ténébreuse où monte, Par la sonorité du bâtiment de fonte, Le jet de vapeur blanche au sifflement d'enfer, Hennissement affreux du lourd cheval de fer Qui vient à reculons et lui-même s'attelle, Avec un bruit strident d'enclume qu'on martèle, Au long train des wagons béants le long du quai. Attirés par ce bruit de fer entre-choqué, De pâles voyageurs, aux figures chagrines, Regardent, en collant leurs fronts las aux vitrines. Les machines qui vont les entraîner si loin. Chacun d'eux, sans le dire à l'autre, dans son coin. Se sentant envahir par l'effroi taciturne Qui nous prend au début d'un voyage nocturne. — Un départ est toujours triste ; mais ce départ Semble vraiment empreint d'une tristesse à part. D'abord, c'est un convoi de pauvres. Règle austère : Qu'il s'en aille en voyage ou qu'il s'en aille en terre, Vivant ou mort, le pauvre a sa voiture à lui. Et puis, ceux-là qui vont habiter aujourd'hui. Pendant toute une veille, en ces sombres voitur.;5, Qui devront endurer, tremblantes créatures,
LFS HUNÎBLFS
Le froid de l'insomnie et le froid de l'hiver, Et que l'on jettera demain, près de la mer, Devant les paquebots couverts de voiles blanches. Dont ils de\Tont franchir le passage de planches Pour retrouver encor la nuit des entreponts ; Ces paysans, honteux de passer vagabonds Et que soutient à peine un espoir chimérique, Ce sont des émigrants qui vont en Amérique.
Voilà de bien longs jours déjà qu'ils sont partis :
Le père tout chargé de paquets et d'outils,
La mère avec l'enfant qui pend à la mamelle
Et quelque autre marmot qui traîne la semelle
Et la suit, fatigué, s'accrochant aux jupons;
Le fils avec le sac au pain et les jambons,
Et la fille emportant sur son dos la vaisselle.
Heureux ceux qui n'ont pas quelque vieux qui chancelle
Et qui gronde et qu'on a, s'effarant, après soi !
Pourquoi donc partent-ils, ces braves gens? Pourquoi
S'en vont-ils par l'Europe et vers le Nouveau Monde,
Étonnés de montrer leur douce pâleur blonde
Et la calme candeur de leurs tristes yeux bleus
Sur les chemins de fer bruyants et populeux ?
C'est que parfois la vie est inhospitalière.
Longtemps leur pauveté naïve, pure et fière.
En plein champ, près du pot de grès et du pain bis,
A lutté, n'arrachant que de maigres épis
A la terre trop vieille et devenue avare.
Car il leur fut ingrat, implacable et barbare,
Ce vieux sol paternel, ce sol religieux,
Où parfois, comme un don laissé par les aïeux,
Leur pioche déterrait un peu d'or ou des armes.
Et que leur front baignait de sueurs et de larmes.
Tristes et patients, longtemps ils ont lutté
Contre son inertie et sa stérilité,
Mais vainement. Alors, la vie étant trop chère
Pour qu'ils pussent laisser, une année, en jachère
Ce toi qui rcfuuit toujours de les nourrir,
Ht ont vu qu'il fallait s'en aller ou mourir ;
Et tous, pleins du regret des récoltes futures,
Ih sont partis vers les lointaines aventures.
Oh ! cofTimc je les pLiins, les humbles, les petits,
Tous ceux-là qui sont nés et qui vivent blottis
Timidement autour d'un clocher de village;
Ceux que retient, bien mieux que l'ancien vasselage
Et que tous les vieux jougs du monde féodal,
L'étroit et tendre amour de leur pays natal ;
Ceux-là que le galop d'un voyageur étonne.
Qui sentent que le vrai bonheur est monotone
Et qui ne veulent pas d'autre sort que le sort
De leurs pères, de qui la naissance et la mort
S'inscrivaient — c'était tout — aux marges d'une Bible.
Quand il leur faut quitter la masure paisible,
Le foyer près duquel leur enfonce a rêvé
Et le champ que leurs bras virils ont cultivé ;
Quand ils s'en vont, tirant ou poussant la charrette,
Et jetant un regard suprême et qui regrette
A mille objets qui sont pour eux de vieux amis :
Au pâturage avec les grands boeufs endormis,
Au vieux pont, à l'auberge en face de l'église,
A l'enseigne où le grand Frédéric prend sa prise,
Au lavoir plein du bruit des linges que l'on bat.
Oh ! qu'il doit se livrer un lugubre combat
Dans leurs âmes déjà se sentant orphelines.
Tandis qu'ils voient grandir ces lointaines collines
Où naguère pour eux le monde finissait,
Et qu'ils songent avec amertume que c'est
La terre maternelle et dont vécut leur race,
La terre qui devient marâtre et qui les chasse !
Encor si l'avenir était riant pour eux.
Et s'ils étaient certains d'un lendemain heureux ! •
Mais ils n'ont presque pas d'espoir qui les soutienne.
L'Amérique n'est plus cette jeune Indienne
Souriante en son île au milieu des roseaux
Et couronnant son front de plumages d'oiseaux,
Telle qu'ils l'ont rêvée autrefois, à l'école.
Pour eux, durs ouvriers du labeur agricole.
Ce qu'ils comptent trouver là-bas, c'est seulement
La forêt monstrueuse au noir tressaillement,
Où, rampant et glissant, la hideuse famille
De la nature vierge et féroce fourmille;
C'est la bataille avec la hache, avec le pic,
C^ontre les troncs noueux et les rochers à pic ;
C'est le miasme lourd du terrain noir et riclio
Qu'en grelottant de fièvre, avec rage, on défriche ; Les grands feux dans les bois et les nuits sans repos Où l'on voit scintiller, autour de ses troupeaux, Dans l'ombre, les yeux d'or des jaguars et des onces ; C'est la bêche tranchant les serpents et les ronces ; — Enfin, comme un bonheur qu'on n'ose pas prévoir. Et si Dieu plus clément daigne un jour s'émouvoir Des cantiques chantés en chœur sous les étoiles, C'est, après le sommeil frileux entre deux toiles Et les maigres soupers de lard et de biscuits, La famille restée encore entière, et puis De gais et longs repas, par les soirs de dimanches. Devant une moisson, près d'un logis de planches.
Pour l'instant, du trop long voyage tout meurtris. Dans cette gare, en haut d'un faubourg de Paris, Ils attendent, muets du regret qui les navre,
Le convoi qui les doit jeter aux quais du Havre. Comme on n'a pas pour eux allumé de quinquets, On croit qu'ils dorment tous, penchés sur leurs paquets, Dans la salle aux longs bancs, sombre comme une geôle. Mais l'époux qui soutient, lasse, sur son épaule. Une tête de femme où sont clos de doux yeux, Promène autour de lui des regards anxieux; Mais la mère est en proie aux présages funèbres. Qui cache sous ses mains jointes, dans les ténèbres. Des fronts d'enfants serrés contre elle avec terreur; Mais il pâlit, ce jeune et triste laboureur, Qui sent, en la serrant sous la sienne pressée, Frissonner une main douce de fiancée !
— Sinon pour soi, du moins pour l'être faible et cher, Chacun songe au pays dans cette nuit d'hiver, Et, jugeant que la salle est très mal éclairée. Essuie, en se cachant, une larme ignorée.
UC^E FEmmn SEULE
ANS le salon bourgeois où je l'ai rencontrée, Ses yeux doux et craintifs, son front d'ange proscrit, M'attirèrent d'abord vers elle, et l'on m'apprit Q)ie d'un mari brutal elle était séparée.
Hlle %'vnait encor chez ces anciens amis, Dont la maison avait vu grandir son enfance lit qui, malgré le bruit dont le monde s'uiïcnse, Au préjugé cruel ne s'étaient point soumis.
Mais elle savait bien, résignée et très douce, Qu'on ne la recevait qu'en petit comité, Lt s'attendait toujours, dans sa tranquillité, Au mot qui congédie, à l'accueil qui repousse.
Donc, les soirs sans dîner ni bal au piano, lille venait broder près de l'ûtre, en famille, nt c'est là que, devant son air de jeune fille, Je m'étonnai de voir b, son doigt un .innc.ui.
UNE FfcMMt SEULE
Stoïqut, elle acceptait i^on étrange veuvage, Sans arrière-pensée et très naïvement; Pour prouver qu'elle était fidèle à son serment, Sa main avait gardé le signe d'esclavage.
Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans ; Le sang veinait de bleu ses mains longues et tiéres. Ht, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.
Ni bijou, ni ruban. Nulle marque de joie. Jamais la moindre fleur dans le bandeau châtain ; Ht le petit col blanc, étroit et puritain. Tranchait seul sur le deuil de la robe de soie.
Brodant très lentement et d'un geste assoupli Ht ne se doutant pas que l'ombre transfigure. Sa place dans la chambre était la plus obscure ; Hlle parlait à peine et désirait l'oubli.
Mais, à la question banale qu'on adresse, Quand elle répondait quelques mots en passant, Cela faisait du mal d'entendre cet accent Brisé par la douleur et fait pour la tendresse.
Cette voix lente et pure, et lasse de prier, Qu'interrompait jadis la forte voix d'un maître Ht qu'une insulte, hélas! un bras levé peut-être. De honte et de terreur un jour firent crier.
Quand un petit enfant présentait à la ronde Son front à nos baisers, oh ! comme lentement, Mélancoliquemerit et douloureusement, Ses lèvres s'appuyaient sur cette tête blonde !
Mais aussitôt après ce trop cruel plaisir. Comme elle reprenait son travail au plus vile 1 Et sur ses traits alors quelle rougeur subite. En songeant au regret qu'on avait pu saisir !
Car je m'apercevais, quoiqu'on fut bon pour elle, Qu'on la plaignît d'avoir fait un si mauvais choix, Que ce monde aux instincts timorés et bourgeois Conservait une crainte, après tout naturelle.
J'avais bien remarqué que son humble regard Tremblait d'être heurté par un regard qui brille. Qu'elle n'allait jamais près d'uiae jeune fille Et ne levait les yeux que devant un vieillard.
— Jeune homme qui pourrais aimer la pauvre leuniie Ht qui la trouveras quelque jour sur tes pas, Ne la regarde pas et ne lui parle pas. Ne te fais pas aimer, car ce serait infâme 1
Va, je connais l'adresse et les subtilités Du sophisme, aussi bien que tu peux les connaître. Je sais que son œil brûle et que sa voix pénètre, Ht quel sang bondira dans vos cœurs révoltés.
Je sais qu'elle succombe et qu'elle est sans défense. Qu'elle meurtrit son sein devant le crucifix. Qu'elle t'adorerait comme un dieu, comme un iîls; Je sais que ta victoire est certaine d'avance.
Oui, pour toi je suis sûr qu'elle sacrifierait
Son unique trésor, l'honneur pur et fidèle.
Et que tu voudrais vivre et mourir auprès d'elle.
— C'est bien. Mais je suis sûr aussi qu'elle en mourrait.
SIéMTLE cAéM'BniOCNi
1--TRE un modeste croque-notes Donnant des leçons de hasard, Qui court Paris en grosses bottes, Mais qui comprend Gluck et Mozart ,
Avoir quelque part un vieux maître , Aimer sa fille ; et, chaque soir, Brosser son vieil habit et mettre Du linge pour aller les voir ;
Ils logent loin ! Faire une lieue En chantonnant quelques vieux airs, L'été sous la douce nuit bleue Et par les bons quartiers déserts ;
Aimer d'un amour très honnête ; Avoir peur, en portant la main A certain cordon de sonnette Dont on sait pourtant le chemin...
«Ah! monsieur Paull... — Mademoiselli — Mon père vous attend. Voyez.
Voici votre violoncelle, Son violon vt les cahiers. »