‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 22 sur 141 · ÉCRIT PENDANT LE SIÈGE · texte numérisé non relu

ÉCRIT PENDANT LE SIÈGE

La sœur et la maman priant, les deux mains jointes, Avec leurs bonnets blancs et leurs fichus à pointes, Et papa qui, pensant que je manque au souper, Fait sa croix sur le pain avant de le couper. Laissons cela. D'ailleurs je reviendrai peut-être.

— Donc nous sommes campés sous le fort de Bicêtre Avec Monsieur le Comte et tous ceux de chez nous. Je vous écris ceci, mon sac sur les genoux,

Sous la tente, et le vent fait trembler ma chandelle.

Bicêtre est une sombre et forte citadelle.

Où des Bretons marins, de rudes compagnons.

Dorment dans le caban auprès de leurs canons.

Tout comme sur un brick à l'ancre dans la rade.

Aussi j'ai trouvé là plus d'un bon camarade

Parti depuis longtemps entre le ciel et l'eau.

Car Saint-Servan n'est pas bien loin de Saint-Malo,

Et nous avons vidé quelquefois un plein verre.

Mon bataillon était de la dernière affaire,

A preuve que Noël, le cadet du sonneur.

Comme on dit à Paris, est mort au champ d'honneur.

Il avait un éclat de bombe dans la cuisse.

Il saignait, il criait. Je ne crois pas qu'on puisse

Voir cela sans horreur, et chacun étouffait ;

Mais nos vieux officiers prétendent qu'on s'y fait.

On nous a portés tous à l'ordre de l'armée.

Moi, j'ai tiré des coups de feu dans la fumée

Et j'ai marché toujours en avant, sans rien voir.

Enfin on a sonné la retraite, et, le soir,

Un vieux, au képi d'or, qui tordait sa barbiche

Et qui de compliments paraît être assez chiche.

Nous a dit : «Nom de nom ! mes enfants, c'est très bien ! »

Et quoiqu'il blasphémât, c'est vrai, comme un païen,

Et qu'il lançât sur nous un regard diabolique,

Nous avons tous crié : « Vive la République ! »

— Ce mot-là, c'est toujours du français, n'est-ce pas ? — Opclqucs-uns d'entre nous se plaignent bien tout bas

El sont, avec raison, mécontents qu'on ricane De notre vieil abbé qui trousse sa soutane, Marche à côté de nous droit au-devant du feu Et parle k nos blessés du pays et de Dieu ;

Mais aux mauvais railleurs nous faisons la promesse De bien montrer comment on meurt, après la messe.

— Nous avons traversé Paris. Il m'a fait peur. Puis nous l'avons trouvé dans la grande stupeur. Sombre et lisant tout haut des journaux dans les rues. Huit jours les habitants logèrent les recrues.

Nous étions, Pierre et moi, chez des bourgeois cossus.

Où nous fûmes assez honnêtement reçus.

Pourtant j'étais d'abord chez eux mal à mon aise

Et je restais assis sur le bord de ma chaise.

Confus de l'embarras où nous les avions mis.

Mais leurs petits enfants devinrent nos amis ;

Ils riaient avec nous, jouaient avec nos armes

Et couvraient, les démons ! de leurs joyeux vacarmes

Le bruit que nous faisions avec nos gros souliers.

Bref, nous sommes partis bien réconciliés

Et, les jours de congé, nous leur fiiisons visite.

— Allons ! il faut finir cette lettre au plus vite. Car le clairon au loin jette ses sons cuivrés.

Je ne sais pas encor si vous la recevrez,

Mais je suis bien content d'avoir suivi l'école :

Grâce au savoir, qu'on raille au pavs agricole.

Me voilà caporal avec un beau galon,

Et puis je vous écris ces mots par le ballon.

Maintenant, au revoir, chers parents, je l'espère.

Si je ne reviens pas, ô ma mère et mon père.

Songez que votre fils est mort en défenseur

De notre pauvre France ; et toi, mignonne sœur,

Quand tu rencontreras Yvonne à la fontaine.

Dis-lui bien que je l'aime et qu'elle soit certaine

Que dans ce grand Paris, effrayant et moqueur.

Je suis toujours le sien et lui garde mon cœur.

Baise ses cheveux blonds, fais-lui la confidence

Que j'ai peur du grand gars qui lui parle à la danse ;

Dis-lui qu'elle soit calme et garde le logis

Et que je ne veux pas trouver ses yeux rougis.

— Adieu. Voici pour vous ma tendresse suprême,

Et je signe, en pleurant, «votre enf;»nt qui vous aime. »

'Paris, octobre 7.V70.

EC^ FcACTIOS^

v3uR le rempart, portant mon lourd fusil de guerre. Je vous revois, pays que j'explorais naguère, Montrouge, Gentilly, vieux hameaux oubliés Qui cachez vos toits bruns parmi les peupliers. Je respire, surpris, sombre ruisseau de Bièvre, Ta forte odeur de cuir et tes miasmes de fièvre. Je vous suis du regard, pauvres coteaux pelés, Tels encor que jadis je vous ai contemplés. Et, dans ce ciel connu, mon souvenir s'étonne De retrouver les tons exquis d'un soir d'automne ; Et mes yeux sont mouillés des larmes de l'adieu. Car mon rêve a souvent erré dans ce milieu Que va bouleverser la dure loi du siège. Jusqu'ici j'allongeais la chaîne de mon piège;

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