ÉCRIT PENDANT LE SIÈGE
Triste captif, ayant Paris peur ma prison, Longtemps ce fut ici pour moi tout l'horizon ; Ici j'ai pris l'amour des couchants vens et roses; Penché dès le matin sur des papiers moroses, Dans une chambre où ma fantaisie étouffait, C'est ici que souvent, le soir, j'ai satisfait, A cette heure où la nuit monte au ciel et le gagne, Mon désir de lointain, d'air libre et de campagne. Me reprochera-t-on, dans cet affreux moment. Un regret pour ce coin misérable et charmant ? Car il va disparaître à tout jamais. Sans doute,
Les boulets vont couper les arbres de la route ; Et l'humble cabaret où je me suis assis. Incendié déjà, fume au pied du glacis; Dans ce champ dépouillé, morne comme une tombe, II croule, abandonné. Regardez. Une bombe A crevé ces vieux murs qui gênaient pour le tir ; Et, tels que mon rCjgret qui ne veut point partir, Se brûlant au vieux toit, quelques pigeons fidèles L'entourent, en criant, de leurs battements d'ailes.
Octobre i8-jo.
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V,^UAND on rentre, le soir, par la cité déserte, Regardant sur la boue humide, grasse et verte, Les longs sillonsdu gaz tousles jours moins nombreux, Souvent un chien perdu, tout crotté, morne, affreux, Un vrai chien de faubourg, que son trop pauvre maître Chassa d'un coup de pied en le pleurant peut-être, Attache à vos talons obstinément son nez Et vous lance un regard si vous vous retournez. Quel regard ! long, craintif, tout chargé de caresse, Touchant comme un regard de pauvre ou de maîtresse, Mais sans espoir pourtant, avec cet air douteux De femme dédaignée et de pauvre honteux. Si vous vous arrêtez, il s'arrête, et, timide, Agite faiblement sa queue au poil humide. Sachant bien que son sort en vous est débattu, Il semble dire : — Allons, emmène-moi, veux-tu? On est ému, pourtant on manque de courage; On est pauvre soi-même, on a peur de la rage, Enfin, mauvais, on fait la mine de lever Sa canne, on dit au chien : « Veux-tu bien te sauver ! » Et, tout penaud, il va faire son offre à d'autres.
La sinistre rencontre ! et quels temps sont les nôtres Et quel mal nous ont fait ces féroces Prussiens, Que les plus pauvres gens abandonnent leurs chiens Et que, distrait du deuil public, il faille encore Plaindre ces animaux dont le regard implore ! Octobre iSjo.
c4 L'cAéM'BULoiCNiCE
u couvent troublant le silence, Arrive, avec son bruit pressé, Une voiture d'ambulance.
On amène un soldat blessé.
Sur sa capote le sang brille ; Il boite, éreinté par l'obus.
Son fusil lui sert de béquille Pour descendre de l'omnibus.
C'est un vieux aux moustaches rudes, Galonné d'un triple chevron, Qui hait les cagots et les prudes Va débute par un juron.
A LAMBULANCE
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Il a des propos malhonnêtes Et des regards presque insultants, Qui font rougir sous leurs cornettes Les novices de dix-huit ans.
Croyant qu'il dort et qu'elle est seule Si la sœur prie auprès de lui, Vite il charge son brûle-gueule Et siftle un air avec ennui.
Que lui font la veille assidue, L'intérêt qu'on peut lui porter?
Il sait que sa jambe est perdue Et que l'on va le charcuter.
Il est furieux. — Laissez faire; On est très patient ici ; Puis il y règne une atmosphère Qui console et qui dompte aussi :
L'influence est lente, mais sûre, De ces servantes de leur vœu, Douces en touchant la blessure Et douces en parlant de Dieu.
— Aussi, sentant, à sa manière.
Le charme pieux et subtil.
Le grognard, à chaque prière.
Dira bientôt : « Ainsi soit-il ! »
'HjOveiubre iSjo.
Plus de sang!
France! je sais bien que, dans cette tuerie, A celui qui dira : « Pitié! pudeur! patrie! »
Ces acharnés répondront : « Non ! »
Que tout espoir de paix est presque une chimère Mais je serai l'écho de ta douleur de mère,
Parmi l'orale du canon.
Je sais que le massacre aux cent voix furieuses Et que le crachement hideux des mitrailleuses
Couvriront mes cris haletants ; Mais je t'évoquerai, France, France éternelle. Sanglante et découvrant ta gorge maternelle,
Entre les coups des combattants.
Je sais que la terreur va régner sur la ville, Que peut-être aux tribuns de la guerre civile
On va me désigner du doigt.
Je le sais ; mais il faut fulminer l'anathème, Et le poète obscur qui te pleure et qui t'aime
Aura du moins fait ce qu'il doit.