VIEUX SOULIE
A JOCELYN BaRGOIN
LLn mai, par une pure et chaude après-midi,
Je cheminais au bord du doux fleuve attiédi
Où se réfléchissait la fuite d'un nuage.
Je suivais lentement le chemin de halage
Tout en fleurs, qui descend en pente vers les eaux.
Des peupliers à droite, à gauche des roseaux;
Devant moi, les détours de la rivière en marche
Et, fermant l'horizon, un pont d'une seule arche.
Le courant murmurait, en inclinant les joncs,
Et les poissons, avec leurs sauts et leurs plongeons.
Sans cesse le ridaient de grands cercles de moire.
Le loriot et la fauvette à tête noire
Se répondaient parmi les arbres en rideau ;
Et ces chansons des nids joyeux et ce bruit d'eau
Accompagnaient ma douce et lente flânerie.
Soudain, dans le gazon de la berge fleurie.
LF CAHIER ROUGE
Parnii les boutons d'or qui criblaient le chemin, J'aperçus à mes pieds, — premier vestige humain Que j'eusse rencontré dans ce lieu solitaire, — Sous l'herbe et se mêlant déjà presque à la terre. Un souher laissé là par quelque mendiant.
C'était un vieux soulier, sale, ignoble, effrayant, Éculé du talon, bâillant de la semelle, Laid comme la misère et sinistre comme elle, Qui jadis fut sans doute usé par un soldat. Puis, chez le savetier, bien qu'en piteux état. Fut à quelque rôdeur vendu dans une échoppe ; Un de ces vieux souliers qui font le tour d'Europe Et qu'un jour, tout meurtri, sanglant, estropié. Le pied ne quitte pas, mais qui quittent le pied.
Quel poème navrant dans cette morne épave ! Le boulet du forçat ou le fer de l'esclave Sont-ils plus lourds que toi, soulier du vagabond? Pourquoi t'a-t-on laissé sous cette arche du pont? L'eau doit être profonde ici ? Cette rivière N'a-t-elle pas été mauvaise conseillère Au voyageur si las et de si loin venu ? Réponds! S'en alla-t-il, en traînant son pied nu, Mendier des sabots à la prochaine auberge? Ou bien, après t'avoir perdu sur cette berge. Ce pauvre, abandonné même par ses haillons. Est-il allé savoir au sein des tourbillons
Si l'on n'a plus besoin, quand on dort dans le fleuve, De costume décent et de chaussure neuve?
En vain je me défends du dégoût singulier Que j'éprouve à l'aspect de ce mauvais soulier. Trouvé sur mon chemin, tout seul, dans la campagne . Il est infâme, il a l'air de venir du bagne; II est rouge, l'averse ayant lavé le cuir; Et je rêve de meurtre, et j'entends quelqu'un fuir Loin d'un homme râlant dans une rue obscure Et dont les clous sanglants ont brové la figure !
Abominable objet sous mes pas rencontré.
Rebut du scélérat ou du désespéré,
Tu donnes le frisson. Tout en toi nie rappelle.
Devant les fleurs, devant la nature si belle,
Devant les cieux où court le doux vent aromal,
Devant le bon soleil, l'éternité du mal.
Tu me dis devant eux, triste témoin sincère,
Que le monde est rempli de vice et de misère
Et que ceux dont les pieds saignent sur les chemins,
O malheur ! sont bien près d'ensanglanter leurs mains.
— Sois maudit ! instrument de crime ou de torture !
Mais qu'est-ce que cela peut faire à la nature? Voyez, il disparaît sous l'herbe des sillons; Hideux, il ne fait pas horreur aux papillons; La terre le reprend; il verdit sous la mousse. Et dans le vieux soulier une fleur des champs pousse.
«'est l'aurore et c'est l'avril,
Lui dit-il, Viens, la rosée étincelle.
— Le vallon est embaumé :
Viens, c'est mai Et c'est l'aube, » lui dit-elle.
Et dans le bois abritant
Un étang.
Où les chevreuils viennent boire, Ils sont allés, les heureux
Amoureux, Suspendre leur balançoire.
Gaîiiient ils s'y sont assis,
Puis Thyrsis Prit les cordes à mains pleines ; Et voilà qu'ils sont lancés,
Enlacés Et confondant leurs haleines.
Daphné, près de son ami,
A frémi D'entendre craquer les branches.
Et, prise d'un rire fou.
Mis au cou Du brun Thyrsis ses mains blanclies.
LE CAHIER ROUGE
Mais, fier du fardeau léger,
Le berger La regarde avec ivresse Et presse le bercement
Si charmant Qui lui livre sa maîtresse.
Elle a son seul point d'appui
Gjntre lui.
Qui touche ce que dérobe L'écharpe qu'un vent mutin
Du matin Fait flotter avec la robe.
Leurs beaux cheveux envolés
Sont mêlés.
Ils vont, rasant les fleurettes De leurs jeunes pieds unis;
Et les nids Là-haut sont pleins de fauvettes.
« Un baiser sur tes cheveux,
Je le veux Et je veux que tu le veuilles.
— Non, berger, car les grimpants
iEgipans Sont là, cachés sous les feuilles.
« — Un baiser — qu'il soit moins prompt !
Sur ton front.
Sur ta bouche qui m'attire!
— Non, berger. N'entends-tu pas
Qye là- bas Déjà ricane un satyre? »
Ainsi l'ingénue enfant
Se défend Et veut détourner la tête ; Mais, pour augmenter sa peur,
Le trompeur Fait voler l'escarpolette ;
Et craintive, et s'attachant
Au méchant Qui lâchement en profite, La vierge au regard divin
Bien en vain L'adjure d'aller moins vite.
Mais déjà le bercement
Lentement S'affaibht et diminue.
Les enfants se sont assez
Balancés, Mais leur baiser continue.
Où ce jeu les mène-t-il?
Très subtil Est Eros, riveur de chaînes, Et, dans le taillis en paix,
Très épais Le gazon au pied des chênes.
Sur l'écorce des rameaux
En deux mots Plus d'une idylle est écrite, Et sous les myrtes de Cos
Les échos Savent par cœur Tliéocritc.
BSÉDE par ces mots, le veuvage et l'automne, Mon rêve n'en veut pas d'autres pour exprimer Cette mélancolie immense et monotone Qui m'ôte tout espoir et tout désir d'aimer.
Il évoque sans cesse une très longue allée
De platanes géants dépouillés à demi,
Dans laquelle une femme en grand deuil et voilée
S'avance lentement sur le gazon blêmi.
Ses longs vêtements noirs lui faisant un sillage Traînent en bruissant dans le feuillage mort ; Elle suit du regard la fuite d'un nuage Sous le vent déjà froid et qui chasse du nord.
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LE CAHlfcR ROUGE
Elle songe à l'absent qui lui disait : « Je t'aime ! » Et, sous le grand ciel bas qui n'a plus qu'un rayon, S'aperçoit qu'avec la dernière chrvsanthèmc Hier a disparu le dernier papillon.
Elle chemine ainsi dans l'herbe qui se fane, Bien lasse de vouloir, bien lasse de subir. Et toujours sur ses pas les feuilles de platane Tombent avec un bruit triste comme un soupir.
— En vain, pour dissiper ces images moroses. J'invoque ma jeunesse et ce splendide été. Je doute du soleil, je ne crois plus aux roses, Et je vais le front bas, comme un homme hanté.
Et j'ai le cœur si plein d'automne et de veuvage Que je rêve toujours, sous ce ciel pur et clair. D'une figure en deuil dans un froid paysage Et de feuilles tombant au premier vent d'hiver.
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A Sully Prud homme
' i; T R E OU de n'être pas je n'ai point eu le choix. Mais, dans ce siècle vide, ennuyeux et bourgeois. Je suis comme un enfant volé par des tziganes, Qui chassa les oiseaux avec des sarbacanes, Et devint saltimbanque et joueur de guzla. Longtemps il n'a mangé que le pain qu'il vola, Et, comme un loup, il n'eut que les bois pour repaire. Puis, un beau jour, il est retrouvé par son père, Un magnat, tout couvert de fourrure et d'acier, Portant l'aigrette blanche à son bonnet princier. Le vieil homme l'emporte en sanglotant de joie. On habille l'enfant de velours et de soie ; Il couche sur la plume et mange dans de l'or. Quand il rentre au château, le nain sonne du cor,
LE CAHIER ROUGE
Et, monté comme lui sur un genêt d'Espagne, Un antique écuyer balafré l'accompagne.
Un clerc, très patient, lui donne des leçons. Son père, en son fauteuil tout chargé d'écussons, L'attire quelquefois tendrement, puis se penche Et longtemps le caresse avec sa barbe blanche. Des femmes, dont les yeux sont doux comme les mains, Baisent son front hâlé par le vent des chemins Et détachent pour lui le bijou qui l'occupe. Ne sachant pas qu'il sent leurs genoux sous la jupe Et qu'au pays bohème où l'enfant voyagea, Avant d'avoir quinze ans on est homme déjà. Mais ni les beaux habits, ni les tables chargées De gâteaux délicats, de fruits et de dragées, Ni le vieil écuyer qui lui dit ses combats. Ni les propos du clerc qui le flatte tout bas,
Ni les doux oreillers de la profonde alcôve, Ni le palefroi blanc harnaché de cuir fauve, Ni les jeux féminins qui font bouillir son sang, Ni son père qui rit et pleure en l'embrassant. Rien ne peut empêcher que son cœur ne se serre Alors qu'il se souvient de sa libre misère. Ah ! qu'il aimerait mieux le fruit à peine mûr Qu'on dérobe et qu'on mange, à cheval sur un mur, Le revers du fossé pour dormir et la source Pour laver ses pieds nus fatigués d'une course. Mais du moins le plein ciel et le vaste horizon ! — Parfois, sur le rempart de sa noble prison. On le voit, poursuivant sa chimère innocente, Caresser de ses doigts une guitare absente Et, les regards au ciel, le seul pays natal, Se chanter à voix basse un air oriental.