I.a voiture d'osier a trois places. Devant
La chère blonde, avec son voile brun au vent,
— Tandis que le papa inaimient au trot C'ocoUe, —
Se retourne, voulant ineltre dans i.i capote
OLIVIER
Son parasol double de vert et ses bouquets. Moi, derrière, occupant le siège du laquais, Pour l'aider je m'incline, et je la touche presque. — Et nous suivons alors un cliemin pittoresque. Où souvent, par-dessus les grands épis penchés, Nous regardent de loin les pointes des clochers.
2 juin.
Qu'est Suzanne, après tout? La première venue,
Oui, le type banal et joli, l'ingénue
Que ce bon monsieur Scribe employa si souvent.
C'est la pensionnaire au sortir du couvent,
C'est l'idéal bourgeois, la fillette étourdie
Qui sert au dénoûment de toute comédie
Et que l'on peut partout aisément retrouver.
— Soit! mais c'est l'innocence! Elle me fliit rêver
A la candeur du lys, du cygne et de la neige.
Que n'ai-je encor seize ans ! Oh ! que n'ai-je, que n'ai-je
Des yeux purs pour la voir, un cœur pur pour l'aimer!
Fou que je suis!... Déjà je me laisse charmer.
Sa pureté me va jusqu'à l'âme; elle y crée
Le désir virginal de la blancheur sacrée.
Elle offre ce contraste, en causant avec nous,
D'un rire très joyeux avec des yeux très doux ;
La bouche est d'un endmt, le regard est d'un ange.
Quand elle est au grand air, le moindre vent dérange
Ses cheveux blonds qui sont très fins et très soyeux;
Elle en a contracté ce geste gracieux
De porter une main à son bandeau rebelle...
Et l'on ne peut pourtant pas dire qu'elle est belle.
5 )IUI1.
Espiègle! j'ai bien vu tout ce que vous faisiez. Ce matin, dans le champ planté de cerisiers Où seule vous étiez, nu-tètc, en robe blanche. Caché par le taillis, j'observais. Une branche, Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin Et se trouvait à la hauteur de votre main. Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles,
Coquette ! et les avez mises à vos oreilles. Tandis qu'un vent léger dans vos boucles jouait. Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet Dans l'herbe, et puis un autre, et puis un autre encore. Vous les avez piqués dans vos cheveux d'aurore ; Et, les bras recourbés sur votre front fleuri, Assise dans le vert gazon, vous avez ri ; Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle. Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle. Un seul témoin, qui vous gardera le secret. Tout heureux de vous voir heureuse, comparait. Sur votre frais visage animé par les brises, Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.
12 juin.
Il n'y faut pas songer. Quand même dans l'oubli Mon malheureux passé serait enseveli.
Pourrait-elle m'aimer? Est-ce que, moi, je l'aime?...
— Eh ! qu'importe ? A quoi bon se poser ce problème ? Tout ce que je sais bien, c'est qu'être ici m'est doux, C'est que j'aime à la voir. Eh bien ! enivrons-nous De cette bonne vie oisive et paysanne.
Et du plaisir de voir et d'entendre Suzanne. Le spleen est dissipé, — c'est là l'essentiel, — Et le reste viendra plus tard, s'il plaît au ciel.
— On ne peut demander de bonheur à la vie Qu'une minute exquise et sur-le-champ ravie,
Pas plus que ne pourrait, dans l'onde d'un ruisseau. En se penchant au bord, boire un petit oiseau. Jouissons du moment heureux, saisissons l'heure, Sans en attendre une autre aussi bonne ou meilleure, Satisfaits d'admirer, sans vouloir le saisir, Ce frêle papillon de l'âme, le désir.
18 juin.
De son calme nouveau mon âme est étonnée. Jadis, quand revenait le printemps, chaque année, J'étais triste, et songeais : Encore un dj ptrdu ! Sachant que le bonlieur à personne n'est dû,
OLIVI ER
Résigné, mais cachant une intime souffrance, Aux matins décevants qui parlent d'espérance Je m'attachais, j'aurais voulu les ralentir. Eh bien! cette fois-ci, printemps, tu peux partir. J'attends le lendemain sans regret de la veille ; A tous les jours je trouve une douceur pareille, Et ne désire plus en suspendre le cours. Il me semble que c'est au bonheur que je cours Et vers un horizori tout rose de promesse. Hier Suzanne m'a dit, en sortant de la messe, Qu'elle ne se sent pas de curiosité, Qu'elle aime ce pays natal, jamais quitté. Qu'elle y voudrait enfin passer toute sa vie, Qu'elle n'a jamais eu la plus légère envie De Paris ni d'aucun des plaisirs qu'il y a, Et qu'elle y souffrirait comme un camélia Transporté sous le froid soleil de la Norvège.
Je pois bien vivre ici toujours... — A quoi rêvé-je?
26 juin.
C'est elle! oui, c'est elle! Ah! c'est bien celle-là! Oui, ce fut hier soir, quand elle me parla; Soudain je fus troublé d'une émotion telle Que tout de suite j'ai senti que c'était elle ! Et mes lèvres, mes yeux, mon cœur, tout disait : Oui ! Ah! mon passé n'est plus et s'est évanoui Comme au premier soleil fond la dernière neige. Ai-jc cspC'fé, joui, souffert, aimé? Que sais-je? Je n'ai ni souvenir, ni regret, ni dégoût ; Car je n'ai pas vécu. J'attendais, voilà tout. Qu'importe au voyageur rendu sa longue course, Au fleuve le torrent qu'il franchit à sa source, Au soleil du midi l'orage du matin?
Et que m'importe à moi tout ce passé lointain, I^ douleur, le travail, l'ambition, la lutte, Puisque je ne vivais que pour cette minute. Puisque mon caur n'avait, quoique sans s'en douter, Pas une autre raison de battre et d'exister,
Et puisque enfin j'ai fait ta rencontre imprévue, Toi que je reconnais sans t'avoir jamais vue?
30 juin.
Par son secret divin mon cœur est parfumé.
Oui, j'aime ! et je suis sûr, tôt ou tard, d'être aimé.
. . . L'Angelus dit, ayant fermé la sacristie,
Le soir, le curé vient pour flùre la partie.
C'est un bonhomme avec un doux rire indulgent,
Laissant voir ses souliers et leurs boucles d'argent;
Car sa soutane est courte, et l'abbé prend du ventre.
Respectueusement Suzanne, quand il entre,
Vient le débarrasser de son large chapeau,
Prépare l'échiquier, allume le flambeau
Dont un abat-jour vert tamise la lumière;
Et les deux vieux, quittant leur gaîté coutumière,
Deviennent des joueurs d'échecs de pied en cap.
— Suzanne arrose alors ses bruyères du dp,
Dans les vases de Chine, auprès de la fenêtre.
Et cette intimité, ce calme, ce bien-être,
Ce silence profond seulement traversé
Par le bruit peu fréquent d'un pion déplacé
Ou par le froissement de la robe de soie.
Me mettent dans le cœur une si douce joie.
Un si délicieux espoir d'avoir trouvé
La fiancée exquise et le bonheur rêvé,
Qu'assis dans un coin sombre et cachant mon ivresse.
Sans qu'elle en sache rien, je pleure de tendresse!
2 juillet.
Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois Notre chalet, voilé par un bouquet de bois. Un hamac au jardin, un bateau sur le Meuve. Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux. Des faïences à fleurs pendraient après des clous; Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles.
OLIVIER
Sous leurs papiers chinois les murs seraient si frêles
Que même, en travaillant, à travers la cloison
Je l'entendrais toujours errer par la maison
Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle.
Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle
Et souvent réfléchi son visage, charmés.
Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés.
Et ces bruits, ces reflets, ces parfums, venant d'elle,
Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle.
Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux.
Je serais là, pensif et la main sur les yeux,
Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime.
Pour lire mon poème et me souffler ma rime.
Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds.
Moi, qui ne veux pas voir mes secrets épiés.
Je me retournerais avec un air farouche;
Mais son gentil baiser me fermerait la bouche.
— Et dans les bois voisins, inondés de rayons,
Précédés du gros chien, nous nous promènerions,
Moi, vêtu de coutil, elle, en toilette blanche.
Et j'envelopperais sa taille, et sous sa manche
Ma main caresserait la rondeur de son bras.
On ferait des bouquets, et, quand nous serions las,
On rejoindrait, suivis toujours du chien qui jappe,
La table mise, avec des roses sur la nappe,
Près du bosquet criblé par le soleil couchant ;
Et, tout en s'envoyant des baisers en mangeant.
Tout en s'interrompant pour se dire ; Je t'aime !
On assaisonnerait des fraises à la crème.
Et l'on bavarderait comme des étourdis
Jusqu'à ce que la nuit descende...
— O Paradis!
II juillet.
Faudra-t-il aujourd'hui lui dire que je l'aime? — Pas encore. L'aveu doit venir de lui-même. Sans que nous y songions, et naturellement. J'attendrai jusque-là. Jusque-là seulement. Je veux vivre en extase auprès d'elle, et lui faire
Du feu de mes soupirs une chaude atmosphère ;
Je veux que mon regard, tendre encor plus qu'ardent,
Lui paraisse toujours doux en la regardant;
Je veux que dans mon cher silence elle comprenne
Que je l'adore, ainsi qu'un page aime une reine.
Sans oser l'effleurer même par un désir,
Et que je mourrais bien pour lui faire plaisir,
Qu'elle est toute ma joie, et présente et future,
Que les enchantements de la belle nature.
Les diamants de l'aube ou l'or d'un soir d'été.
Ne sont pour moi qu'un cadre où fleurit sa beauté.
Que l'air qui vient toucher sa personne adorable
Est le seul aujourd'hui qui me soit respirable.
Et que même l'éclat magnifique des cieux
M'est bien égal, s'il n'est reflété par ses yeux!
Enfin, — je ne vis plus que parce que j'espère
Cet instant, — nous serons tous deux, loin de son père.
Une nuit, au jardin, et tu t'apercevras,
Olivier, que sa main a tremblé sur ton bras.
Comme un enfant qui tient captives des mésanges,
Tu lui prendras les mains. Le langage des anges
Pour lui parler d'amour te sera révélé.
Et, marchant lentement sous le ciel étoile,
Les doigts unis, tes yeux fixés sur ses prunelles,
Vous vous direz tout bas des choses éternelles,
Et ton premier baiser effleurera son front
Sous les astres du ciel qui se réjouiront!
v3 u R ces pages, qui sont aujourd'hui déchirées.
Le poète passait de bien douces soirées.
— On le voit par ces vers écrits au jour le jour. —
Il croyait, au foyer de son nouvel amour.
Avoir purifié sa coupable jeunesse.
La débauche, invoquant son triste droit d'aînesse,
OLIVIER
N'était pas une fois venue encor ternir
Par un désir honteux, par un vil souvenir,
Cet amour qui naissait comme monte une aurore ;
Pas une seule fois, pas une fois encore
Il n'avait vu surgir, entre Suzanne et lui,
Le spectre d'un passé mauvais évanoui ;
Et, laissant s'écouler les jours et les semaines,
Il espérait.
Hélas! Illusions humaines!
LiviER, pourquoi donc es-tu triste ce soir?
Près de la lampe, après être venu t'asseoir.
Pourquoi n'est-elle pas encore commencée,
La page où chaque nuit tu fixes ta pensée.
Comme on couche une fleur aux feuillets d'un herbier?
Dans ce livre de loch que tu tiens, Olivier,
Comme un navigateur qui va vers les surprises.
Tu n'as, jusqu'à présent, inscrit que bonnes brises.
Mer tranquille et berceuse, astres clairs, et ciel pur.
Le voyage était doux, et tu te croyais sûr
D'avoir bien mis le cap sur la terre inconnue
D'où, comme pour fêter déjà ta bienvenue,