‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 34 sur 141 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

Virginité du cœur, hélas ! si loi ravie. T H t o 1* Il I L u G A u T 1 1 K .

i^E poctc Olivier, cet être chimérique, Qui, tout en racontant son beau rêve féerique, A trouvé le moyen de charmer quelquefois Ce temps d'opéra bouffe et de drame bourgeois. Par un de ces matins de soleil et de pluie, Semblables à des pleurs que le sourire essuie- Dans les doux yeux battus des veuves de vingt ans, Se réveilla tout triste, en dépit du printemps. Ce n'était pas qu'il eût, comme homme ou comme artiste,

OLIVIER

Le sujet de se plaindre et le droit d'être triste.

Au contraire, il avait, cet heureux Olivier,

Le plaisir délicat de se voir envier.

Épris de vérité, d'art pur, d'exquis langage.

Il élevait longtemps ses poèmes en cage ;

Et, lorsque ces divins oiseaux de paradis

Pour affronter l'azur semblaient assez hardis.

Sur la ville pourtant bien inhospitalière.

Un beau jour, il ouvrait brusquement sa volière;

Et c'était, au palais comme aux logis cachés,

A qui recueillerait ces doux oiseaux lâchés.

La vie avait été facile à ce poète.

Une fée, un peu muse, avait, de sa baguette,

Effleuré son berceau, quand il était petit.

Dès ses débuts, son nom vers la gloire partit,

Ainsi qu'un brick léger qu'un bon vent favorise.

La chance lui faisait sans cesse une surprise :

De l'argent, quand sa bourse était vide ; un succès.

Alors que du vieux spleen lui revenait l'accès;

Et, quand il était pris d'une vague tendresse

Ou d'un confus désir d'amour, une maîtresse.

Dans les passionnés et gracieux romans

Qui peuplaient son passé de souvenirs charmants.

Les plus humbles faisaient comme les plus altières.

Jadis, quand il rimait des vers sous les gouttières.

Enfant par l'idéal et le rêve maigri.

Déjà dans son grenier plus d'un bonnet fleuri

Montait pour l'égayer avec sa chansonnette,

S'asseoir sur ses genoux et faire la dhiette.

Un peu plus tard, lorsqu'il se sentit fatigué

Des grisettes qui lui trouvaient l'air distingué

Ht qu'il courut un peu le théâtre, une actrice

Se prit pour SCS yeux bruns d'un violent caprice

Ht mit SCS diamants au mont-de-piété

Pour courir avec lui, libre, tout un été,

Ht l'adorer, fourmi transformée en cigale,

Dans l«s boi» de Meudon, en robe de percale.

Il fil un livre, et fut connu le lendemain. -~ lit dans un hôtel noir du faubourg Saint -Germain, Sur ion lit blasonné, le coude dan% la plume, Une duchcMe lut le dangereux volume,

Et l'amour platonique et pur qu'elle rêva Finit par une intrigue à la Casanova.

Mais dans ces liaisons dont on prévoit le ternie.

Il n'avait rencontré qu'un amour d'cpidcrme

Dans lequel il avait plus donné que reçu,

Et qu'il trouvait parfois, cœur sceptique et déçu,

Pareil au piano de valse et de quadrille,

Décor banal ornant le salon d'une fille.

Et sur lequel, pendant un instant, par hasard.

Un bon musicien vient jouer du Mozart.

R , par un de ces jours où le soleil traverse Et change en diamants les gouttes de l'averse, Olivier, par la pluie en sa chambre enferme, Tenait sur ses genoux un coffret parfumé. De ses amours défunts tombe étroite et discrète, Et relisait, tout en fumant sa cigarette, Ses anciens billets doux, liés par des faveurs. Distrait, il parcourait de ses regards rêveurs Tantôt un vélin bleu, tantôt un vélin rose; Mais s'il reconnaissait l'écriture, la prose. Et même l'orthographe, excentrique parfois. S'il se rappelait bien l'attitude, la voix, Le regard, le baiser, enfin toute la femme. Cependant la tristesse envahissait son ûmc ; Car dans les mots écrits sur ces papiers relus, Ce qu'à présent, hélas ! il ne retrouvait plus. C'était l'émotion autrefois ressentie.

Son âme, d'où la foi naïve était partie. Avait trop vite appris qu'une promesse ment. Qu'en disant : «< Pour toujours ! » on fait un faux serment, Et qu'on ne garde pas au ccvur ni sur sa bouche Les baisers prodigués dans les pattes de mouche. — Quoi donc ? Toujours l'adieu, le regret, puis l'oubli I — La passion, ainsi que l'encre, avait pâli Sur ces lettres d'amour, tendres ou libertines. Et puis Uosette ici réclamait des bottines, llorine un rôle en vers, Célimèiie un sonnet.

OLIVIER

Ces détails lui sautaient aux yeux, il comprenait ;

Et l'unique bonheur auquel on peut prétendre

En ce monde, est de croire et non pas de comprendre.

Tout à coup le soleil étincela, plus clair. Le jeune homme voulut respirer le grand air; Il ferma le coffret, se mit à la croisée. Et regarda.

La pluie, à la fin apaisée, Semblait avoir lavé le matinal a;iur.

Des nuages légers passaient dans le ciel pur.

— Oh ! quelle bonne odeur a la terre mouillée ! — L'averse avait rendu plus fraîche la feuillée. Plus blanches les maisons et les nids plus bavards. Olivier habitait un de ces boulevards

Des faubourgs qui s'en vont du côté des banlieues. Là-bas, vers l'horizon et les collines bleues. Le peuple du quartier populaire et lointain Bornant le Luxembourg et le Pays Latin, Allait aux bois voisins, foule bruyante et gaie,

— Car c'était justement un dimanche de paie, — Pour revenir le soir, les chapeaux de travers. Les habits sous le bras et les gilets ouverts,

Et chantant le vin frais comme on chante victoire.

Les marronniers touffus, près de l'Observatoire,

Embaumaient, énervants, et sur les piétons

Jetaient leurs Heurs avec les premiers hannetons.

En gants blancs et tout fiers de leur grande tenue.

Des couples de soldats émaillaient l'avenue.

Des amoureux allaient, gais comme une chanson,

l'aire leur nid d'un jour à Sceaux, à Robinson,

Sous les bosquets poudreux où l'on sert des fritures.

Des gens à mirlitons surchargeaient les voitures.

Entre les petits ifs, aux portes des cafés.

On buvait ; et, jetant des rires étouffés.

Nu-tête et deux par deux, passaient des jeunes filles.

A la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles,

Le Luxembourg, splendide et calme, apparaissait,

Inondé d'un soleil radieux qui fiiisait

Plus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres

A quelques pas , Guignol s'enrouait sous les arbres ;

Et le chant des oiseaux dominait tous ces cris.

C'était bien le printemps, un dimanche, à Paris.

Dans le marasme auquel son âme était en proie.

Le poète Olivier souffrait de cette joie.

Tout ce tumulte heureux lui semblait insensé;

Car il songeait au vide affreux de son passé,

Aux souvenirs flétris de ses amours banales.

Ce jeune avril avec ses grâces matinales.

Ce soleil, ces frissons d'ailes dans les tilleuls,

Ces gens contents de vivre et de n'être pas seuls.

Ces rires, ces gaîtés, cet entrain, cette vie,

Eveillaient en lui-même une cruelle envie.

Cet homme jalousé n'était pas heureux. Non.

— Qu'importe un peu de bruit autour de votre nom ?

Qu'importe le laurier, bien souvent éphémère,

Si quelque blanche épouse ou quelque vieille mère

Ne doit pas de sa main le suspendre au foyer ? —

Olivier avait pu sans peine se frayer

Sa route ; le bonheur l'avait aidé tout jeune ;

Il avait peu connu la misère et le jeûne,

Et pour qu'il la cueillît, la fleur cherchait sa main.

Oui, mais il n'avait pas, au début du chemin,

Kencontré, dans un jour mille fois béni, celle

Dont le regard contient la sublime étincelle

Où s'allume l'amour vrai, constant, simple et bon.

Qui puritie ainsi que le brûlant charbon

Dont un ange toucha la lèvre d'Isaïe;

La maîtresse soumise et l'esclave obéie;

Celle qui, sans serments jurés ni vains discours.

Nous prend en un moment, tout entier, pour toujours,

Et nous emplit le cœur de divines lumières,

Lorsque notre baiser descend sur ses paupières.

u Y A N T donc ce spectacle aux mille bruits joyeux, Olivier, le front bas, le chapeau sur les yeux, Sortit, croyant gagner quelque coin solitaire. La petite flleuriste, au riant éventaire. Qui courut après lui, disant : « Fleurissez-vous! »

OLIVIER

N'obtint du promeneur qu'un geste de courroux; Car aux mauvais instants où l'espoir nous renie, Les fleurs mêmes nous font l'effet d'une ironie. Olivier, qu'un dégoût des hommes avait pris, Chercha la solitude au milieu de Paris...

— Mais sur les quais déserts, derrière Notre-Dame, L'ouvrier promenait son enfant et sa femme.

Sur les trottoirs les plus paisibles du Marais, Le petit monde, assis dehors, prenait le frais. C'était un jour de fête et de boutiques closes. Pleins de chapeaux de paille et de toilettes roses, Sur la Seine fumaient les bateaux à vapeur. Dans les squares publics, la bonne et le sapeur Commençaient sur les bancs l'idylle habituelle. Pas d'humble carrefour, pas de triste ruelle Qui ne servît aux jeux d'enfants endimanchée ! Des mariés d'hier, l'un vers l'autre penchés, Allaient, l'homme tout fier et la femme un peu pâle, Ayant encor les fleurs d'oranger et le chûle De noce, et tous les deux très gênés de leurs gants.

Olivier regagna les quartiers élégants Pour s'isoler parmi l'épaisseur de la foule...

— Mais les nobles jardins, le vieux fleuve qui coule, Là, tout était encor plaisir, bonheur, repos.

lin haut des monuments, les grands plis des drapeaux Se gonflaient dans le vent sur l'azur clair et libre. Lorsque revenait l'heure où chaque clocher vibre. L'espace s'emplissait d'un joyeux carillon. L'Arc de Triomphe, au loin, doré par un rayon. Brillait ; et dans le ciel se cabraient des statues. Du fond de leur calèche et de printemps vêtues. De» femmes envoyaient un salut caressant Aux cavaliers montés sur ces chevaux pur sang Qpi bbiKliisscnt le mors et dont la croupe brille.

— Enfin Paris, devant son immense famille, Semblait heureux comme est à sa fête un aïeul. Olivier toujours sombre, Olivier toujours seul, Jus<]u'ii la nuit erra parmi la ville en fête,

Puis il rentra chez lui, le corps las et la tête I^ourde d'impressions et comme ivre de bruit. Là, pris de la fenêtre ouverte sur la nuit Où ptMMknt au lointain des chants et des risées,

Repoussant de la main ces lettres méprisées Où plus rien ne restait alors qui lui fût cher. Devant ce ciel d'avril si paisible que l'air Ne courbait même pas la flamme des bougies, Le cœur trop plein, en proie à mille nostalgies. Et sentant un sanglot monter en l'étouffant, Le poète fondit en pleurs comme un enfant.

iEPEND.\NT Olivier reprit un peu courage. Le lendemain matin, et, sachant qu'un voyage Peut distraire, il faisait ses apprêts sans songer De quel côté ses pas allaient se diriger, Quand soudain — la mémoire a de ces bons caprices — Il fredonna tout bas ce refrain des nourrices Qu'il entendait jadis, rhythmé par le rouet De sa mère, du temps qu'à ses pieds il jouait Au soleil, sur le seuil de sa maison de veuve. Il se souvint alors de la pierre encor neuve Qui la couvre, parmi l'herbe épaisse qui croît, A côté de la vieille église de l'endroit, Et sur qui, vers le soir, l'ombre du clocher tombe. Il résolut d'aller pleurer sur cette tombe Et d'en orner de fleurs la simple croix de fer; Et, comme si ce fût un souvenir d'hier, Il revécut les temps lointains de son enfance. — Oui, c'est là qu'il irait. — Et, frémissant d'avance De plaisir, il avait sous les yeux le tableau Des sveltes peupliers qui se mirent dans l'eau En murmurant tout bas leur chanson familière. Et de la ville blanche au bord de la rivière.

O l'enfance! O le seul et divin si)uvenir! I..IC sans rides! Miroir que rien ne peut ternir! Olivier revoyait les plus minimes choses, La chaumière natale aux espaliers de roses, Le vieux fusil, au mur par deux clous retenu, De ce père défunt qu'il n'avait pas connu,

OLIVIER

Le grand lit qu'enfermait l'alcôve en boiseries,

Le bahut de noyer aux assiettes fleuries,

Et le grand potager derrière la maison

Où, pour faire la soupe et selon la saison.

Sa mère allait cueillir les choux-fleurs ou l'oseille ;

— Puis l'école, où parfois le tirait par l'oreille

Le maître en pince-nez de fer, en bonnet noir,

Et l'orme de la place où l'on dansait le soir

Et qu'un jour de moisson avait frappé la foudre,

Et l'enseigne où Jean Bart près d'un baril de poudre

Fume, pour indiquer le débit de tabac,

Et le lavoir qui rit, et le vieux cul-de-sac

Où l'on jouait sous la charrette abandonnée.

La malle d'Olivier fut vite terminée.

Sans doute il y régnait le désordre insolent Qu'a le porte-manteau d'un acteur ambulant. Mais un quart d'heure après avoir bouclé l'agrafe, Il pouvait, à travers les fils du télégraphe, D'où les petits oiseaux s'envolaient ayant peur. Le front hors du wagon qu'emportait la vapeur Et les cheveux livrés au vent qui les fouette, Voir de Paris décroître au loin la silhouette, Et, semés de murs gris et de blanches maisons, Verdoyer au soleil les vastes horizons.

L'express courut avec la vitesse d'usage,

Pour s'arrêter enfin dans un frais paysage

Où l'heureux voyageur, ivre d'émotion.

Reconnut, attendant devant la station.

Au milieu des enfants qui demandent l'aumône,

La vieille diligence, et, sur la caisse jaune.

Put lire, écrit en noir, le nom de son pays.

Il jeta sa monnaie aux gamins ébahis.

Chercha le conducteur et lui paya la goutte.

Lestement, et pour voir de plus loin sur la route,

Il grimpa sous la bâche, au milieu des paquets.

Et s'assit en donnant leurs anciens sobriquets

Aux trois chevaux poussifs, plus maigres que nature.

Qui devaient tout à l'heure enlever la voiture.

« Hue ! en route, la Grise ! » Et le brave cocher

Qui nomme, en le montrant du fouet, chaque clocher

Et parfois d'un blasphème horrible se soulage.

Fait partir au grand trot son étique attelage.

O la délicieuse ivresse du retour !

Fou de joie, Olivier saluait d'un bonjour

Tous les gens qui passaient près de la diligence

Et qui se retournaient, surpris par l'obligeance

De ce monsieur bien mis qu'ils ne connaissaient pas.

Aux fillettes qui, tout en tricotant un bas,

Sur le bord du chemin font paître une ou deux chèvres,

Olivier, en portant ses doigts joints à ses lèvres.

Envoyait un baiser qui les étonnait bien.

Ce fin poète avait le bonheur plébéien.

Parfois il arrachait, de sa main bien gantée.

Des feuilles, quand un arbre était à sa portée.

Et, trivial, frappait sur l'épaule, ma foi!

Du gros cocher riant sans trop savoir pourquoi.

Car revoir son pays, c'est revoir sa jeunesse !

Il suffit qu'on y vienne et qu'on le reconnaisse,

Et qu'il soit bien le même, et que rien n'ait changé,

Pour que l'espoir ranime un cœur découragé!

ENEZ, lecteur! — souvent, tout seul, je me promène Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine. C'est laid, surtout depuis le siège de Paris. On a planté d'aflfreux arbustes rabougris Sur ces longs boulevards où naguère des ormes De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes. Le mur d'octroi n'est plus; le quartier se bâtit. Mais c'est là que jadis, quand j'étais tout petit. Mon père me menait, enfant flxible et malade, Par les couchants d'été faire une promenade. C'est sur ces boulevards déserts,^ c'est dans ce lieu Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu, Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète. Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l'âme en fête, Au fond d'un bureau sombre après avoir passé Tout le jour, se croyant assez récompensé Par la douce chaleur qu'au cœur nous communique La main d'un dernier-né, la main d'un fils unique,

OLIVIER

C'est là qu'il me menait. Tous deux nous allions voir Les longs troupeaux de bœufs marchant vers l'abattoir, Et quand mes petits pieds étaient assez solides, Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides, Où, mêlés aux badauds descendus des faubourgs, Nous suivions la retraite et les petits tambours. Et puis enfin, à l'heure où la lune se lève, Nous prenions pour rentrer la route la plus brève ; On montait au cinquième étage, lentement; Et j'embrassais alors mes trois sœurs et maman. Assises et cousant auprès d'une bougie.

— Eh bien, quand m'abandonne un instant l'énergie, Quand m'accable par trop le spleen décourageant, Je retourne, tout seul, à l'heure du couchant. Dans ce quartier paisible où me menait mon père ; Et du cher souvenir toujours le charme opère.

Je songe à ce qu'il fit, cet homme de devoir, Ce pauvre fier et pur, à ce qu'il dut avoir De résignation patiente et chrétienne Pour gagner notre pain, tâche quotidienne, Et se priver de tout, sans se plaindre jamais.

— Au chagrin qui me frappe alors je me soumets, Et je sens remonter à mes lèvres surprises

Les prières qu'il m'a dans mon enfance apprises. Je le revois, assez jeune encor, mais voûté De mener des petits enfants à son côté ; Et de nouveau je veux aimer, espérer, croire!...

— Excusez. J'oubliais que je conte une histoire ; M.iis en parlant de moi, lecteur, j'en fiiis l'aveu, Je parle d'Olivier qui me ressemble un peu.

v% l'avom donc laissé sur son impérinlc, l'Ivin d'une bonne humeur bruyante et joviale Et dan« l'oubli complet du caiil et des salons. Il suit un de ces doux et plantureux vallons IX' Tourainc oit, parmi les fleurs des prés en pente, Capricieusement et mollement serpente

Un cours d'eau calme et pur, sans île et sans bateaux. De tous côtés, les bois couvrent les deux coteaux En haut desquels parfois une svelte tourelle Dessine sa blancheur sur un ciel d'aquarelle. Le paysage cher où voyage Olivier A son heureux retour semble le convier. Rien n'a changé pendant la longueur de l'absence. Tout l'accueille comme une ancienne connaissancj. Ces détails du chemin, il les reconnaît tous. Jusqu'à la vache brune, à l'œil profond et doux. Qui pose, pour le voir, son cou sur la clôture. Comme autrefois, le poids de la vieille voiture Fait, en passant dessus, trembler le pont de bois. Le chute du moulin bruit comme autrefois. Il reçoit le salut des curés en soutanes. Menant leur carriole au trot sous les platanes ; Et dans les halliers verts, comme lui rajeunis. Les oiseaux dont jadis il dénichait les nids Chantent la bienvenue à leur vieux camarade.

— Non, le marin de qui le navire entre en rade Et qui voit les maisons du port blanchir là-bas. N'a pas d'émotion plus poignante, n'a pas Le regard plus joyeux, l'âme plus consolée Qu'Olivier, lorsqu'il vit, au bout de la vallée, Entre les deux parois de l'étroit débouché, La place du village, un beau jour de marché.

C'est bien cela. Voici les rouges parapluies

Qui paraissent de loin des fleurs épanouies.

Voici les chapeaux ronds, voici les blancs bonnets,

Et dans le ciel léger le vol des martinets

Sur la tour de l'église en ruine et fleurie.

Gare! les vieux chevaux ont senti l'écurie;

Les boucles des harnais sautent sur le garrot.

Et l'on claque du fouet, et l'on entre au grand trot,

ElTarant devant soi la fuite d'une poule.

On arrive. Au milieu du bruit et de la foule.

Le voyageur joyeux saute sur le pavé.

Et, du premier coup d'œil, voilà qu'il a trouvé

Des visages connus autrefois, et qu'il serre,

1 ji riant de bon cœur, plus d'une main sincère.

OLIVl ER

« Comment, c'est lui ?

— C'est moi

— Te voilà?

— Pour longtemps. »

Et l'on retrouve alors des amis de vingt ans.

Le sabotier du coin qui sort de sa boutique

Et vous embrasse avec une barbe qui pique,

C'est le fils du voisin avec qui vous alliez

A l'école ; et l'on rit comme des écoliers :

« Monsieur? Dis donc mon nom tout court, vieux Boniface ! »

Et le maître charron, du charbon plein la face,

A qui l'on tend la main, mais qui, pour la broyer

Plus proprement, s'essuie après son tablier.

C'est à côté de lui qu'on chantait à l'église.

A moins d'être un sans-cœur, la minute est exquise;

Oui, cela rajeunit et c'est délicieux.

Ce sourire attendri qui vous pique les yeux.

LiviER s'éveillait dans la chambre d'auberge, Et la bonne tirant les longs rideaux de serge Y faisait pénétrer la joie et le soleil, Quand un vieillard, à l'air content, au teint vermeil. En veste de velours, en casquette de chasse, Entre, se jette au cou d'Olivier et l'embrasse. Puis s'écrie en riant :

« On me l'avait bien dit :

C'est lui, notre grand homme ! . . . Embrasse-moi, petit. — Voilà ce qui s'appelle une bonne surprise. — Sur l'autre joue... encore! »

Et sous la barbe grise

Du bonhomme qui l'a reconnu le premier. Il retrouve les traits d'un vieux noble-fermier. Le meilleur, le plus cher ami de sa fiimille.

« Et la santé ?

— Toujours vaillante.

— Et votre fille ?

— Bien grandie... Elle aura seize ans à la moisson. Mais il ne s'agit pas de cela, mon garçon. Nous restes-tu longtemps ?

— Que sais-je ? Une semaine, Ou deux, ou trois.

— Dix ans, si tu veux ! je t'emmène.

Nous déjeunons, et puis, en voiture ! »

Olivier Était venu pour voir une tombe et prier. Mais savons-nous jamais où les destins nous tirent?

« Est-ce dit? fit le vieux.

— C'est dit. »

Puis ils partirent.

rragmenls du journal d'Olivier.

1ER, quand j'arrivai, vers sept heures du soir, Mon hôte, tout joyeux, me fit d'abord asseoir Dans un petit salon de bambous et de perses ; Et là, nous devisions de matières diverses. De sa maison, de ses récoltes, quand soudain. Sur le seuil de la porte ouverte du jardin, Sa fille entra, des fleurs plein son chapeau de paille. Et, comme au bruit du vent un cheveuil qui tressaille. Surprise, s'arrêta devant moi, l'inconnu.

Et son père lui dit pourquoi j'étais venu.

OLIVI LR

Comment je m'appelais, et que j'étais leur hôte, Et que je l'avais vue alors qu'elle était haute Comme cela, — la main du bonhomme indiquait La taille d'un enfant debout sur le parquet, — Et qu'on me garderait le plus longtemps possible.

Elle fixa sur moi son clair regard paisible. Et sourit.

Le soleil, assez ardent encor.

Mettait dans ses cheveux une auréole d'or Et lui faisait un fond joyeux de paysage. Mais, tourné du côté de l'ombre, son visage. Dans ce rayonnement lumineux encadré, M'apparaissait alors seulement éclairé Par la sombre clarté de ses yeux de pervenches ; Et sa robe était blanche avec des ruches blanches.

Suzanne — c'est son nom — s'assit auprès de nous. Elle avait répandu les fleurs sur ses genoux. Et, tout en arrangeant la gerbe encore humide. Elle nous regardait, curieuse et timide. Nous causâmes tous trois; elle rit et parla. C'est bien cette voix-ci qu'il faut à ces yeux-là. Elle est exquise, et c'est vraiment la jeune fille.

... Oui, je cède à l'accueil de l'aimable famille. Je veux, pendant un mois ou deux de cet été, Accepter franchement leur hospitalité.

Vraiment, je ne crois pas que je les embarrasse. A minuit, nous fumions encor sur la terrasse, Mon hôte et moi. Je suis dans la chambre d'ami Où j'ai, jusqu'au matin, comme un enfant, dormi. Je suis bien. Tout à l'heure, en ouvrant ma fenêtre, Pour voir les environs et pour me reconnaître, J'étais comme grisé par le vent du matin. Une fille chanuit sur la route, au lointain ; Elle a passé, ponant une cruche à l'épaule. J'ai li, devant mes yeux, logé dans ce vieux saule, L'n nid de loriots, et, si j'étais méchant. Je pourrais en voler les oeufs, en me penchant. Je me parle tout seul, à voix haute, et divague ; Va je sens naître en moi l'espoir confus et vague

D'on ne sait quel bonheur qui vient et que j'attends. Qui est-ce qui disait que je n'ai plus vingt ans?

25 mai.

Vraiment, les braves gens! la bonne vie agreste! Tant pis pour eux. Ici je me plais, et je reste.

La maison, aujourd'hui ferme, jadis château,

A bon air. Un fossé l'entoure; un vieux bateau,

Plein de feuillage mort, pourrit là, sous le saule.

Par l'étroit pont de pierre où la volaille piaule

Répondant à grands cris aux canards du fossé,

Et par la voûte sombre au cintre surbaissé.

On entre dans la cour spacieuse et carrée

Que jonchent le fumier et la paille dorée.

Avant le déjeuner, parfois j'en fais le tour.

Je regarde rentrer les bêtes de labour,

Gros chevaux pommelés, les pieds velus, la queue

Troussée, avec le lourd collier de laine bleue,

Le gland rouge à l'oreille, et le grossier harnais.

Je fus un paysan jadis, je m'y connais.

Je parle aux laboureurs, je leur dis ma recette

Pour extirper du blé la nielle et la luzette

Et que le temps humide est meilleur pour faucher.

La grosse cuisinière alors vient me chercher;

Je rentre dans la salle à manger confortable

Où je trouve Suzanne arrangeant sur la table

Les fruits de la saison dans un grand plat de Gien.

On déjeune gaîment. Quelquefois le vieux chien

Qu'on tolère au logis, car il n'est plus ingambe,

\'ient poser en grondant sa gueule sur ma jambe

Pour avoir un morceau qu'il avale d'un coup.

lîn prenant le café, nous fumons, pas beaucoup.

Puis mes hôtes vont voir leurs travaux de campagne.

Ils prennent le panier, et je les accompagne.

Page 1