‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 41 sur 141 · LE LISERON · texte numérisé non relu

LE LISERON

'l'rouvant toute faiblesse aux autres naturelle, Elle n'était jamais assez dure pour elle, Voulait qu'on l'éveillât dans son premier sommeil Et portait sur la chair un cilice pareil A la robe de crin des vieux anachorètes. Mais ces austérités, qu'elle tenait secrètes Et que lui reprochait parfois son confesseur. N'altéraient point l'exquise et charmante douceur De son commandement sur ses bénédictines. Goûtant la poésie et les lettres latines, Elle expliquait le sens des textes les moins clairs. Au grand étonnement des lettrés et des clercs; Mais l'abbesse était bonne encor plus que savante. Des pauvres elle était la très humble servante. Et parfois, dans la rue, embrassait un lépreux. Elle avait accompli des miracles nombreux. Un jour, au lever-Dieu, devant tous les fidèles. Elle avait imposé silence aux hirondelles Qui, dans la nef gothique ayant fait leurs abris, Troublaient en ce moment l'office de leurs cris ; Et, sur l'ordre sorti de ses lèvres naïves, S'envolant aussitôt sous les vieilles ogives, Jusqu'au Benedkat les oiseaux s'étaient tus. Au loin se répandait l'odeur de ses vertus. Ainsi qu'un vent du sud tout parfumé de roses. Ses deux mains pour donner étaient toujours décloses : Et quand elle passait, grande sous le froc blanc. Ses beaux regards baissés, le chapelet au flanc. Sa personne unissait dans un divin mélange La grâce de la femme et la force de l'ange.

Dans ce cœur tout céleste, il n'était donc resté Aucun attachement pour la terre, excepté Le vif amour des fleurs qu'avait la bonne sainte; Elle les adorait. Devant une jacinthe.

Une pervenche, un lys, une rose, un ceillet, Son regard attendri tout à coup se mouillait. Ainsi que d'un penchant coupable à la mollesse, Elle s'en accusait ; mais c'était sa faiblesse. Elle avait dans son cœur, tout bas interrogé, Comme le sentiment d'un amour partagé Devant ses chères fleurs. Autour de sa fenêtre Un églantier grimpait qui semblait la connaître ;

Comme si de la voir le jasmin fût charmé,

Pour elle il exaltait son arôme embaumé

Et doux comme une voix qui murmure : «Je t'aime ! »

Quand venait la Toussaint, le pâle chrysanthème

Lui souriait encor sous les feuillages bruns ;

Et les fleurs lui rendaient son amour en parfums.

Or, ce fut dans la paix profonde de ce cloître Dont le pieux renom ne cessait de s'accroître. Qu'un jour une nouvelle aftreusé pénétra.

Après avoir rompu le colloque d'Égra,

Procope le Tondu, le chef des Taborites,

Relevait l'étendard des doctrines proscrites

Que Jean Huss proclama du haut de son bûcher,

Et contre l'empereur s'apprêtait à marcher ;

Et Thécla savait bien que, si son monastère

Se trouvait sur les pas de l'horrible sectaire,

Il l'anéantirait par la flamme et le fer

Et n'épargnerait point ces béguines d'enfer

Qui relevaient du pape, ainsi que leur abbesse.

Et qui communiaient sous une seule espèce.

Sauve qui peut ! Le cri de terreur est jeté.

L'Eger roule à présent un flot ensanglanté

Où des cadavres nus s'en vont à la dérive.

Car Procope a quitté Tabor ! Procope arrive !

Au rappel de l'affreux tambour qu'on fabriqua

Avec la rude peau du borgne Jean Ziska,

Tous sont venus, Saxons, Bohèmes et Moraves.

Procope arrive! Il marche, avec vingt mille braves,

Trente canons de siège et deux cents chariots.

Sur Eritz le Querelleur et ses Impériaux.

S'il rencontre un couvent, il le brûle et massacre

Quiconque est tonsuré, moine, abbé, clerc ou diacre.

Il est pieux, austère, impassible, inhumain.

Atroce; il a toujours l'Évangile à la main.

Parmi des flots de sang et des torrents de larmes

Il passe. Ses soldats, dans un couvent de carmes.

Ont pris ces malheureux, leur ont coupé les pieds,-

Puis, monstrueux bourreaux, sur ces estropiés

Erappant tous à grands coups de gaule et de lanièrej

Les ont martyrisés d'une telle manière

Qu'ils les ont fait courir sur leurs moignons sanglants;

RÉCITS ÉPI QJJ E S

Aussi, par les chemins, pauvres fuyards tremblants, Portant leurs vases d'or et leurs saintes reliques, On ne rencontre plus que prêtres catholiques Qui demandent asile et de qui nul ne veut ; Car Procope est en route 1 il vient ! Sauve qui peut !

Mais plus se rapprochait la sanguinaire armée Et moios Thécla semblait avoir l'âme alarmée ; Elle était sans terreur, comme un ancien martyr ; Et, quand un paysan vint, un soir, l'avertir Que des troupes sonnant une marche guerrière Venaient par le chemin qui longeait la rivière, L'abbesse fit ouvrir, contre tous les avis, La grande porte et fit baisser le pont-levis. Puis elle conduisit ses sœurs et ses novices Dans le chœur éclairé comme pour les offices. Et leur fit réciter les prières des morts.

Sur un bai-brun rétif et qui blanchit le mors.

Voici Procope. Il vient dans un bruit de fanfare ;

Et sur le ciel sanglant derrière lui s'effare

Le sombre gonfanon des Frères de Tabor,

Sur lequel est brodé le grand calice d'or.

Les routes du vallon sont toutes occupées

Par un fourmillement de lances et d'épées ;

Et huit bœufs, balayant la terre du fanon,

Traînent auprès du chef un énorme canon

Autour duquel s'enroule une guivre de bronze,

Lourde pièce fondue en mil quatre cent onze,

Par Ali, le sorcier de Prague, et dont le son

Était si foudroyant qu'il donnait le frisson

Aux plus vieux batailleurs jusqu'au fond de leurs chausses

Et faisait avorter au loin les femmes grosses.

Sous les murs du couvent, juste au milieu du vil,

Procope le Tondu descendit de cheval

Et, se tournant alors vers les gens de sa suite :

« Cage ouverte I dit-il ; les oiseaux sont en fuite ; Nous arrivons trop tard. »

Et, le sourcil fronce, Farouche, il s'avança jusqu'au bord du fusse.

Mais, après un regard sous le vieux portail sombre, Il recula, voyant une lueur dans l'ombre. C'était l'église ouverte, et les cierges flambants, L'autel avec sa croix, les nonnes sur leurs bancs; Et tout à coup l'abbesse et ses bénédictines. Sans aucun tremblement dans leurs voix argentines, Entonnèrent un triste et long Pie Jesti. Saisi par un émoi qu'il n'avait jamais eu, L'homme hésita. Très brave, il estimait les braves. Il fit camper et mettre aux chevaux les entraves, Ota son morion et but un verre d'eau.

Puis, prenant à l'écart Ruprecht de la Moldau :

« Frère, j'ai du penchant pour cette brave abbessc, Lui dit-il. L'huis qu'on m'ouvre et le pont qu'on ni'abaisbc Me gênent. Je serais trop lâchement vainqueur De vingt filles chantant des prières en chœur. Épargnons-les. »

Ruprecht fut d'un avis contraire :

« Prends garde d'irriternos hommes, vaillant frère : Cette nonne les brave; et, d'ailleurs, sois certain Que ces femmes en blanc qui beuglent du latin, A leur premier aspect tomberont en syncope. Livre-nous ce moutier, c'est plus sûr. »

Mais Procope N'écoute déjà plus celui qui lui répond. Il a pris un parti. Revenant vers le pont Et défiant des yeux le calme monastère, Il tire son épée et plante l'arme en terre.

« Au nom du Père, au nom du Fils et de l'Esprit, Dit-il, si mon estoc prend racine et fleurit Cette nuit, c'est qu'alors Dieu veut que ces chrétiennes Chantent paisiblement désormais leurs antiennes; Et, dès l'aube, aussi vrai que Jean Huss fut martyr, Sans leur faire aucun mal, je m'engage ;\ partir. »

Puis le soldat s'en fut reposer sous sa tente.

La nuit vint, nuit sereine, éloilée, Oclat.uitc,

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