‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 87 sur 141 · A LA PRINCESSE D · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE D

I ' EST un parc Scandinave, aux sapins toujours verts, Où le vent automnal courbe les fleurs d'hivers Dans les vases de marbre ancien sur la terrasse ; Et la vierge royale en qui revit la race Des brumeux Suénon dont son père descend, L'enfant blanche aux yeux clairs, la princesse du sang, Immobile devant la balustrade antique.

Regarde le lointain azur de la Baltique. En satin blanc, nu-tête, et du blond idéal Qui couronne les fronts sous le ciel boréal, Elle se tient debout, comme un spectre de reine. Prise dans les grands plis que fait sa robe à traîne.

JEUNES FI LLES

Au fond de ses yeux froids et pâles rien ne luit; Et c'est un 1)'S éclos au soleil de minuit.

Au temps où dans le Nord je voyageais, Princesse,

Je n'eus pas le bonheur de vous voir; mais sans cesse

Votre nom dit par tous — que je veux taire ici, —

Éveillait dans mon cœur un douloureux souci.

Il m'a fait regretter mon obscure origine,

Et quand je le prononce encore, j'imagine

De royales amours et — rêveur insensé —

Je crois être un instant votre beau fiancé.

Magnifique et reçu dans les honneurs insignes,

J'arrive du côté de la neige et des cygnes ;

Je suis un czaréwitch très blond et presque enfant.

Qui porte ce jour-là l'ordre de l'Éléphant,

Pour faire à votre père ainsi ma politesse ;

Et je nens demander la main de Votre Altesse.

Nous ne nous disons pas de bien longues fadeurs,

Puisque tout est réglé par nos ambassadeurs. L'escadre russe, ainsi que la flotte danoise. Pour le jour solennel seulement se pavoise Et, dans l'instant heureux où vous prenez mon nom, \'ous tire un madrigal de cent coups de canon ; Puis nos deux pavillons sont hissés dans l'espace...

Mais pardon ! je ne suis qu'un voyageur qui passe ; Vous ne m'avez pas vu ; je ne vous connais pas ; Vous ne vous doutez point qu'en faisant les cent pas Devant votre château, dans ce parc noble et triste. Pendant tout un matin, un poète touriste. Voyageant au pays de la fleur d'Angsoka, Princesse, dans un rêve exquis, vous évoqua; Vous ne saurez jamais à quel point sa folie Vous créait pâle et blonde, ô dernière Ophélie, Et combien étaient purs vos yeux de clair saphir Qui regardaient au loin la Baltique bleuir.

UU^ TT{oAIV^ VE 'BcAC^LIEUE

iB train stoppa; c'était la station de Scvrcs

Assis dans mon wagon, la cigarette aux lèvres,

En jetant un regard dehors, je remarquai,

Près de la porte en bois ouverte sur le quai.

Un groupe de trois sœurs vraiment presque pareilles :

Mêmes cheveux au vent derrière les oreilles,

Mêmes chapeaux à fleurs, mêmes robes d'été,

Même air de bonne humeur et de naïveté.

Les yeux brillants de joie, elles riaient entre elles

Et fiiisaient de très loin signe avec leurs ombrelles

A leur père, un brave homme aux gros favoris gris.

Qui rapportait un tas de paquets de Paris

Et descendait du train tout couvert de poussière.

JEUNES FI LLES

Il donna son ticket au \aeus garde-barrière

Et se laissa par ses fillettes embrasser.

Après avoir eu soin de le débarrasser,

Toutes trois à la fois lui firent des demandes ;

Et lui, donnant déjà le bras aux deux plus grandes,

Semblait se dire, heureux : « C'est à moi, tout cela ! »

Sur un coup de sifflet, notre train s'ébranla. Et, rêveur, je songeais, en poursuivant ma route : — Bonne et simple famille ! Ils habitent sans doute Un des chalets qu'on voit sur ce coteau boisé. Le père est, à coup sûr, un commerçant aisé. Ils demeurent ici la moitié de l'année Et pensent qu'il est temps de pourvoir leur aînée. G; serait le bonheur pourtant si l'on voulait ! Le dinunche, en été, l'on irait au chalet Par le chemin de fer, en fumant un cigare ; Tout le monde viendrait vous attendre à la gare ; On serait accueilli par leurs rires amis. Et pour le déjeuner le couvert serait mis

Dans l'intime jardin, sur la fraîche pelouse.

Pour mettre un vieux chapeau de paille et quelque blouse,

On passerait d'abord dans le petit salon ;

Puis, tandis que la bonne apporte le melon

Et que le père prend le panier à bouteilles.

On courrait, du côté du verger et des treilles.

Emportant à deux mains des assiettes à fleurs,

Avec sa fiancée et les petites soeurs

Qui vous lancent parfois une phrase maligne,

Cueillir do beaux fruits mûrs et des feuilles de vigne. . .

Et ce serait flicile à faire, tout cela ! Peut-être eùt-il suffi de quitter le train là?

— Mais non. En concevant cette bourgeoise idylle, J'en ai pris le meilleur; le reste est inutile. Aurais-je dû descendre à cette station ? Non. Le désir vaut mieux que la possession. Et je suis aujourd'hui bien fou, quand je regrette Ce rêve qui s'éteint avec ma cigarette.

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