‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 86 sur 141 · DECEMBRE · texte numérisé non relu

DECEMBRE

E hibou parmi les décombres Hurle, et Décembre va finir; Et le douloureux souvenir Sur ton cœur jette encor ses ombres.

Le vol de ces jours que tu nombres, L'aurais-tu voulu retenir?

Combien seront, dans l'avenir.

Brillants et purs; et combien, sombres;

Laisse donc les ans s'épuiser.

Que de larmes pour un baiser, Que d'épines pour une rose!

Le temps qui s'écoule fait bien; Et mourir ne doit être rien, Puisque vivre est si peu de chose.

Jeunes filles

L'qA^cA Z OV^E

A Paul Bourget

EVANT le frais cottage au gracieux perron, Sous la porte que timbre un tortil de baron, Debout entre les deux gros vases de foïence, L'amazone, déjà pleine d'impatience.

Apparaît, svelte et blonde, et portant sous son bras Sa lourde jupe, avec un charmant embarras. Le fin drap noir titreint son corsage, et le moule;

JEUNES FILLES

Le mignon chapeau d'homme, autour duquel s'enroule

Un voile blanc, lui jette une ombre sur les yeux.

La badine de jonc au pommeau précieux

Frémit entre les doigts de la jeune élégante,

Qui s'arrête un moment sur le seuil et se gante.

Agiunt les lilas en fleur, un vent léger

Passe dans ses cheveux et les fait voltiger.

Blonde auréole autour de son front envolée :

Et, gros comme le poing, au milieu de l'allée

De sable roux semé de tout petits galets.

Le groom attend et tient les deux chevaux anglais.

Et moi, flâneur qui passe et jette par la grille

Un regard enchanté sur cette jeune fille, Et m'en vais sans avoir même arrêté le sien, J'imagine un bonheur calme et patricien, Où cette noble enfant me serait fiancée; Et déjà je m'enivre à la seule pensée Des clairs matins d'avril où je galoperais, Sur un cheval très vif et par un vent très frais, A ses côtés, lancé sous la frondaison verte. Nous irions par le bois, seuls, à la découverte ; Et, voulant une image au contraste troublant Du long vêtement noir et du long voile blanc, Je la comparerais, dans ma course auprès d'elle, A quelque fugitive et sauvage hirondelle.

SU\ LcA TLqAGE

A pleine mer moutonne au loin sur les brisants. Dans les rocs qu'ont usés les flots et les jusants, La lame écume et bout au pied de la l'alaise ; Et, debout dans le vent, la jeune Granvillaise, Un bras devant les yeux, regarde à l'horizon ; Car l'équinoxe approche, et voici la saison Où la côte normande a le plus de naufrages; Et les gens sont au large; et, par ce temps d'orages, Le brave matelot auquel elle a permis De l'embrasser un soir de printemps, son promis, Est parti, ruisselant sous sa cape cirée. Pour pêcher le hareng, dans un chasse-marée. Et pas un seul bateau n'est encor revenu ! Anxieuse, elle attend, le roc sous son pied nu, Et laisse son jupon se tordre au vent. La bise Fait saillir ses seins durs sous la cretonne bise Et palpiter aussi, blanche dans un rayon. Les ailes du bonnet qui semble un papillon. Une main sur les yeux, l'autre sur l'encolure, Elle est vraiment superbe ainsi ; sa chevelure A le reflet luisant des ailes du corbeau ;

JEUNES FILLES

Et ses yeux, en dépit du hâle de la peau

Et des lourds cheveux noirs tordus comme des câbles,

Ses yeux sont bleus ainsi que le chardon des sables.

Belle en£int que je vis sur la plage, un matin, Je suis las de Paris et du quartier d'Antin, Des sentiments d'album, des beautés de keepsake. A mes amours passés qui, lorsque les dissèque Mon souvenir, s'en vont en cendres sous mes doigts. Je préfère le rêve heureux que je te dois ; Car il m'a transporté, pendant une minute. En pleine mer, là-bas, sur la barque qui lutte. Et j'ai cru que j'étais le rude matelot

QjLii, pour te revenir, va profiter du flot.

Oui, de ma voile au loin tu vois la silhouette;

Tu crains que ce ne soit d'abord une mouette ;

Mais notre mât bientôt au soleil a relui.

Et tu sens ton cœur battre, et tu dis : « C'est bien lui ! »

Bas les voiles ! Le flux nous prend comme une épave.

J'aborde; le galet a craqué sous l'étrave;

Et je saute dans l'eau, tout joyeux, et d'abord.

Avant que de courir au cabestan du port,

Pour haler le bateau, comme les camarades,

Je te prends par la taille et, malgré tes bourrades,

J'applique sur ton cou, dont frissonne la chair.

Un gros baiser salé par la brise de mer.

c4U éMUSÛE VU LOUVRE

N jour, — pardonnez-moi ce crime, ô grands plastiques ! Un jour, je promenais dans le Louvre, aux Antiques, Mes rêves d'art intime et de modernité. Le Musée est très frais et très calme en été. Après le drrousel torride et son asphalte. Il est dou.K, par les jours trop chauds, d'y faire halte ; Car la sérénité des vieux marbres d'Hellas Rafraîchit le flâneur respectueux et las,

JEUNES FILLES

Et lui verse dans l'âme une paix infinie.

Ce fut un jour de juin, devant la Polymnie,

Que je %-is cette enfant assise et copiant.

Pauvre fille ! Elle était sur un étroit pliant.

Tenant sur ses genoux, comme sur une table,

Son carton, et souvent, d'un air inconfortable,

Se penchant de côté pour tailler son fusain.

Près d'elle j'aperçus, là, sur le banc voisin.

Son petit mantelet, vieux de plusieurs années.

Et son chapeau de paille aux brides bien fanées.

Me sembla-t-elle au moins jolie ou belle? Non,

Mais charmante pourtant : un visage mignon,

Le teint mat, les cheveux châtains, de beaux yeux tristes

QM'elle levait, avec l'ardeur des vrais artistes.

Sur b Muse accoudée en sa robe aux longs plis.

Au fond de ces grands yeux, d'attention remplis.

Je de%'inais le sort de cette jeune fille.

Elle éuit à coup sûr de très humble famille ;

Elle devait avoir un vieux père, je crois,

Qpclquc officier avec sa retraite et la croix ;

Plus de mcre, puisqu'on la laissait seule au Louvre...

El, pris par l'intérêt du roman qu'on découvre,

Mon esprit de poète errant le complétait.

Qpand elle avait appris à dessiner, c'était

Afin de s'employer plus tard dans quelque école ;

Mais, conquise par l'Art qui charme et qui console, Elle y trouvait déjà bien mieux qu'un gagne-pain.

J'entrais en scène alors sous les traits d'un rapin

Portant le large feutre et la vareuse usée.

Qui, comme elle, venait travailler au Musée

Et bientôt trouvait doux de la voir tous les jours.

Et puis j'imaginais nos timides amours.

Dans le salon carré négligeant mes copies,

Je venais dessiner la Diane de Gabies,

Près de la jeune fille au profil pur et fin.

Quelle audace il fallait pour lui parler enfin.

Un jour, en prétextant d'emprunter une estompe !

Oh ! les regards furtifs qu'il fout qu'on interrompe,

Quand passe lentement l'importun visiteur!

Pourtant je finissais par plaire, avec lenteur ;

Et, bien qu'en me parlant elle fût inquiète,

A cause du gardien dormant sur la banquette,

Elle me confiait tout, espoirs et douleurs ;

Et parfois j'apportais dans ma boîte à couleurs

Des fruits qui s'écrasaient un peu, — c'était dommat^-e !

Mais dont elle voulait bien accepter l'hommage

Et dont nous déjeunions tous deux, en partageant,

Sous la protection du regard indulgent

Des dieux grecs, qui gardaient leurs poses sculpturales

Et songeaient aux amours naïfs des pastorales.

SOUVEU^l\ VU Vc4C^EéM&t\K

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